Bernard Girard

Chronique du 1/11/05

Les  temps sont durs pour les syndicats

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Bonjour, vous avez choisi de nous parler ce matin du syndicalisme et, plus précisément, de ses difficultés…

Oui, nous avons vécu ces dernières semaines, depuis la rentrée une série d’échecs de l’action syndicale. Echec de la journée nationale qui a réunie moins de monde que la précédente malgré la présence de salariés du secteur privé. Echec des dernières grèves des transports à Paris qui n’ont pas gêné les parisiens tant les trains et les métros ont correctement fonctionné. Echec des grèves des transports en province qui n’ont pas permis aux salariés d’obtenir ce qu’ils souhaitaient malgré des mouvements longs. A Nancy, la CGT demandait 8% d’augmentation, les salariés ont eu après 17 jours de grève moins de 2% soit à peu près rien. D’autant que dans l’accord, le rattrapage de l’inflation pour 2006 est lié à une baisse de 30% de l’absentéisme. A Marseille, les 33 jours de grève n’ont pas fait reculer d’un pouce la municipalité. Echec de la grève à la SNCM, privatisation d’EDF malgré les mises en garde de la CGT…

Cela fait effectivement beaucoup. Comment l’expliquer?

Dans le cas des transports à Paris, il faut, je crois, faire la part de mesures qui ont amené les entreprises, je pense notamment à un accord d’octobre 2004 à la SNCF, à anticiper les grèves, à préparer avec les organisations syndicales des plans de transport en cas d’arrêt du travail.

C’est un peu comme ce système d’alarme sociale de la RATP dont on parle tant.

L’accord de la SNCF s’inspire effectivement du dispositif d’alarme sociale qui existe depuis quelques années à la RATP et qui force l’entreprise à négocier lorsque les syndicats mettent en évidence un problème qui peut dégénérer en conflit. Cet accord impose la négociation, mais il donne à l’entreprise la possibilité d’organiser les rotations des personnels de manière à réduire l’impact d’un éventuel mouvement de grève sur les usagers.

La signature de la CGT a été présentée à l’époque comme une victoire de la ligne Thibault au sein de la confédération syndicale.

Si les syndicats ont signé cet accord, on ne peut pas parler d’échec…

Cet accord présente des avantages certains pour les organisations syndicales puisqu’il force les directions à négocier, ce qui n’est pas rien lorsque l’on sait qu’il a fallu près de deux semaines pour que les négociations s’engagent à Nancy . Les responsables syndicaux disent souvent que beaucoup de grèves pourraient être évitées si les directions acceptaient de négocier plus tôt . Ce qui est vrai, mais il faut rappeler que les syndicats ont signé cet accord un peu contraints et forcés. C’était cela ou le service minimum dont ils ne veulent absolument pas.

Mais au delà de ce cas particulier, il faut, je crois, mettre l’accent sur la crise profonde du syndicalisme qui a, d’abord, touché le secteur privé et qui frappe aujourd’hui, et c’est sans doute ce qui est nouveau, le secteur public. Les syndicats perdent les batailles qu’ils engagent parce qu’ils sont très affaiblis, bien plus qu’on ne l’imagine.

Dans le secteur privé, on a souvent expliqué cette faiblesse par l’action des employeurs, leur opposition à tout forme d’expression indépendante des salariés…

Cette opposition existe dans le secteur privé, c’est l’évidence, et elle n’a pas diminué avec les années. Elle est, dans beaucoup d’entreprises, tout aussi brutale qu’hier. Je connais des salariés de grands groupes dont les patrons parlent en permanence de leur préoccupation sociale, qui ont très cher payé leur engagement syndical. Cette répression patronale est plus faible dans le secteur public mais elle est compensée par la propagande antisyndicale des médias qui opposent en permanence les usagers aux grévistes et présentent les difficultés des premiers sans exposer les arguments des seconds.

Vous n’êtes pas un peu sévère?

Je ne crois pas. Même dans les meilleures émissions, les débats tournent sur l’utilisation de la grève plus que sur l’objet même des conflits qui mériterait pourtant d’être discuté. Prenez le cas de Marseille : les traminots veulent empêcher la privatisation. Vous connaissez beaucoup d’émissions qui ont abordé cette question, qui se sont demandé si confier les transports publics à une société privée était une bonne ou une mauvaise chose? C’est, pourtant un sujet intéressant, mais non, on n’a parlé que des problèmes des usagers, comme si la messe était dite, comme si la privatisation allait de soi, ce qui n’est certainement pas la meilleure manière d’aider à comprendre les motifs de cette grève.

Dans les émissions plus malveillantes, on oppose volontiers les avantages des agents du secteur public qui font grève et les difficultés des salariés du secteur privé qui n’ont pas, eux, la possibilité de s’arrêter de travailler…

Mais ce parti pris des médias n’est pas nouveau…

Non, il est même probablement plus faible aujourd’hui qu’hier. Ce qui  me fait dire que les raisons des échecs répétés du syndicalisme viennent d’ailleurs. Le syndicalisme a, en France comme dans tous les pays industrialisés, manqué le tournant des années 70 et il ne s’en remet pas.

Quand vous parlez de tournant des années 70, à quoi faites-vous allusion? à la modernisation de notre économie?

Bien sûr. Les secteurs traditionnels qui étaient des bastions du syndicalisme sont tombés ou ont perdu beaucoup de leur importance dans nos économies. Alors même que les syndicats ont eu beaucoup de mal à pénétrer dans les nouveaux secteurs dans lesquels ils n’avaient pas de tradition militante et qui, pour beaucoup, employaient des populations qu’ils connaissaient mal : femmes dans la grande distribution, ingénieurs dans l’informatique, jeunes dans la restauration rapide, immigrés dans le bâtiment…

Mais je pense également à l’explosion de la précarité, de l’intérim, des CDD, des contrats de stages… Il est difficile d’organiser des salariés qui ont ces contrats. Ils sont fragiles et se méfient de mouvements qui ne leur apportent rien, puisqu’ils sont appelés à partir rapidement, et risque de leur coûter gros. Ces salariés, beaucoup plus nombreux aujourd’hui qu’hier sont d’autant plus méfiants que les syndicats les ont souvent négligés.

Ce n’est pas ce que disent les organisations syndicales…

C’est en tout cas ce que vivent beaucoup de ces salariés précaires dans les entreprises. Les syndicats locaux, le comité d’entreprise ne s’en préoccupent pas. Et, souvent, d’ailleurs pour ce que l’on pourrait appeler avec un peu de mauvais esprit de “bonnes raisons” : pourquoi se donner du mal pour des gens qui ne seront plus là dans quelques semaines?

D’autres facteurs ont joué comme la mondialisation qui a modifié le rapport de force entre salariés prisonniers de leur usine et des directions libres de toute attache territoriale. La réorganisation des entreprises, les méthodes modernes de management ont également contribué au recul du syndicalisme.

Vous pensez à l’individualisation des rémunérations…

Cela joue sans doute pour certaines populations, mais je pensais plutôt à la décentralisation de la fonction ressources humaines qui a retiré aux organisations syndicales le rôle de médiateur dans les conflits individuels qu’elles avaient souvent.

Vous pouvez préciser…

Lorsque vous êtes dans une petite entreprise et que vous avez un problème de salaire, de congé ou de maladie, un conflit avec un collègue, un supérieur hiérarchique… vous allez directement le traiter avec le responsable des ressources humaines qui est à l’autre bout du couloir, à l’étage au-dessus… vous n’avez besoin de personne. Lorsque vous êtes dans une grande entreprise très centralisée, très hiérarchisée, comme il y en avait dans les années 70, ce n’est plus possible. Il faut demander une autorisation pour s’absenter, il faut prendre rendez-vous et comme comme tout cela est difficile, vous vous adressez au délégué syndical qui va prendre en charge votre problème, qui va aller le négocier à votre place. Vous avez besoin du syndicat au quotidien et cela, bien sûr, le renforce. Cela a cessé d’être vrai lorsque les grandes entreprises ont choisi, dans les années 90, de décentraliser leur direction des ressources humaines, d’installer des correspondants chargés de la gestion du personnel au plus près des salariés, dans les usines, dans les ateliers…  

Vous croyez qu’il a suffi de cela pour faire du tort au syndicalisme…

Cela a retiré aux militants syndicaux l’occasion de contacts régulier avec les salariés. On dit souvent que les organisations syndicales françaises n’ont pas su développer les services que les salariés attendent. On a là un service qu’elles avaient développé et qui a perdu de son intérêt.

Dans de nombreux secteurs, les organisations syndicales ont également été victimes de réorganisation du travail. Les usines classiques, tayloriennes, sont organisées de manière séquentielle. On divise le travail en une série de tâches bien délimitées et l’objet que l’on produit, la voiture que l’on fabrique, le dossier administratif que l’on traite passe d’une main à l’autre. Qu’un salarié s’interrompe et c’est toute la chaîne qui s’en trouve bloquée. Dans ces organisations, il suffit de convaincre un petit nombre de salariés de faire grève pour arrêter le travail. La majorité peut ne pas vouloir faire grève, elle est prisonnière de la minorité qui a cessé de travailler. Les usines modernes font beaucoup plus appel à la polyvalence : si un salarié s’arrête, il ne bloque plus la production, il la diminue, ce qui est tout différent. Pour organiser un arrêt du travail qui ait un impact, il faut convaincre plus de gens, c’est plus compliqué…

Une des particularités de la situation française, souvent dénoncée, est la division syndicale…

Elle contribue effectivement à cette faiblesse du syndicalisme. Elle favorise les comportements gauchistes, extrémistes qui mobilisent dans les périodes de crise mais démobilisent le reste du temps. Lénine a, il y a bien longtemps, décrit ce phénomène dans un petit livre au titre frappant : Le gauchisme maladie infantile du communisme . L’histoire a montré que cela pouvait aussi être une maladie sénile…

Quand je parle de gauchisme, je pense à ces revendications qui n’ont aucune chance d’aboutir, comme cette demande d’augmentation de 8% à Nancy, ou comme ces appels à la grève générale qui ont opposé il y a quelques mois la CGT marseillaise à Bernard Thibault.

Vous ne tracez pas un portrait très rose du syndicalisme…

Ce portrait n’est pas très encourageant, mais on pourrait le noircir encore : les organisations syndicales ont souvent été absentes ou éloignées des problèmes qui animent la société. Qu’il s’agisse de la parité, des discriminations, du harcèlement, du droit au logement, des chômeurs, des sans papiers… on ne peut pas dire qu’elles aient été à l’avant-garde de ces combats, ce sont des associations qui ont imposé ces thèmes et qui ont, dans le meilleur des cas, amené les pouvoirs publics à intervenir et légiférer.

Cette extrême faiblesse du syndicalisme n’est pas une très bonne chose pour les salariés…

Ce n’est certainement pas une bonne nouvelle pour les salariés qui ont beaucoup à gagner à des syndicats puissants, forts, capables de négocier et d’obtenir un partage plus équitable de la valeur ajoutée. Mais ce n’est pas non plus une bonne nouvelle pour les usagers : des syndicats trop faibles laissent la place, en cas de conflit ou de problème grave, à des coordinations, à des organisations plus ou moins spontanées animées par des mouvements radicaux qui ne savent pas négocier, formuler des revendications acceptables, arrêter une grève.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce n’est pas non plus une bonne nouvelle pour les patrons qui savent que les organisations syndicales sont d’excellents régulateurs du climat social. Elles avertissent des difficultés et forcent à prendre des mesures correctives avant qu’il ne soit trop tard.

J’ajouterai pour conclure que des organisations syndicales puissantes freinent le développement des inégalités dont chacun sait bien qu’elles entravent le développement économique. Nous avons besoin de syndicats forts, mais cela ne se décrète pas.

Si je vous entends bien, il serait donc souhaitable que les syndicats retrouvent de la vigueur. Mais est-ce possible?

Il y a des signes de renouveau tant à la CFDT qu’à la CGT. Ces organisations sont actuellement en pleine mutation. Et une partie de leurs difficultés viennent de ces mutations qui se traduisent par des conflits internes, par le départ de militants, comme en a connu il n’y a pas très longtemps la CFDT, par la remise en cause des dirigeants et de la ligne choisie, comme c’est actuellement le cas à la CGT. Le mouvement est syndical est aujourd’hui très affaibli mais il est également très vivant. Et, c’est, si vous le voulez bien, ce dont nous parlerons la semaine prochaine.

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