Bernard Girard
Chronique du  26/09/06
 Travaillerons-nous plus demain?
 
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Bonjour,  vous avez choisi de nous parler ce matin du temps de travail et de son éventuelle augmentation…
Oui. Le temps de travail est un thème qui va revenir dans la prochaine campagne présidentielle et l’on devine déjà les positions des uns et des autres. Les socialistes expliquant que la réduction de thème est un mouvement de longue durée, inévitable… et la droite que les Français devraient travailler plus longtemps pour échapper au déclin. De là à penser que nous pourrions travailler demain plus, il n’y a qu’un pas.
Je voudrais profiter de la publication récente de quelques articles dans la littérature savante pour faire le point sur cette question qui est, quand on regarde d’un peu près, beaucoup plus difficile qu’il peut paraître au premier abord.
On sait que les Français travaillent moins que les autres.
La durée légale est certainement plus faible chez nous qu’ailleurs, mais la durée effectivement travaillée est dans la moyenne européenne. Si l’on tient compte des heures supplémentaires qui se sont multipliées depuis la réduction du temps de travail, si l’on intègre dans les calculs,  les congés payés et les jours fériés, plus nombreux ailleurs qu’en France, on s’aperçoit que les écarts sont faibles, ce qui explique d’ailleurs que les entreprises étrangères continuent d’investir en France. Elles le font d’autant plus volontiers que la productivité horaire est chez nous particulièrement élevée.
La véritable différence passe entre les Européens et les Américains qui travaillent en moyenne 50% de plus que nous. Et le plus intéressant n’est pas qu’ils travaillent plus que nous, mais qu’ils travaillent plus aujourd’hui qu’hier. La durée de travail a augmenté ces trente dernières années aux Etats-Unis… Pour ne donner qu’un chiffre, il y avait en 1980 moins de 15% des salariés américains de sexe masculin qui travaillaient plus de 50 heures par semaine. Ils sont aujourd’hui près de 19%…
Ce qui contredit donc ceux qui disent que la réduction du temps de travail est une tendance de longue durée…
Exactement. Et c’est une première idée fausse qu’il convient de combattre. La réduction du temps de travail n’est pas une fatalité.
C’est en 1970 que le tournant s’est fait, que les temps travaillés ont commencé de diverger. Les Européens qui jusqu’alors travaillaient plus que les Américains ont vu leur temps de travail se réduire, alors que celui des Américains n’a fait que croître. Toute la question est de savoir pourquoi cette tendance séculaire à la réduction du temps de travail qui s’est poursuivie en Europe s’est interrompue et renversée aux Etats-Unis?
On retrouve cette tendance à travailler plus longtemps en Europe. On parle beaucoup en Allemagne d’une augmentation du temps de travail…
On en parle, mais les durées travaillées en Europe n’ont pas encore augmenté, ce qui pourrait très bien se produire demain et rend donc intéressante l’analyse de ce qui s’est passé aux Etats-Unis où l’on a vu, et c’est ce qui frappe le plus, les durées travaillées augmenter surtout pour les plus qualifiés.
Mais à quoi tient cette augmentation?
Comme souvent, on trouve en concurrence plusieurs explications. Une première hypothèse pourrait être que l’augmentation du temps de travail est liée au recul du syndicalisme ou à la faible syndicalisation de ces salariés très qualifiés. Les cadres sont moins syndiqués que les ouvriers ou les employés…
 Les auteurs qui se sont intéressés à la réduction du temps de travail insistent souvent sur le rôle des organisations syndicales dans la promotion des 35 heures et de toutes les mesures allant dans le même sens. Leur raisonnement est au fond assez simple : les syndicats sont puissants dans les industries les plus anciennes, les plus menacées. Pour éviter de disparaître, ils se battent pour que ces secteurs conservent leurs effectifs, ce qu’ils espèrent obtenir avec la réduction du temps de travail. C’est une explication qui vaut probablement pour l’Allemagne qui a un secteur industriel puissant et qui a été pionnier dans la réduction du temps de travail.
L’augmentation du temps de travail que l’on observe aux Etats-Unis serait donc liée à la montée en puissance de secteurs industriels dans lesquels les syndicats sont faibles et peu implantés…
C’est effectivement une première analyse, qui éclaire assez bien la situation américaine puisque l’on a là un pays qui a, au moins en apparence, fait une croix sur des secteurs industriels traditionnels, et qui s’est développé dans des secteurs nouveaux, services, technologies nouvelles… On pourrait donc dire que le temps de travail va augmenter chez nous à mesure que notre économie va se restructurer autour de secteurs nouveaux.
Dans un esprit voisin, on pourrait expliquer cet allongement par la montée en puissance des professions libérales qui travaillent, en moyenne, plus longtemps que les salariés. Il suffirait que leur poids dans la population active progresse de manière significative pour que les heures travaillées augmentent mécaniquement. Ce ne serait pas absurde puis que les indépendants et professions libérales sont en croissance. Mais pas de manière suffisante pour expliquer cette croissance des durées. D’autant qu’on l’observe partout aux Etats-Unis, dans les secteurs traditionnels comme dans les secteurs nouveaux. Si le temps de travail a augmenté aussi là où les syndicats sont restés puissants, cette explication n’est pas suffisante.
J’imagine qu’il y en a d’autres…  
On a également dit que les Européens travaillaient moins parce qu’ils sont plus imposés, parce qu’ils paient plus d’impôts…
C’est un peu tiré par les cheveux…
C’est une hypothèse qui a été faite par des gens très sérieux. Vous savez que les économistes expliquent que des impôts trop élevés réduisent l’incitation, disons le désir de travailler. C’est l’idée assez banale que l’on entend parfois qui consiste à dire : “à quoi bon travailler, si c’est pour payer des impôts…” L’augmentation plus rapide des impôts en Europe qu’aux Etats-Unis depuis le début des années 70 pourrait être avancée à l’appui de cette thèse que quelques économistes ont défendue. Notamment Edward Prescott, qui a reçu le Prix Nobel en 2004. Il a d’ailleurs publié il y a deux ans un article dans le Wall Street Journal dont le titre dit exactement cela : “Les Européens sont-ils paresseux? Non, ils paient trop d’impôts.”1
C’est une explication qui pourrait séduire des candidats qui souhaitent tout à la fois supprimer les 35 heures et réduire l’imposition. Ils pourraient dire : supprimons les 35 heures, réduisons les impôts et tout le monde sera plus riche. Mais cette idée ne fait pas non plus l’unanimité. Plusieurs chercheurs ont tenté de la vérifier sans grand succès. Ce qui a amené à proposer une troisième explication : l’allongement du temps de travail serait liée à une différence dans les méthodes de rémunérations des salariés…
Et comment?
Cette thèse existe en deux versions.
Une première version met l’accent sur l’impact d’un salaire minimum sur la structure des rémunérations. S’il est faible, comme c’est le cas aux Etats-Unis, s’il ne progresse pas, les  salariés ont intérêt à travailler plus longtemps, à faire des heures supplémentaires pour augmenter leurs revenus. Quand on regarde les salaires américains, on voit qu’ils n’ont pas diminué alors même que le salaire minimum est resté de nombreuses années sans être réévalué. Pour compenser l’augmentation du coût de la vie, les salariés les moins qualifiés auraient été amenés à plus travailler. Problème qu’ils n’ont pas là où le salaire minimum est plus ou moins indexé au coût de la vie. Si votre rémunération augmente automatiquement avec les réévaluations systématiques du SMIC vous n’avez pas besoin de faire plus d’heures supplémentaires.
Cela explique probablement l’augmentation de la dure du travail des moins qualifiés, mais nous disiez au début de cette chronique, qu’elle a surtout augmenté pour les plus qualifiés…
Qui, par définition, sont bien payés et dont le salaire n’est, en tout cas, pas lié au salaire minimum… Dans leur cas, l’augmentation de la durée du travail pourrait être liée au fait qu’ils sont de plus en plus souvent rémunérés avec des bonus, des primes… ou des promesses de promotion. Or, pour obtenir ces bonus, des primes ou ces promesses de promotion, il ne suffit pas de bien travailler, il faut également se montrer disponible, motivé, capable de faire passer les obligations professionnelles avant ses obligations personnelles. Un cadre qui lèverait la main de sa feuille de travail à six heures pile, qui s’arrêterait d’écrire au milieu d’un mot ou d’une phrase parce que la cloche annonçant la fin de la journée de travail a sonné passerait naturellement pour quelqu’un de pas très sérieux et n’aurait guère de chance d’avoir une promotion ou de toucher une prime.
Deux facteurs peuvent donc expliquer cette remontée de la durée du travail aux Etats-Unis :
- la progression dans les effectifs salariés des personnels qualifiés dont une partie significative de la rémunération est variable,
- et, par ailleurs, et c’est un autre phénomène, la généralisation des rémunérations avec une partie variable.
Et cela vous paraît plausible?
Tout à fait. D’abord, parce que les modes de rémunérations des personnels qualifiés ont beaucoup changé ces dernières années.
Oui, mais pourquoi?
Probablement parce qu’il est plus difficile de mesurer, de contrôler la qualité de leur travail. C’est un peu ce qui se passe avec les cadres. Comme il est souvent très difficile d’évaluer la qualité de leur travail, parce qu’il ne donne des résultats qu’à long terme, parce que ces résultats dépendent d’un très grand nombre de facteurs qu’on ne maîtrise pas forcément, on les juge beaucoup sur leur comportement. Et dans ce contexte, la durée du travail fonctionne comme un signal de la volonté de s’impliquer, de faire des efforts2.
Si j’en crois les travaux récents de Kuhn et Lozano3, les salariés américains sont d’autant plus incités à travailler longuement que ces heures en plus sont mieux rémunérées qu’elles étaient hier. Ces deux auteurs ont calculé qu’un salarié qui travaillait 55 heures touchait, au début des années 80, un salaire de 10% supérieur à celui qui ne travaillait que 40 heures. En 2004, l’écart était passé à 25%,  ce qui est évidemment plus incitatif.
Si je vous entends bien, on ne peut donc exclure que les horaires de travail augmentent également en Europe dans un avenir plus ou moins proche…
On ne peut l’exclure, sachant tout de même que les obstacles à cette augmentation existent. Il y a, bien sûr, les réglementations, les accords de toutes sortes sur lesquels il faudrait revenir, ce qui n’est pas une mince affaire. On l’a bien vu lorsque le gouvernement a assoupli les 35 heures, les entreprises ne se sont pas précipitées. Bien au contraire.
Il faut aussi tenir compte des comportements qu’il faudrait modifier et cela non plus n’est pas une mince affaire.
Vous parlez des loisirs…
Je parle effectivement des loisirs, des vacances.
Si les Américains travaillent plus que nous, c’est parce qu’ils ont des horaires hebdomadaires plus élevés, mais aussi et surtout parce qu’ils ont moins de vacances.
Or, personne ne propose de réduire le nombre de jours de congés, même les plus ardents opposants des 35 heures n’en parlent pas, parce qu’ils savent que ce serait impopulaire, parce qu’ils savent également que tout un secteur économique en vit et que les réduire serait lui porter un coup fatal. Si les écarts entre l’Europe et les Etats-Unis se sont en matière tant creusés, c’est pour beaucoup, à cause des vacances qui se sont allongées en Europe et n’ont pas bougé aux Etats-Unis. C’est en 1982 que les congés annuels ont été portés en France à 5 semaines.
 Il n’est donc pas impossible que nous travaillions nous aussi plus demain en Europe, mais cela ne se fera pas sans résistances fortes…
C’est exactement cela…
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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1 Voir également du même auteur, Why do American work so much more than Europeans, Federal Reserve Bank of Minneapolis Quarterly Review, juillet 2004, article auxquels répondent A.Alesina, E.Glaeser et B.Sacerdoce in Work and leisure in the US and Europe. Why so different? Harvard, avril 2005,  
2 Cette thèse est notamment développée dans Bernard Girard, Votre entreprise a sign un accord sur les 35 heures… et maintenant? Maxima, 2000
3 Peter Kuhn & Fernando Lozano, The expanding workweek? Understanding trends in long work hours among US men, 1979-2004, Iza, janvier 2006