Sur le suicide

 

Vous souhaitez nous parler du suicide, mais c'est, je crois, plutôt l'affaire des sociologues…

C'est certainement l'affaire des sociologues depuis le grand ouvrage de Durkheim qui, depuis maintenant plus de 50 ans, domine le sujet. Mais c'est aussi celle des médecins et des professionnels de la santé qui agissent sur le terrain. Les économistes ne s'y intéressent que depuis peu de temps. Le premier texte vraiment important sur le sujet date des années 70, de 1974, il est l'œuvre de deux économistes, Daniel Hamermesh et Neal Soss, qui ont essayé d'appliquer le raisonnement économique au suicide. Quand je parle de raisonnement économique, je veux parler de cette idée que nous sommes égoïstes et, en permanence, dans tout ce que nous faisons, à la recherche de notre intérêt personnel.

Dire qu'on a intérêt à se suicider est plutôt étrange…

Exactement, et c'est ce qui a sans doute amusé ces économistes. Il y avait là un véritable défi auxquels ils ont répondu en expliquant qu'il était des situations dans lesquelles la vie ne vaut plus d'être vécue ou, plutôt, la vie vaut si peu cher que ce n'est même pas la peine de la conserver. Ils appliquaient leur raisonnement aux personnes âgées en fin de vie, qui souvent d'ailleurs se suicident, mais on pourrait très bien appliquer aujourd'hui leur raisonnement aux jeunes gens qui en Israël ou ailleurs acceptent de mourir en se faisant bombe humaine pour tuer le maximum de gens autour d'eux. S'ils acceptent de mourir c'est sans doute que leur vie leur paraît avoir moins de valeur que leur mort en martyr qui va leur apporter réputation, admiration, qui va faciliter la vie de leur famille puisque les groupes qui organisent ces attentats donnent de l'argent aux familles.

Mais ce n'est pas sur cette analyse que je voudrais insister, mais sur des travaux plus récents.

Parce que les économistes continuent de travailler sur ces sujets?

Oui. Ils auraient effectivement pu se contenter de cette analyse, s'ils ne le font pas, c'est pour deux motifs :

On observe la même augmentation des suicides de jeunes en France?

Ce n'est pas ce que disent les spécialistes. Les problèmes varient d'un pays voire d'une région à l'autre. Le suicide des adolescents est un problème typiquement anglo-saxon puisque aujourd'hui les suicides des moins de 25 ans sont aux Etats-Unis plus nombreux que ceux du troisième âge. En France, le suicide touche plutôt les gens dans la force de l'âge. Ce qui ne veut évidemment pas dire qu'il n'y a pas de suicide chez les jeunes.

Vous avez quelques chiffres?

Il y a en France 12000 suicides par an, dont 800 de jeunes gens ou de jeunes filles âgés de 15 à 24 ans. Ce sont des chiffres très importants surtout si l'on pense qu'ils sont sous-évalués : on ne compte pas dedans les accidents de la route qui sont en fait des suicides. Il faut y ajouter les tentatives qui sont très nombreuses. Les hôpitaux traitent en moyenne chaque année 150 000 tentatives. Et toutes naturellement ne conduisent pas à l'hôpital. Il y a chaque année probablement plus de 200 000 tentatives de suicide en France. Ce qui est considérable.

Mais j'en reviens aux économistes. Je vous disais qu'ils ont été très intrigués par ces phénomènes et notamment par la montée des suicides chez les jeunes. Ils ont cherché à la comprendre en utilisant leurs outils classiques de travail, c'est-à-dire les statistiques et en essayant d'établir des corrélations entre les taux de suicide et d'autres facteurs comme, par exemple, le divorce des parents, la possession d'arme, les revenus, la croissance économique…

Et qu'en ont-ils tiré?

Ce travail les a conduit à confirmer un certain nombre de choses que l'on savait depuis Durkheim. Je pense à la corrélation entre cycles économiques et taux de suicide. Le nombre de suicide augmente lorsque la conjoncture se dégrade fortement. C'est ce qui s'est produit à la fin des trente glorieuses : de 1970 à 1980, le taux de suicide a augmenté de 26% en France. On a observé le même phénomène plus près de nous au début des années 90.

Mais ce travail les a également amenés à découvrir des choses nouvelles :

Il y a plus de suicide chez les enfants de divorcés que chez les autres?

C'est l'une des corrélations qui ressort le plus de ces études, mais j'y reviendrai tout à l'heure. Je voudrais développer une autre découverte qui me paraît originale : c'est la relation entre revenus et suicides manqués. Des économistes qui ont étudié cette question, Rosenthal et Dave Marcotte ont eu l'idée un peu saugrenue de s'intéresser à ceux qui se ratent, à regarder ce qu'ils deviennent quelques années plus tard. En bon économistes disposant des données, Marcotte a comparé leurs revenus à ceux de personnes de la même génération qui avaient envisagé de se suicider mais sans aller jusqu'à une tentative. Et il a découvert que ceux qui ont tenté de se suicider ont, en moyenne, de meilleurs revenus que les autres. Le raisonnement est assez simple et on peut, au fond, le résumer en trois points :

Et les statistiques confirment ce raisonnement?

Il semble que ce soit le cas. Marcotte a travaillé sur une enquête démographique approfondie réalisée en 1991 et 1992 par l'équivalent américain de notre ministère de la santé. On trouve dans cette enquête des tas d'information sur les tentatives de suicide, les pensées suicidaires, mais aussi sur les revenus sur un échantillon d'un peu moins de 6000 personnes. Et il a comparé les revenus des uns et des autres :

C'est peut-être une affaire de caractère. Ceux qui font des tentatives sont plus déterminés que les autres, moins velléitaires et s'ils appliquent ce trait de caractère à leur vie professionnelle, ils ont plus de chances de réussir.

Ce serait vrai si cet avantage en termes de revenus se maintenait dans le temps. Or, ce n'est pas le cas : le différentiel de revenus se réduit un peu plus chaque année. Ce qui fait effectivement penser que l'écart tient aux efforts de l'entourage. Plus on s'éloigne de la tentative de suicide, plus ces efforts exceptionnels se réduisent. Les choses rentrent dans l'ordre.

Il ne suffit donc pas de faire une tentative de suicide pour réussir dans la vie…

Bien sûr que non. Et heureusement!

Et quelles conclusions peut-on en tirer?

Il faut d'abord dire que ces analyses n'expliquent pas tout, loin s'en faut. Ce ne sont que des tentatives de saisir une réalité sociale au travers de ce que nous disent les données statistiques dont nous disposons. Mais elles peuvent ouvrir des pistes, éclairer la réflexion. Lorsqu'on aborde ces sujets, on a trop tendance à s'en tenir à des considérations psychologiques un peu floues, l'analyse économique nous remet les pieds sur terre.

Prenons l'exemple de la corrélation suicide et divorce des parents dont nous parlions tout à l'heure. On a là un élément d'explication. La tentative de suicide peut être une manière de retrouver le soutien de ses parents, de l'entourage que le divorce a fortement réduit. C'est un peu comme cela d'ailleurs que le vivent les parents d'enfants qui font ces tentatives.

Mais, au delà de ce cas particulier, ces analyses confortent les thèses de Durkheim et de tous ceux qui pensent que la réussite économique n'est pas seulement une affaire individuelle, mais aussi une affaire de réseau, de contacts, d'inscription dans un environnement social. On ne réussit pas seul. On réussit parce que l'on est aidée par d'autres qui vous soutiennent, qui vous portent, qui vous signalent des opportunités, qui vous donnent un coup de main… la réflexion sur le suicide ne fait que confirmer cette idée que la réussite dépend également de ce que l'on pourrait appeler le capital social.


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