Le management et l’irrationnel (chronique du 27/6/00)

De quoi voulez-vous nous parler aujourd’hui ?

D’Elizabeth Tessier et de l’astrologie

Rassurez-moi, j’ai bien compris, il s’agit bien d’une chronique économique.

Vous avez bien compris. Je vais parler d’économie. De cette partie de la science économique qui examine les prises de décision. Et, j’ai choisi pour amorcer cette discussion de parler d’Elizabeth Teissier et des astrologues.

Pourquoi elle ?

Parce qu’on en parle dans la presse. Elle a publié dans le nouveau journal de Karl Zero des extraits de ses conversations téléphoniques avec François Mitterrand. Je crois qu’elle le fait parce que personne ne l’avait prise au sérieux lorsqu’elle avait écrit dans un livre, il y a deux ou trois ans, qu’elle rencontrait le Président. Comme on savait celui-ci amateur de belles femmes et qu’Elizabeth Teissier est plutôt séduisante on en avait conclu qu’il la rencontrait pour la courtiser. Or, apparemment, pas du tout : il la rencontrait pour prendre ses conseils. C’est du moins ce qu’elle dit.

Vous la croyez ?

Je n’en sais, bien sûr, rien, mais j’ai souvent observé que les entreprises et leurs dirigeants pouvaient avoir des comportements irrationnels. Ce qui est paradoxal puisqu’on les présente toujours comme totalement rationnels.

Vous pensez aux entreprises qui font appel à l’astrologie pour recruter ?

Par exemple. Mais pas seulement. Un très grand nombre d’entreprises, dont de très importantes, font massivement appel à la graphologie pour sélectionner les candidats. Or, tous les psychologues, je dis bien tous vous diront la même chose : la graphologie ne permet pas de sélectionner. Si vous confiez un même courrier à deux graphologues différents vous obtiendrez des résultats différents. Et si vous confier à quelques mois de différence le même courrier au même graphologue vous obtiendrez également des résultats différents. Ce n’est donc pas sérieux et cependant les entreprises l’utilisent.

Vous voulez dire que Mitterrand et les directeurs des ressources humaines qui utilisent les services de graphologue se comportent de la même manière ?

C’est bien la même chose : voilà des gens que l’on nous décrit comme très rationnels, très réalistes, qui le sont, comme le prouve toute leur vie et qui, cependant, dans certains cas, font appel à des techniques irrationnelles.

Le premier mouvement est de rire, de se moquer. C’est naturel, mais la bonne question est, je crois, ailleurs : pourquoi des gens rationnels, lucides et intelligents font-ils appel, en certaines circonstances, à l’irrationnel ?

Et vous avez une réponse ?

Oui, et elle est simple : si des gens rationnels font appel à l’irrationnel, c’est qu’il est des circonstances dans lesquels il est de leur intérêt bien compris de le faire.

Dans quel cas peut-on avoir intérêt à se comporter de manière irrationnelle ?

Reprenez l’exemple des directeurs des ressources humaines. Ils font appel à une technique totalement inefficace et, cependant, lorsqu’on les interroge ils s’en disent très satisfaits. C’est, d’ailleurs, le principal argument des graphologues pour justifier leur activité. Mais c’est un mauvais argument : les directeurs des ressources humaines ne font, appel à la graphologie que lorsqu’ils se moquent totalement du résultat.

Comment peuvent-ils s’en moquer ?

Ils peuvent s’en moquer chaque fois qu’ils ont à choisir entre des candidats comparables. Imaginez le DRH qui reçoit 100 candidatures exactement comparables. Il doit sélectionner une personne. Comment faire ? il n’y a qu’une solution rationnelle : le tirage au sort. S’ils sont tous équivalents, la méthode la plus équitable et la plus efficace est le hasard. Toute autre méthode présente des inconvénients :

Mais dire au candidat qu’on a recruté : " vous savez, je vous ai tiré au sort, vous avez eu de la chance " n’est certainement pas la meilleure manière de le motiver. Mieux vaut lui dire : " vous êtes parfaitement adapté à ce poste, d’ailleurs, le graphologue nous a chaudement recommandé votre candidature. " Même si personne ne croit à la graphologie, c’est positif.

Donc, vous voyez, on a un cas où l’utilisation de techniques irrationnelles peut être utile, rationnel.

Cela ne règle pas le cas de François Mitterrand…

Non, mais c’est dans cette direction qu’il faut chercher si l’on souhaite prendre au sérieux cette information. Toutes les questions qu’il lui a posées portaient sur des décisions qui relevaient soit du tirage au sort, comme la date du referendum sur Maastricht, soit de l’incertitude la plus complète comme l’évolution de la situation en Russie. Pour ne prendre que ce dernier exemple, il y a des moments où les conseils d’un astrologue valent ceux du meilleur expert. Tout simplement parce que personne ne sait ce qui va se produire et tous ceux qui osent des prévisions se trompent.

Ce n’est pas un motif pour faire appel à un astrologue…

Certainement. On peut imaginer que François Mitterrand s’amusait, certains des propos que lui prête Elizabeth Teissier vont dans ce sens, mais on a dit qu’on oubliait cette hypothèse.

On peut penser que dans des situations aussi complexes, l’utilisation de l’astrologie ou de toute autre forme d’irrationnel est une manière de remettre les experts à leur juste place et de réaffirmer le pouvoir de l’homme politique qui prend ses décisions seuls. On ne nous a jamais dit que François Mitterrand suivait les avis d’Elizabeth Tessier. On ne sait pas non plus s’il montrait à ses collaborateurs ses prédictions, on parle de Dumas et d’Attali, deux vieux complices, mais imaginez qu’il l’ait fait, cela aurait voulu dire : " Messieurs les experts, vos prévisions très savantes ne valent pas plus que les prédictions d’une astrologue. La décision que je vais prendre ne vaudra que par ma seule volonté, ma seule intuition des hommes et des situations, des grands mouvements de l’histoire et de la géographie ".

Ce n’est pas un peu tiré par les cheveux ?

Un peu, peut-être, mais pas plus que cela.

Lorsque l’on observe les hommes de pouvoir de près, on les voit utiliser des pratiques irrationnelles et qui cependant ont leur raison d’être. Je vais vous donner un exemple qui m’a beaucoup frappé. J’ai à plusieurs reprises dans ma carrière rencontré des patrons que leurs collaborateurs ne comprenaient pas. Je me souviens d’un grand patron de l’aéronautique qui avait un immense bureau. Il parlait très doucement et il fallait tendre l’oreille pour deviner ce qu’il voulait dire. Quelques années plus tard, j’ai beaucoup travaillé avec un grand patron de la presse qui venait du midi. Quand nous parlions ensemble, il avait un léger accent méridional, mais dès qu’il recevait un collaborateur il prenait un accent rocailleux que personne ne comprenait. C’était en apparence totalement absurde, l’exact contraire de ce que l’on enseigne dans toutes les bonnes écoles de communication où l’on vous recommande d’être clair, d’articuler, de tout faire pour être bien compris. Et, cependant, il obtenait de bons résultats. Coca-Cola a longtemps eu un patron d’origine cubaine qui parlait, paraît-il, un anglais à peu près incompréhensible. Dans un registre un peu différent, j’ai travaillé avec un chef d’entreprise qui était en permanence en colère. C’était la terreur et pourtant l’entreprise fonctionnait bien. Ses collaborateurs l’évitaient. Quand ils le voyaient dans l’ascenseur, ils prenaient l’escalier.

C’était peut-être ce qu’il cherchait

Je pense.

Pendant longtemps je me suis demandé pourquoi tous ces gens que l’on présentait comme des leaders d’hommes, comme des chefs d’entreprise sérieux, rationnels se comportaient de cette manière. Et j’ai trouvé la réponse en lisant les mémoires d’Althusser. Le père du philosophe était banquier et son fil raconte qu’il ne s’adressait jamais à ses collaborateurs autrement qu’en bougonnant. Son fils lui en fait un jour la remarque : " je suis sûr, lui dit-il qu’ils ne comprennent rien de ce que tu leur dis. " Et son père lui a répondu : " c’est très bien, cela les force à chercher et trouver eux-mêmes la solution. "

Cette mauvaise communication était donc volontaire, elle relevait de la tactique, c’était un mode de management que l’on peut décrire de manière tout à fait rationnelle : " si vous souhaitez que vos collaborateurs prennent des initiatives, faites en sort qu’ils ne puissent obtenir auprès de vous ce qu’ils doivent trouver seuls. "

Si je vous comprends bien la colère peut être utile…

Bien sûr. Elle est d’ailleurs très utilisée dans les négociations. La colère est une forme de violence qui déstabilise l’adversaire. Un homme très en colère peut être dangereux, il peut prendre des décisions folles, absurdes. On s’en méfie, on essaie de le calmer. Lorsqu’elle est bien mise en scène, la colère conduit ceux qui en sont témoin au compromis : on cherche à calmer l’homme, ou la femme en colère, on recule. On lui dit : " C’est vrai, tu as raison. Ne le prends pas si mal, après tout ce n’est pas si grave. " Et, du coup, il gagne la partie.

Vous avez dit l’homme ou la femme…

Oui, parce que j’ai eu récemment l’exemple d’une jeune femme, chef d’entreprise, qui a su faire reculer la CGT dans ce qu’elle a de plus dur en se mettant en colère. Son interlocuteur qui en avait vu bien d’autres s’est tout d’un coup trouvé stupide face à une jeune femme qui était tellement convaincue de ce qu’elle disait qu’elle s’est mise à hurler.

On est vraiment dans l’irrationnel…

Oui, parce qu’il ne savait absolument pas ce qui pouvait se produire. Tout était possible. Dans les moments de colère on est totalement imprévisible. Et un adversaire imprévisible vous désarme totalement : même s’il est objectivement infiniment plus faible que vous, il peut gagner la bataille, c’est David contre Goliath ou, pour prendre une image plus récente, c’est Michaël Chang contre Ivan Lendl en final de Roland Garros : le jeune américain, complètement épuisé, sert à la cuiller comme un débutant, et l’immense champion qu’est Ivan Lendl, ne sait plus quoi faire
Souvenez-vous, dans un domaine tout différent, de Brejnev et de Reagan. On avait d’un coté, du coté soviétique, l’exemple même de la rationalité, du calcul, du sérieux, on imagine derrière le vieux Brejnev, des palanquées d’experts, de spécialistes, de gens intelligents habitués à anticiper tous les mouvements de l’adversaire, à préparer les ripostes, à les calculer au plus prés, au mieux des intérêts des soviétiques et puis, en face, Ronald Reagan, dont on ne sait pas très bien s’il était fou ou idiot. Et c’est lui qui a gagné. Pourquoi ? parce que sa folie ou son idiotie rendait le pire possible : il était capable de mettre en œuvre son projet de guerre des étoiles. C’était totalement délirant, aucun de ces prédécesseurs ou successeurs ne se serait lancé dans pareille aventure. Mais lui pouvait. Et c’est parce qu’il était totalement imprévisible qu’il a gagné, que l’Union Soviétique s’est retrouvée à genoux. Brejnev ne pouvant prendre aucun risque était condamné à financer la construction d’un système d’armement concurrent. L’économie soviétique ne pouvait pas le supporter, mais le régime ne pouvait pas reculer. Parce qu’il était fou ou idiot, Reagan a acculé l’Union soviétique au suicide.

Peut-être l’a-t-il fait volontairement ?

Non. Jamais un homme rationnel, raisonnable ne se serait lancé dans ce genre d’aventures. Si Reagan avait été rationnel, raisonnable, ses adversaires ne l’auraient pas cru capable de se lancer dans l’aventure. C’est parce qu’il n’était rien de tout cela, parce qu’il le croyait capable du pire, parce qu’il le savait capable du pire qu’ils sont tombés dans le piège.

Vous êtes en train de suggérer que la bêtise peut être un atout…

Reconnaissez que c’est plutôt rassurant car qui peut dire qu’il n’a jamais été bête dans sa vie ?

Une dernière question : nous avons jusqu’à présent parlé des dirigeants, mais est-ce que nous faisons, de la même manière, preuve d’irrationalité dans notre vie quotidienne ?

Bien sûr, nous ne faisons que cela. Si nous étions complètement rationnels nous ne tomberions jamais amoureux et nous n’épouserions jamais ceux que nous aimons. Et c’est bien pourtant ce que nous faisons.

Comment peut-on dire qu’épouser la personne que l’on aime est irrationnel ?

C’est une belle thèse de Tocqueville. On est un peu loin de l’économie, mais puisqu’il nous reste quelques minutes, je vais vous en dire deux mots. Tocqueville avait remarqué que les couples qui divorçaient le plus étaient ceux qui s’étaient mariés par amour.

C’est plutôt surprenant…

Mais en même temps tout à fait logique. Tocqueville écrivait au XIX ème siècle. La plupart des mariages étaient alors arrangés. Ceux qui se mariaient par amour ne pouvaient le faire qu’en se battant contre la société, contre leur famille. C’étaient de fortes personnalités. Or, de fortes personnalités n’acceptent pas facilement les compromis et la vie de couple n’est faite que de cela. Des gens qui n’acceptent pas les compromis finissent par se séparer. CQFD.

Moralité : il faut militer pour les mariages arrangés ?

C’est vous qui le dites.

 

 

 

 


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