Bernard Girard

Il faut sauver les TPE !

Bonjour, vous avez choisi de nous parler des TPE. Je ne vous cacherai que je ne sais pas ce que c’est…

Vous êtes êtes comme tous ceux qui n’ont pas ou pas eu récemment d’enfant en classe terminale et qui n’ont donc pas eu l’occasion de découvrir cette innovation introduite par Claude Allègre et que François Fillon a décidé de supprimer. Il s’agit d’une épreuve nouvelle au bac, les travaux personnels encadrés (TPE), que les élèves préparent en petites groupes, trois ou quatre avec, et c’est une seconde originalité, deux de leurs professeurs. Pour ne prendre qu’un exemple, ma fille qui est en terminale est en train actuellement de préparer avec trois de ses camarades, leur professeur de biologie et celui de philosophie, cette épreuve sur un sujet qu’ils ont choisi ensemble, il s’agit en l’espèce des enfants siamois. Le jour du baccalauréat, ces quatre élèves présenteront ensemble leur projet et seront notés collectivement sur la qualité de leur travail. C’est une véritable innovation en matière pédagogique et la supprimer me paraît une grave erreur.

Grave ? le mot est fort !

Il est effectivement fort, mais c’est bien ce que je pense. Cette innovation présente, je crois, de nombreux avantages. Elle amène, d’abord, les enseignants, à modifier leurs méthodes de travail, à travailler en groupe, ce qui est une révolution pour des professions habituées à l’exercice solitaire de leur métier, à travailler dans l’interdisciplinarité, ce qui est une autre révolution, le professeur de philosophie et celui de biologie ont rarement l’occasion de dialoguer, d’échanger leurs savoirs, de se nourrir mutuellement des problématiques des uns et des autres.

Elle amène ensuite ces mêmes enseignants à écouter leurs élèves, parce que les sujets ne sont pas déterminés à l’avance, ils sont choisis avec les élèves, ce qui introduit une sorte d’égalité dans les relations entre les élèves et les professeurs. Lorsque le petit groupe d’élèves dont je parlais tout à l’heure a proposé de travailler sur les siamois, les deux professeurs se sont trouvés un peu démunis. Le professeur de biologie a dit, je n’y connais rien, je vais avoir du mal à vous aider. Quant au professeur de philosophie, il a du réfléchir, s’interroger, se demander ce qu’il pouvait y avoir de philosophique dans cette question…

Et que peut-il y avoir de philosophique dans cette question ?

On est dans un univers que les philosophes, en fait, connaissent bien, celui du normal et du pathologique que des épistémologues, comme Georges Canguilhem ou Patrick Tort, ont exploré il y a une trentaine d’années. Il y a chez les philosophes, notamment au 17ème siècle toute une réflexion sur les erreurs de la nature, sur les monstres… Très vite, on trouve de la matière, des lectures, mais c’est en dehors du programme, c’est inattendu et les élèves ont vu leur professeur réfléchir, s’interroger, douter, la réponse ne lui est pas venue spontanément. Même chose pour le professeur de biologie. Ce qui m’amène au deuxième avantage de cette méthode : elle met, d’une certaine manière, professeurs et élèves sur le même plan : tous sont à la recherche de pistes de travail, d’information, d’idées. Un peu comme à la faculté ou dans un travail réel, dans une entreprise ou une administration où vous n’avez pas cette coupure entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas…

Vous voulez dire que cette épreuve est, d’une certaine manière un apprentissage de la vie au bureau ?

Oui. Et c’est d’ailleurs ce qui justifie que je vous en parle aujourd’hui dans une chronique d’ordinaire consacrée à l’économie. Vous savez que l’on reproche souvent à l’Education Nationale de ne pas préparer les élèves au monde professionnel. Nous avons là un exemple où elle le fait, elle le fait bien, elle le fait de manière moderne et intelligente, non pas en enseignant des savoirs professionnels qui sont le plus souvent dépassés ou inutiles, mais en apprenant  à travailler dans un contexte normal, d’équipe. La relation qui s’établit entre les enseignants et les élèves est très proche de celle que l’on rencontre dans les entreprises où l’on met en place ce que l’on appelle des groupes de projet. Ces TPE sont des groupes de projet, avec une équipe réduite, un objectif, des échéances et… une notation collective.

Quant aux professeurs, on peut rapprocher leur rôle de celui que joue les consultants qui pratiquent le coaching dans les entreprises.

De quoi s’agit-il ?

C’est une méthode de management qui consiste à apporter à des salariés, en général des cadres, le support, le soutien d’un consultant qui ne leur apporte non une science qu’il ne possède pas, mais des outils méthodologiques, des conseils, des occasions de discuter de son travail. C’est une sorte d’accompagnement. Et c’est exactement ce que font les enseignants dans ces TPE.

Par ailleurs, le travail est collectif avec ce que cela suppose de difficultés, de conflits, de compromis. C’est une nouveauté. L’école individualise en permanence les résultats : les contrôles, les examens sont toujours, ou presque, individuels. On a là, pour la première fois, une épreuve collective, comme sont la plupart des épreuves que l’on connaît dans le monde du travail où ce sont en général des équipes que l’on juge.

Réussir ses TPE demande aux élèves des compétences en matière d’organisation, non pas d’organisation personnelle mais d’organisation collective qui doit aboutir à un résultat qui sera sanctionné par une note. Là encore on est dans l’apprentissage de la vie professionnelle où la plupart des résultats sont le fruit d’une action collective.

J’ai beaucoup insisté sur cette dimension professionnelle, mais les TPE sont également un excellent apprentissage de l’enseignement supérieur qui vous demande de faire preuve d’initiative, il faut choisir ses sujets d’exposé, de mémoire… Ils amènent les élèves à découvrir les techniques documentaires que l’on n’apprend pas au lycée, alors même qu’elles sont le premier outil de la connaissance : il est, dans nos sociétés technologiques, presque plus important de savoir comment trouver la connaissance que de la posséder.

Si ces TPE sont aussi intéressants que vous le dites pourquoi veut-on le supprimer ?

Il y a à cela je crois deux motifs :

- le gouvernement est, d’abord, dans une logique de réduction des coûts et donc des effectifs. Or, les TPE consomment du temps de professeur. Leur suppression permettrait, dit-on, d’économiser un millier de postes qui pourraient être utilisés pour d’autres missions, pour, par exemple, le dédoublement des classes de français ;

- ensuite, ces TPE ont suscité des résistances très fortes chez les enseignants. Plusieurs syndicats y sont hostiles.

Mais pourquoi ?

Je crois que cela vient tout simplement de ce que cela demande aux professeurs de se remettre en cause, d’inventer de nouvelles relations avec les élèves, des relations d’adulte à adulte qui ne sont pas vraiment dans la culture de l’Education Nationale. Les lycées fonctionnent sur un mode hiérarchique, qu’on ne trouve nulle part ailleurs, qui oppose celui qui sait à celui qui ne sait pas. Tous ceux qui ont l’occasion de travailler dans des contextes professionnels ordinaires avec des enseignants le soulignent : ils n’ont pas l’habitude de travailler en groupe, ils ne savent pas faire, ils ont du mal à passer des compromis… Leur métier, la relation pédagogique telle qu’elle est pratiquée dans nos établissements scolaires ne les préparent à cela. L’idée que des élèves et des professeurs puissent travailler ensemble choque beaucoup d’enseignants qui disent : « ils sont là pour apprendre ». Tout le débat d’il y a quelques mois sur le rôle des enseignants qui n’était pas d’éduquer mais de transmettre des connaissances relevait de cette logique.

Ce que vous dites ne vaut pas pour tous les enseignants…

Bien sûr que non. Cela ne vaut que pour ceux qui ont une vision très traditionnelle de leur métier, mais ce sont ceux qui ont l’oreille du ministre, qui ont rouvert le débat sur l’autorité des maîtres et obtenu le retour des punitions collectives qui est un autre exemple de cette marche-arrière que François Fillon organise depuis qu’il est à l’Education Nationale. Quiconque a un jour connu une punition collective sait ce que cela peut avoir d’injuste, de scandaleux et d’imbécile. C’est la meilleure manière de souder les élèves contre l’institution et les professeurs, de les amener à protéger les chahuteurs que l’on veut punir, d’en faire des héros que l’on admire et imite.

Vous ne croyez pas qu’il y a un problème de l’autorité dans les lycées ?

Je ne sais pas s’il y a un problème d’autorité dans les lycées très différent de celui qu’il pouvait y avoir il y a vingt ou trente ans. Ce que je sais c’est que la manière dont l’autorité est exercée dans beaucoup d’établissements pose problème. On parle toujours des gamins, de leur manque de discipline, de leur irrespect, mais que dire de l’administration, de la manière dont elle se comporte ? exerce-t-elle son autorité de la meilleure manière ? Ce sont des questions qui mériteraient d’être posées si l’on voulait ouvrir sérieusement ce dossier. Mais on voit bien qu’en fait, il ne s’agit pas de cela, il s’agit d’une bataille idéologique, d’une tentative de revenir sur les changements apportés par Claude Allègre et, au delà, sur les acquis de 1968…

Vous n’allez pas un peu loin ? Tout cela est une affaire ancienne…

C’est une affaire ancienne, mais toujours vivante. Ecoutez ce qui se dit et pas seulement à droite lorsque l’on parle d’éducation. Il y a quelques semaines, un expert socialiste a présenté dans une réunion un rapport dans lequel il proposait de revenir sur les réformes de 1968. C’est un ex-chevénementiste, mais peu importe, il parlait lui aussi d’autorité. Et au travers de l’autorité, c’est le discours sur l’ordre qui revient, un discours totalement inadapté à la situation.

C’est bien d’ailleurs l’une des contradictions de la droite quand elle aborde les questions d’éducation. D’un coté, elle nous dit qu’il faudrait que l’Education nationale prépare mieux à la vie professionnelle, ce qui n’est pas en soi absurde, de l’autre, elle explique qu’il faut ramener l’autorité. Or, les deux sont contradictoires. L’ordre et l’autorité tels qu’ils sont conçus dans le système scolaire sont à des lieues de la manière dont nous vivons partout ailleurs les rapports de pouvoir, les relations hiérarchiques. Lorsqu’on parle aujourd’hui dans les entreprises de management, on met en avant l’autonomie, la décentralisation, l’esprit d’initiative, l’engagement, la motivation… On n’utilise jamais les mots autorité, ordre, commandement, sanction, punition… Or, la seule formation au monde du travail que l’école puisse donner est une formation aux méthodes, aux relations dans le travail. C’est ce que permettaient de faire les TPE. Et c’est bien pourquoi je regrette leur disparition…

On en a très peu parlé dans la presse.

La décision des les supprimer est récente. Elle est souvent passée inaperçue.

Il y a des enseignants qui les défendent ?

Oui, bien sûr. J’ai beaucoup parlé de ceux qui s’y opposent, mais il y a aussi des enseignants qui souhaitent les maintenir et des parents d’élève. Les deux syndicats de parents d’élève, la FCPE et la PEEP s’opposent à leur suppression, ce qui est significatif : les parents d’élève ont une vision beaucoup plus large de ce que doit être l’enseignement. Ils ne vivent pas enfermés à l’école, ils savent ce dont on a besoin lorsqu’on la quitte. Tous ces partisans des TPE sont réunis autour d’une revue spécialisés, les Cahiers de pédagogie qui insistent beaucoup sur leur rôle dans la préparation à la vie universitaire, aux travaux documentation que sont amenés à faire tous les étudiants. Ils ont créé un site où l’on peut signer une pétition. La liste des premiers signataires montre que la formule avait séduit pas mal d’enseignants.

Ils ont une chance de gagner ?

Les partisans des TPE peuvent espérer profiter de l’hostilité des syndicats d’enseignants aux dernières propositions de François Fillon pour faire abandonner cette tentative de supprimer les TPE.Il faut espérer qu’ils gagnent.


Pour revenir à la page d'accueil