Bernard Girard
Chronique du 22/09/09
Suicides au travail
Bonjour, vous avez choisi de nous parler ce matin d’un sujet difficile : les suicides au travail…
C’est effectivement un sujet difficile, complexe, qu’on a beaucoup de mal à traiter. D’abord parce qu’il est toujours difficile de connaître les raisons d’un suicide. Ensuite parce que cela peut apparaître absurde, disproportionné. Après tout, personne ne vous force à travailler. Et on a toujours la possibilité de partir…
Beaucoup de gens ne peuvent pas quitter leur emploi si facilement…
Oui, mais de là à se suicider. On n’en revient pas. Cela parait donc, je le disais, disproportionné et, cependant, des gens se suicident sur leur lieu de travail et, semble-t-il, pour des raisons liées à leur travail.
Certains en doutent…
C’est la première réaction. On se dit : ce n’est pas possible, ils doivent avoir des problèmes personnels. Et quand ces suicides se multiplient, on parle de contagion. Mais ces premières réactions, qui sont souvent celles des collègues de travail et des directions des entreprises, ne sont pas satisfaisantes et paraissent relever du déni, du refus de voir, peut-être même d’un sentiment de culpabilité. Si les problèmes sont personnels, ce n’est pas de notre faute, nous n’y sommes pour rien…
J’ai donc voulu approfondir cette question en m’appuyant sur les quelques éléments que l’on peut trouver ici ou là. D’abord, un livre, qui vient de sortir, de Christophe Dejours et Florence Bègue, Suicide et travail que faire? Christophe Dejours est un grand spécialiste de ces questions. Il a écrit plusieurs livres sur le harcèlement moral, c’est un psychosociologue qui enseigne au CNAM. Florence Bègue est, elle, psychologue du travail. Mais aussi un blog, Et voilà le travail, qui donne de nombreuses informations sur le sujet. Son auteur, Elsa Fayner est une journaliste indépendante qui suit depuis quelques années les questions de l’emploi et a écrit un livre sur les précaires.
Et alors…
La première chose est que ces suicides sont depuis quelques années relativement nombreux. Ce qui n’était pas le cas autrefois. Les suicides qui avaient lieu dans le milieu de travail étaient, en général, le fait d’ouvriers agricoles qui vivaient sur le lieu de travail, il était donc difficile de faire la part de ce qui relevait des conditions de travail.
On sait combien il y en a…
Il est difficile de le savoir parce que le suicide au travail n’étant pas considéré comme une maladie professionnelle, on n’a pas de statistiques, mais ils seraient assez nombreux. On parle de 300 à 400 suicides…
C’est énorme!
Dejours indique même, et il a sans doute raison, que tous les suicides liés au travail ne se font pas sur le lieu du travail. On peut très bien se suicider chez soi ou avoir un accident dont on ne sait pas très bien s’il s’agit d’un accident ou d’un suicide, pour des motifs liés au travail.
J’ajouterai que le phénomène n’est pas proprement français. L’année dernière, un magazine britannique, Hazard a consacré tout un dossier aux suicides sur le lieu de travail en Angleterre. Et il cite de travaux de spécialistes d’un peu partout dans le monde, d’Australie, notamment, qui parle du même phénomène qui n’est pas marginal : en 2005, le British Medical Journal a révélé qu’il y avait en Grande-Bretagne plus de congés maladie de longue durée pour des pathologies relevant de la psychiatrie, dépression, tentatives de suicide… que pour des pathologies physiques classiques.
Ce sont les conditions de travail qui sont en cause…
Oui, et plus précisément les méthodes appliquées depuis une vingtaine d’années dans les grandes entreprises. Il y a, d’ailleurs, deux hypothèses.
La plus courante, celle que l’on retrouve dans la presse chaque fois qu’elle rend compte d’un de ces suicides, met en cause le stress. Les salariés se suicideraient parce qu’ils ne pourraient plus supporter le rythme, les injonctions contradictoires, les exigences de la vie au travail. C’est le sens de l’article qui racontait, dans le Monde vendredi dernier, le suicide raté de la directrice de la direction départementale de la protection judiciaire de la jeunesse à Paris. “A une amie et collègue, qui l'a vue à l'hôpital, jeudi, écrit le journal, elle a affirmé que les raisons de son geste étaient dues à un "état de stress". Elle lui a parlé de "maltraitance institutionnelle". "Elle se plaint de devoir appliquer tout très vite, de faire et de défaire en permanence, comme un petit soldat, comme un élève face à un maître d'école. Elle était au bout du rouleau, explique cette amie qui veut conserver l'anonymat. Elle avait un vrai conflit de loyauté. C'est une ancienne éducatrice et elle se demandait comment les éducateurs feraient pour s'occuper des mineurs, avec toutes leurs tâches."
C’est l’explication la plus classique mais aussi la plus logique…
Ce n’est pas la seule. Christophe Dejours a une autre explication tout à fait intéressante et qui mérite d’être examinée. Il critique la manière dont la gestion moderne des entreprises a modifié le milieu de travail. Il s’en prend aux innovations managériales de ces vingt dernières années auxquelles il reproche deux choses :
d’abord, d’avoir retiré tout sens au travail et, ce faisant, d’avoir fait éclater la communauté de travail, la communauté ouvrière,
Ensuite, et c’est la conséquence de cet éclatement, d’avoir favorisé l’isolement. Chacun se retrouve seul, seul contre tous, d’autant plus seul que le management a mis au point toute une série de technique, évaluation, rémunérations selon les performances qui individualisent et isolent.
Il y a toujours eu, nous dit-il en substance, de la souffrance dans le milieu du travail, mais autrefois, il existait une culture ouvrière qui aidait à gérer collectivement cette souffrance, qui avait développé des stratégies de défense, de protection et il y avait une solidarité qui faisait que celui qui rencontrait des difficultés ne se retrouvait pas seul avec ses problèmes, ce sentiment de ne pas y arriver, d’être débordé, dépassé…
Et c’est ce qui a disparu…
C’est cela et avec, le sens du travail, du travail bien fait dont on pouvait être fier.
Il y a sur le site d’Elsa Fayner un bel exemple de cette perte du sens : il s’agit de l’interview d’une jeune femme qui travaille chez Orange, qui répond au téléphone. Je la cite : “On me reproche aussi de passer trop de temps avec les clients, d’être ‘’redondante dans les explications’’. Pourtant, j’essaie de bien leur expliquer des offres parfois complexes et beaucoup me remercient à la fin, disant qu’ils ont enfin compris. Mais, ça, ça n’entre pas dans la mesure de la satisfaction.” Il faut lire cette interview qui montre comment le travail peut, à force de règles de ce type, perdre tout sens pour celui qui l’effectue.
Isolement, perte de sens de ce que l’on fait seraient donc à l’origine de ces suicides?
Ce ne sont que des hypothèses qui n’ont pas été testées. En fait, on ne sait pas grand chose. Dans le livre de Dejours, il y a le compte-rendu d’une intervention d’une psychologue, Florence Bègue, dans une usine dans laquelle il y a eu plusieurs suicides. Et on y découvre à le lire, le désarroi de ceux auxquels on demande d’intervenir. Elle dit, à un moment : “La situation n’est pas très sécurisante pour moi, car je n’ai aucune solution à apporter, aucun outil. Je n’arrive qu’avec moi-même, ce que je suis.”
Les conditions de travail, les méthodes de management sont probablement en cause, mais sont-elles pires que celles d’hier. Peut-on dire qu’il y avait plus de sens du travail dans les chaines d’hier que dans les ateliers d’aujourd’hui? Je n’en suis pas certain.
Mais que pourrait-il y avoir d’autre?
Je suis tout de même frappé de la place que prend le travail dans nos souffrances contemporaines. On souffre lorsqu’on n’a pas de travail et on souffre lorsque l’on a un. Jusqu’à vouloir en mourir pour certains. Est-ce la manière dont on travaille qui pose problème ou la place que cette activité a prise dans nos vies. Se suicider pour son travail veut dire que l’on n’a rien d’autre ou, plutôt, qu’il occupe la place principale, que tout le reste est accessoire au regard de ce qui se passe au bureau, dans l’atelier.
On néglige sa famille, on l’oublie, même lorsque l’on est avec elle pour ne penser qu’à son travail… On ne sait plus prendre de loisirs, on n’en prend plus. Ou si peu, malgré les apparences.
On sait que les difficultés au travail ont une répercussion sur la vie privée.
Bien sûr. Plusieurs des ouvriers que citent Dejours et Bègue racontent comment les difficultés professionnelles rejaillissent sur leur vie personnelle, sur leur vie de couple, sur leurs relations avec leurs enfants…
C’est assez classique…
Oui, mais je me demande si, au delà des méthodes de travail et de gestion utilisées depuis une vingtaine d’années, il n’y a pas un problème lié à la place du travail dans nos vies. Il en est devenu le centre. Nous ne travaillons plus pour vivre, nous vivons pour travailler. Nous nous évaluons, nous nous jugeons, non plus en fonction de nos réussites familiales, sociales… mais en fonction de nos réussites professionnelles. Un échec amoureux a moins d’importance qu’un échec professionnel, tire moins à conséquence…
Pas pour tout le monde!
Heureusement. Mais pour certains, bien sûr. Les gens qui se suicident n’ont pas la force de rompre le lien professionnel. Après tout, lorsque cela ne va pas dans une entreprise, le plus simple est de partir, d’aller voir ailleurs. Ou, à défaut, de se désengager, de penser à autre chose. Et si les nouvelles méthodes de management ont une responsabilité, c’est probablement parce qu’elles ont réussi cela : à nous engager tellement dans le travail qu’il est devenu le centre de nos vies.
Pour Dejours, le problème viendrait de ce que l’on a cassé les habitudes, la culture professionnelle. “Les ouvriers, écrit Florence Bègue, se sont soudainement vus propulsés dans un nouveau monde, dans une nouvelle organisation, invités à abandonner leur passé, leur histoire, leur mémoire, et à développer d’autres façons de travailler, d’autres types de relations… une autre culture.”
C’est la rupture avec le passé qui serait à l’origine de ces phénomènes…
Si l’on en croit Dejours, oui. Mais cela fait plus de vingt ans, maintenant que ces méthodes ont été mises en place. Plus d’une génération a vécu et travaillé avec. La culture ouvrière à laquelle il fait allusion n’est plus depuis longtemps qu’un souvenir. C’est ce qui me fait dire, mais cela relève de l’hypothèse, que plus que la rupture avec le passé, c’est le trop grand succès de ces méthodes modernes de managements qui est en cause. Ce sont les plus motivés, les plus engagés dans leur travail, ceux qui ont le plus donné qui sont aussi les plus meurtris lorsqu’ils rencontrent un problème.
Les méthodes modernes de management, l’autonomie donnée à un nombre croissant de salariés, l’enrichissement des tâches, les rémunérations selon les performances, la mobilité… tout cela a conduit les salariés à s’engager toujours un peu plus dans leur travail, à donner plus d’eux-mêmes pour gagner plus d’argent mais aussi et surtout pour être reconnus par l’institution. Mais lorsque cet engagement devient excessif, le moindre incident de carrière, une mutation, une réprimande, des ordres contradictoires, des injonctions paradoxales deviennent dramatiques… Or, ces incidents sont inévitables dés lors que cette autonomie est limitée dans une organisation hiérarchique où le dernier mot revient toujours au patron qui peut à tout moment vous évaluer, changer vos objectifs, vous muter, vous changer de poste, revoir l’organisation…
Mais que faire? Peut-on, d’ailleurs, faire quelque chose?
Peut-être faudrait-il apprendre à se désengager. Ce qui ne veut pas forcément dire moins travailler, mais remettre le travail à sa place. Il est important, mais peut-être ne devrait-ils pas être à ce point central dans nos vies. Ce qui est dramatique, ce n’est pas que des gens souffrent dans leur travail, c’est probablement inévitable, c’est que des gens que leur travail fait souffrir ne s’en détachent pas alors qu’ils le pourraient. Démissionner est difficile, mais prendre la décision de se suicider ne l’est pas moins.
Plus facile à dire qu’à faire!
Certainement. Les suicides ne sont que la pointe immergée de cette souffrance au travail que beaucoup éprouvent quotidiennement, souffrance qui devrait être reconnue par les acteurs comme intolérable, inadmissible.
Ce qui n’est pas le cas…
Non. On est dans le déni. Mais peut-être cela va-t-il changer avec cette médiatisation qui révèle la gravité du phénomène. Ces suicides ne sont plus des cas isolés. Sortir du déni est un progrès, mais cela ne suffira pas.
Que faire de plus?
Quand on souffre on s’adresse à un médecin, à un professionnel de santé. Ils existent dans les entreprises, il y a les médecins du travail, des infirmières, le CHSCT, le Comité Hygiène et Sécurité… C’est probablement vers eux qu’il faut se tourner, parce qu’ils sont extérieurs à l’entreprise, même lorsqu’ils en sont salariés, parce qu’ils ont une obligation de confidentialité, une certaine indépendance à l’égard de la hiérarchie mais aussi des syndicats, qui peuvent en faire des interlocuteurs pour ceux qui sont en difficulté, en souffrance. Et probablement faut-il leur donner les moyens d’être plus disponibles pour pouvoir, justement, écouter cette souffrance et aider ceux qui en sont victimes à se mettre à l’abri.
Vous me demandiez tout à l’heure si l’on avait des chiffres sur le nombre de suicidés au travail…
Vous nous disiez 300/400…
Oui, ce n’est qu’une estimation qui vient d’une étude réalisée auprès de médecins du travail de Basse-Normandie. Or, dans la même enquête, près de la moitié de ces salariés qui se sont suicidés avaient fait part de difficultés professionnelles au médecin du travail. Il y a certainement une piste à creuser. C’est, d’ailleurs, une des pistes que suggère Dejours dont le livre se termine par quelques recommandations méthodologiques qui ne peuvent qu’être utiles.
Il faut donc le lire…
Bien sûr.
Note de lecture
Vous venez de nous parler d’un livre. Vous souhaitez nous en présenter un autre?
Je préférerais vous parler d’un film sorti il y a quelques jours et qui traite de ces nouvelles méthodes de management : Rien de personnel…
C’est un premier film dont on parle beaucoup…
Il a effectivement reçu un bon accueil dans la presse. Sere Moatti lui a consacré une émission avec Jacques Chérèque et quelques autres. Mais ce film le mérite. D’abord parce qu’il nous parle du monde du travail et, justement, de ces nouvelles méthodes de gestion et qu’il le fait de manière subtile, amusante, c’est plutôt une comédie, même si elle très grinçante, et de façon très habile. Il a, en effet, choisi un mode de narration très original, que je crois n’avoir jamais vu auparavant. Tout commence par une première scène dans des toilettes d’un grand hôtel où l’on voit un homme un peu maladroit, mal à l’aise, demander à un employé chargé de nettoyer les toilettes de l’aider à faire son noeud de cravate. Et puis cette scène est reprise plusieurs fois, mais avec à chaque fois de nouveaux détails. On tourne autour. Comme lorsque l’on travaille sur un sujet et que progressivement on se l’approprie, on le découvre sous de nouveaux angles, d’un nouveau point de vue. Et c’est un peu cela ce film qui réussit à nous montrer des méthodes d’évaluation que l’on pratique dans les entreprises, c’est présenté comme un jeu, à l’occasion d’un cocktail dans un grand hôtel, mais c’est un jeu dangereux qui fait souffrir ceux qui s’y adonne.
Vous parlez de jeu, on s’amuse?
Mais bien sûr. C’est une comédie, avec des personnages qui existent, que l’on reconnait. Naturellement, il se passe beaucoup de choses, peut-être un peu trop pendant le temps de ce cocktail. Dans la réalité, cela prendrait plus de temps, mais c’est une licence poétique qui n’est pas le moins du monde gênante. Qui l’est d’autant moins que le réalisateur, Mathias Gokalp, se garde bien de nous faire la leçon. Il ne veut pas nous convaincre de ce que nous savons déjà… il nous le montre comme on ne le voit peut-être pas toujours.
C’est donc un bon film…
Avec des acteurs excellents, Darroussin, Podalydes, Gregory, Frédéric Bonpart, Mélanie Doutey Zabou Breitman…
Il y a un autre film sur un sujet voisin : le coach. Vous l’avez vu?
Oui…
Et?
C’est une comédie à regarder le soir devant sa télévision. On sourit, mais aucun intérêt.