Bernard Girard

Chronique du 15/11/05

Un renouveau du syndicalisme est-il possible?

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Bonjour, Nous avons la semaine dernière parlé des difficultés du syndicalisme et vous concluiez sur les mutations en cours dans le monde syndical, mutations qui pourraient annoncer un renouveau du syndicalisme.  

Oui, vous vous souvenez, nous avons terminé notre échange sur une interrogation : pourquoi le syndicalisme se porte-t-il si mal alors même que tout indique que tout le monde, l’opinion, les responsables politiques mais aussi les patrons le jugent  utile et nécessaire? D’où ma question de ce matin : un renouveau est-il possible?  

Et vous pensez que c’est le cas?

Les syndicats ont pris conscience de leurs faiblesses, notamment dans l’organisation des salariés précaires, des salariés du secteur des services, de ceux qui travaillent dans les nouveaux métiers de service, restauration rapide, grande distribution. Sur tous ces dossiers, les choses évoluent, notamment à la CGT. Vous vous souvenez peut-être du conflit dans le Macdo de Strasbourg Saint-Denis qui avait duré près de trois mois et qu’avaient animé ses militants. Mais on est encore loin du compte. Il y a eu il y a quelques jours, une manifestation réunissant ces jeunes gens qui travaillent avec des contrats de stage. Le mouvement s’est fait en dehors des organisations syndicales : “ Cela , s’est demandé Maryse Dumas, la n°2 de la CGT, interroge évidemment les organisations syndicales et la CGT. Pourquoi un mouvement que la CGT soutient et dont les revendications sont absolument légitimes se déroule-t-il en dehors d’elle? 1 Difficile de lui donner tort!

C’est peu de choses, une prise de conscience…

C’est le début de la sagesse. Le syndicalisme ne peut espérer prospérer dans l’avenir que s’il aide les jeunes qui vivent aujourd’hui dans la plus grande précarité. Tout simplement parce que ces jeunes vont vieillir et qu’ils seront moins portés à adhérer à des organisations qui les auront négligés quand ils en avaient le plus besoin. Mais, vous avez raison, une prise de conscience ne suffit pas, les syndicats vont devoir aller plus loin, ce qui veut dire résoudre les deux difficultés que rencontrent les  militants qui se battent sur ces nouveaux terrains :

- difficulté de mobiliser des jeunes qui ont des contrats précaires, qui n’ont donc ni avenir dans l’entreprise ni mémoire de l’action syndicale,

- difficulté de mobiliser les militants classiques dans des combats de ce type. Les permanents des organisations syndicales sont plus rompus aux négociations dans les grandes organisations que dans la conduite de combats qui supposent le soutien des consommateurs, celui de l’opinion dans des entreprises qui ont, souvent, des structures de type PME : si l’on veut forcer la main à MacDo, il ne suffit pas de s’arrêter de travailler dans un restaurant, il faut créer un mouvement de sympathie qui incite les clients de la chaîne à voter avec leurs pieds.

Sur le premier point, la CGT a peut-être trouvé une piste avec sa proposition de sécurité sociale professionnelle…

De quoi s’agit-il?

Il s’agit d’une proposition qui s’inscrit dans le cadre de réflexions sur la notion de trajectoire professionnelle. Dès lors que l’on admet que l’on ne peut plus faire carrière dans une seule entreprise, comment organiser la transition entre plusieurs emplois pour éviter ces longues périodes de chômage destructrices?

La CGT n’est pas la première à s’être posée la question…

Non. En 1995, le rapport Boissonnat proposait la création de contrats d’activité sur un même territoire entre des entreprises, des associations et des organismes de formation. Avec cette solution, le salarié qui perd son emploi ne se retrouve pas au chômage, on lui propose immédiatement soit un travail dans une autre entreprise, soit un travail dans une association, soit encore une formation. Plus près de nous, en 2001, le rapport Supiot proposait que les salariés bénéficient de droits à la formation qu’ils tirent lorsqu’ils se retrouvent entre deux emplois. On retrouve la même idée chez un économiste communiste, Paul Boccara et aux Pays-Bas où l’on parle de flexi-sécurité. Mais la CGT a donné une ampleur toute particulière à ces réflexions. Son projet est de construire de nouvelles formes institutionnelles qui assurent aux salariés le droit à la mobilité professionnelle et à des carrières diversifiées sans les condamner à passer par la case chômage. On pourrait ainsi perdre son emploi sans perdre sa rémunération ni les droits liés à l’emploi. C’est un projet très ambitieux, qui revient, au fond, à réinventer le salariat mais aussi le financement de la protection sociale. Il mériterait de longs développements, on retiendra ici simplement qu’il offre un débouché aux combats contre la précarité.

Avec les questions de harcèlement, on a l’impression que le champ d’intervention des syndicats s’est ces dernières années élargi…

C’est vrai. Le champ de la négociation sociale tend à s’élargir. Il y a le harcèlement, la parité, la lutte contre les discriminations, mais vous remarquerez que dans tous ces cas, c’est la loi qui a ouvert la voie à l’intervention des syndicats. Ce qui confirme cette faiblesse du syndicalisme dont nous parlions la semaine dernière. Est-il normal que la question du harcèlement moral ait été portée par des médecins et des sociologues plutôt que par des syndicalistes? que les organisations syndicales aient pris le train en marché à propos de la parité ou de la lutte contre les discriminations?

Mais n’est-ce pas tout simplement que cela ne relève pas de leurs préoccupations…  

Il est vrai que les syndicalistes ne sont pas forcément à l’avant-garde de ces changements. Il y au moins autant à faire en matière de parité dans les grandes organisations syndicales que dans les entreprises ou les administrations. Il est vrai, également, que cela leur pose des problèmes de méthode. Il ne s’agit plus seulement de se battre pour améliorer le salaire ou les conditions de travail mais de se tourner vers les salariés et de leur demander : que voulez vous voir amélioré? qu’attendez-vous de nous? quel type de milieu de travail voulez-vous construire? Ce qui n’est pas vraiment dans la tradition des organisations syndicales même si elles ont commencé à le faire, notamment à l’occasion des 35 heures, lorsqu’elles ont réalisé des enquêtes auprès des salariés. Reste que ces sujets sont aujourd’hui à l’ordre du jour et qu’ils amènent progressivement les organisations syndicales, et là-dessus la CFDT est plutôt en pointe, à s’ouvrir à des problèmes de société, ce qui pourrait à terme changer leur rôle…

Et comment?

Il m’est arrivé de particip er à des négociations ou à des travaux sur la parité, le harcèlement mor al, la formation et l’épargne salariale. Et j’ai été à chaque fois frappé par le ton des négociations. On n’est plus dans le confl it, dans la bagarre, mais dans la recherche de solutions collectives. Les directions ne sont pas systématiquement hostiles aux propositions des syndicats, elles sont plutôt à l’écoute et dans l’attente d’idées sur des sujets qui ne sont pas forcément conflictuels : personne n’est favorable aux discriminations ou au harcèlement. Personne n’a, sur ces sujets, la science infuse… Cela modifie, naturellement, la nature des relations et pose aux organisations syndicales des problèmes qu’il n’est pas toujours facile de résoudre. Que doit faire un délégué syndical lorsqu’il a vent d’une affaire de harcèlement? Quelle position adopter? Quel rôle peut-il jouer? Doit-il ne s’intéresser qu’aux cas de harcèlement liés à la relation hiérarchique? Doit-il traiter les autres cas? Ce sont des questions qui méritent, pour le moins, réflexion.  

Nous n’avons pas parlé des salaires qui sont cependant une des préoccupations dominantes des syndicats…

Sur les salaires aussi, il y a des évolutions. Traditionnellement, les syndicats se concentrent sur les augmentations, laissant aux directions le soin de gérer les effectifs. C’est ce que l’on appelle le “droit à gérer”, le “”right to manage” que l’on oppose aux négociations où l’on traite simultanément de l’emploi et des rémunérations. Depuis une vingtaine d’années, les économistes qui s’intéressent à ces questions nous disent que les négociations globales sont plus efficaces en terme d’emploi dans la mesure où elles amènent les syndicats à échanger une certaine modération salariale contre de créations d’emplois 2 .  

C’est un peu ce qui s’est passé avec les 35 heures…

C’est exactement ce qui s’est passé avec les 35 heures : les syndicats ont négocié des créations d’effectifs contre une certaine modération salariale compensée par la réduction du temps de travail… En pratique, cela a conduit à l’intégration de dizaines de milliers de salariés précaires, en CDD ou en intérim, dans les effectifs permanents de l’entreprise.  

Ce qui n’est pas allé sans poser des problèmes, les salariés préférant souvent plus de salaires à moins de travail…

C’est exact et c’est ce qui peut faire craindre que les organisations syndicales n’investissent pas plus dans cette direction alors qu’elle leur permettrait de mieux contrôler la politique de recrutement des entreprises et d’éviter la multiplication des contrats précaires qui font directement concurrence aux emplois en CDI. Pendant des années les entreprises ont accepté d’augmenter les salaires des permanents alors même qu’il y avait beaucoup de chômage parce qu’elles savaient qu’elles pourraient se rattraper sur les salariés précaires dont les revenus ont reculé alors même qu’ils ont pris une place de plus en plus importante dans leurs effectifs.

Si renouveau du syndicalisme il y a, il viendrait donc de ces évolutions?

C’est mon sentiment. Comme vous le voyez, ces évolutions ne sont pas minces. Nous en avons évoqué quatre : l’organisation des salariés précaires, la révision du contrat de travail, l’ouverture de nouveaux champs de négociation et, enfin, l’intégration des questions d’emploi dans les négociations sociales,  il y en a sans doute d’autres. Mais sur tous ces chantiers, la partie est loin d’être gagnée, tout simplement parce que cela suppose des changements profonds de ces organisations qui ne se feront pas facilement.    

Vous voulez dire que les freins peuvent venir de l’intérieur des organisations syndicales?

Les organisations syndicales sont traversées par de nombreux conflits internes. On parle beaucoup de l’opposition entre les tenants d’une ligne politique dure, rouge, qui veulent, à la CGT, renforcer les liens avec le PC et les tenants d’une ligne plus syndicale. Il y a également une ligne de fracture entre syndicats du secteur public et syndicats du secteur privé. Le projet de sécurité sociale professionnelle dont je parlais tout à l’heure ne fait pas l’unanimité. Certains syndicats de fonctionnaires craignent qu’elle ne soit la porte ouverte à l’abandon de leur statut. Dès lors que la CGT propose un dispositif comme la sécurité sociale professionnelle qui intègre les licenciements dans le privé pourquoi refuserait-elle de l’appliquer au secteur public? Ces oppositions se cristallisent autour de quelques slogans, comme l’interdiction de licenciements que demande l’extrême-gauche et dont Jean-Christophe Le Duigou, l’économiste de la CGT dit à juste titre qu’elle n’est “ni réaliste ni utopique. Sa mise en oeuvre se retournerait très vite contre les salariés.”

Vous parlez de la CGT, mais les mêmes tensions existent également à la CFDT…

Ces tensions existent dans toutes les grandes organisations syndicales. La CFDT les a vécues ces dernières années de manière assez douloureuse, elle a perdu des milliers de militants du secteur public qui sont allés vers Sud ou la CGT qui vit à son tour ce même type de difficultés, d’où les problèmes que rencontre actuellement Bernard Thibault.

Toute la question est de savoir si les organisations syndicales sauront résister à ces tensions ou si l’on va aller vers un émiettement un plus important encore du monde syndical avec toutes les conséquences que cela suppose.

C’est un peu ce qui se produit avec l’émergence de nouveaux syndicats comme Sud…

On voit effectivement se développer, à coté des grands syndicats qui tentent de trouver de nouvelles manières d’intervenir, de nouvelles organisations dont il est encore un peu tôt pour dire ce qu’elles vont devenir mais dont on voit bien qu’elles sont tentées par une espèce de gauchisme de surface sur fond de corporatisme. Le sort de ces oppositions au sein du mouvement syndical vont, naturellement, beaucoup dépendre de la politique suivie par le gouvernement, notamment pour tout ce qui touche à la redéfinition du contrat de travail qui peut modifier complètement les rapports de force. Mais on reviendra sur ce sujet important la semaine prochaine.

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1  Libération, 2/11/05

2  I.Mac Donald & R.Solow, Wage bargaining and Unemployment, The American Economic Review, n°5, 1981.