Bernard Girard
Chronique du  09/05/07
 Campagne présidentielle : les stratégies
 
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Bonjour, nous avons les semaines passées parlé de la campagne présidentielle à plusieurs reprises. Maintenant qu’elle est achevée, qu’en avez-vous retenu?
Au tout début de la campagne, j’ai consacré une chronique aux méthodes marketing utilisées par les principaux candidats. Je ne  sais pas si vous vous en souvenez, mais chacun avait choisi une manière différente d’aborder l’élection. On retrouve cette même diversité dans les stratégies utilisées tout au long de cette campagne par les deux candidats arrivés au second tour. Chacun a développé une stratégie originale et avec, dans les deux cas un vrai talent.
Une des deux stratégies était évidemment meilleure que l’autre…
Sans doute, mais ce sont des jeux qui se jouent en plusieurs coups et il n’est pas certain que la stratégie choisie par Ségolène Royal ne se révèle pas, in fine, payante. Mais, évidemment, sur un autre plan que celui de l’élection présidentielle.
Il faudra que nous nous expliquez comment elle peut transformer une défaite en victoire.
J’y reviendrai, mais je voudrais dire un mot des stratégies de l’un et l’autre. Nicolas Sarkozy a, je crois, mis en place une stratégie du bulldozer, tandis que Ségolène Royal a plutôt développé une stratégie empruntée à la cavalerie légère.
Nicolas Sarkozy a mis en place, depuis des années, une formidable machine électorale, très centralisée, avec une hiérarchie incontestée puisqu’il avait, auparavant, déblayé le terrain, et éliminé tous ceux qui auraient pu lui disputer le leadership. Et cette machine s’est déployée dans tous les domaines. Dans le système de l’Etat, dans les médias mais aussi dans les réseaux professionnels. Pour ne citer que cet exemple, depuis des mois le Medef n’a pas manqué une occasion de faire savoir aux chefs d’entreprises tout le mal que ses dirigeants pensaient de Ségolène Royal et de chanter toutes les vertus du programme de Nicolas Sarkozy. C’est une chose que l’on sait peu, mais il n’y a pas un département dans lequel des responsables nationaux du Medef ne soient venus expliquer aux patrons locaux tout le monde qu’il fallait penser des 35 heures, du programme économique du PS…
Etait-ce bien nécessaire? Les patrons votent en général à droite…
Je ne donne cet exemple que pour illustrer cette stratégie d’occupation systématique du terrain. Je parle du Medef, mais le même travail a été fait dans les chambres de commerce, dans une multitude de réseaux… Et il ne faut pas se faire d’illusion, c’est une stratégie de longue haleine qui suppose des années de préparation et un pilotage de tous les instants. Dès que les bons sondages sont apparus, c’est-à-dire très tôt, cette machine aurait pu relâcher son effort. Nicolas Sarkozy n’a eu de cesse de la maintenir en mouvement. Cette agitation que l’on a si souvent soulignée n’était en fait que ce travail d’aiguillon de ses troupes pour qu’elles se battent et ne s’endorment pas. Et il a utilisé pour cela une technique extrêmement habile, celle du chiffon rouge. Il ne se passait pas de semaine sans  une déclaration provocante. Il y a eu le ministère de l’immigration et de l’identité nationale, mai 68… toutes ces déclarations qui faisaient la une de la presse avaient un double avantage :
- elles relançaient ses troupes, elles leur donnaient du grain à moudre,
- et elles brouillaient le message de son adversaire qui se précipitait pour répondre à ses provocations alors qu’elle aurait préféré défendre son projet.
Vous pensez à La Marseillaise et aux drapeaux en réponse aux déclarations sur l’identité nationale?
Par exemple. Mais il y a aussi toute cette séquence où les journaux ont multiplié les articles sur l’inné et l’acquis après ses déclarations sur l’origine génétique de la pédophilie, sur mai 68… Cette tactique du chiffon rouge a eu un autre avantage majeur : elle lui a permis d’éviter d’être mis en défaut sur son bilan. Parce qu’après tout, cet homme de la rupture était aussi et surtout celui qui avait gouverné pendant 5 ans. Et on aurait pu le lui reprocher tant à gauche qu’à droite. Or, vous remarquerez qu’on ne l’a quasiment pas fait.
Venons en maintenant à Ségolène Royal. Vous disiez qu’elle a développé une stratégie de cavalerie légère…
Elle a eu une approche complètement différente, basée sur le mouvement. Elle était toujours là où on ne l’attendait pas. Cela a été frappant dimanche soir. On attendait une Ségolène Royal sombre, mélancolique, dans la tristesse et le regret. Souvenez-vous de la mine de Lionel Jospin en 2002. Nous avons eu une Ségolène lumineuse, souriante, offensive. À ne voir que ces images, on pouvait penser qu’elle avait gagné. C’était très surprenant. Mais elle a utilisé cette tactique à plusieurs reprises dans la campagne. Au lendemain du premier tour, elle a pris tout le monde par surprise en proposant à François Bayrou un débat. Le jour du débat avec Nicolas Sarkozy, on lui pose une question sur les institutions et elle répond par la dette, ce qui désarçonne son adversaire. Même chose à Villepinte, on attendait qu’elle ouvre son discours par le social, elle a d’abord parlé de la dette…
Deux stratégies donc très différentes…
Oui. Il n’y a qu’un point sur lequel tous deux se sont retrouvés : c’est sur la mise en avant de leurs émotions, de leurs sentiments. Nicolas Sarkozy l’a fait lorsqu’il a dit qu’il avait changé, qu’il avait traversé des épreuves, faisant évidemment allusion à ses problèmes conjugaux. Ségolène Royal l’a fait à plusieurs reprises, dans le débat lorsqu’elle s’est mise en colère, à Villepinte lorsqu’elle a expliqué qu’elle voulait que tous les enfants aient la chance qu’avaient eu les siens…
Cette intrusion du privé, de l’intime, de l’affectif dans la communication politique est directement emprunté aux Etats-Unis. Cela vient e la tradition protestante de la confession en public. On se lève, on avoue ses péchés et l’on obtient le pardon de la communauté et son admiration : ce n’est pas si facile de faire ces aveux publics.
Revenons à la cavalerie. Elle ne peut pas grand chose contre les bulldozers…
Cette stratégie de la cavalerie lui a permet de battre ses adversaires pour l’investiture du PS alors qu’elle n’avait pas de courant, pas d’écurie présidentielle, qu’elle était seule ou presque. Et une fois investie par les socialistes, elle ne pouvait que poursuivre dans la même direction…
Parce que les éléphants ne souhaitaient pas l’aider?
Sans doute, mais aussi parce qu’elle ne pouvait avancer qu’en se débarrassant du programme que le PS avait fabriqué à force de compromis entre ses différents courants.
Comme on est dans le monde des idées, elle a construit sa stratégie sur la démolition des icônes, des vaches sacrées. Souvenez de ce qu’elle a dit sur les 35 heures, sur l’encadrement militaire des jeunes… Elle a multiplié les idées nouvelles, iconoclastes. Je disais tout à l’heure que sa stratégie avait été efficace. Elle ne lui a pas permis de gagner l’élection, mais elle a réécrit le programme, le logiciel socialiste. On parle aujourd’hui beaucoup de rénover de fond en comble la pensée socialiste, mais le plus gros du travail est aujourd’hui fait, grâce à elle.
Quand Dominique Strauss Khan parle de social-démocratie, ce n’est pas tout à fait à cela qu’il a en tête…
Il y a dans la Critique de la Raison Pure de Kant une phrase qui s’applique, je crois, bien à la situation du PS au début de cette campagne : “un concept sans intuition est vide, une intuition sans concept est aveugle.” Dominique Strauss-Kahn avait bien un concept, celui de social-démocratie, mais sans contenu sinon très allusif à ce qui s’est fait ailleurs en Europe. Ségolène Royal a développé toute une série de propositions sur la démocratie participative, les jurys citoyens, le dialogue social, les institutions qui donnent un contenu à cette réforme du logiciel socialiste, mais elle n’avait pas le concept. Je veux dire par là que ces propositions ne faisaient pas système.
Peut-être parce qu’elles étaient un peu improvisées…
Cette stratégie du mouvement, de la surprise a pu donner ce sentiment. Mais quand on les regarde dans le détail, on découvre que plusieurs de ces propositions ne tombent pas de nulle part. Elles ont été travaillées. Les jurys citoyens viennent en ligne directe des travaux de Jacques Rancière, les déclarations sur le dialogue social s’appuient sur les analyses de Thomas Philippon, un économiste dont j’ai parlé ici il y a quelques semaines, celles sur les 35 heures étaient directement héritées des travaux d’un autre économiste, Philippe Askenazy. Ce n’était donc pas improvisé. Mais vous avez raison, on a souvent eu cette impression et cela a posé des problèmes à ses partisans. Mais, chacun des deux candidats a posé des problèmes à ses soutiens.
À force de multiplier les propositions, Nicolas Sarkozy a fini par brouiller son message, par le rendre contradictoire. Est-il libéral ou conservateur? Cela dépend des jours, des déclarations. Et ses sympathisants ont du réaliser une véritable gymnastique mentale qui consistait au fond à dire : “il ne faut pas prendre au sérieux tout ce qu’il avance, son vrai programme, c’est… pour les uns le libéralisme, pour les autres le dirigisme à la Pompidou…”
Ségolène Royal a, de son coté, souvent désarçonné ses soutiens…
Elle les a souvent mis dans la position de devoir se convaincre de la justesse de propositions qui pouvaient les choquer au premier abord. Je pense, par exemple, à l’encadrement militaire des jeunes, à la révision de la carte scolaire ou aux 35 heures des profs. Les électeurs socialistes ont du se convaincre de la justesse de ces mesures. Et beaucoup ont sur ces sujets évolué. Elle a fait bouger l’opinion de gauche dans ses profondeurs en utilisant la technique de la dissonance cognitive que les psychologues connaissent bien. C’était extrêmement audacieux, cela devrait l’aider à consolider ses positions auprès des électeurs et militants dans la séquence qui s’ouvre, mais cela a sans doute conduit certains à voter au premier tour pour François Bayrou. Cette stratégie a rendu plus facile la rénovation du logiciel socialiste. Les électeurs sont prêts pour cela : ils ont fait en quelques mois tout ce travail de réflexion que ceux qui n’ont rien fait pendant cinq ans veulent aujourd’hui entamer. Mais elle les a pris de vitesse.
Vous dites que les électeurs sont prêts pour cette rénovation. Ceux de l’extrême-gauche ne veulent pas de l’alliance avec les centristes.
Mais je ne parle pas de l’alliance avec les centristes. Il ne s’agit pas de cela. Il s’agit, vraiment, de la définition de nouveaux enjeux, de nouveaux objectifs, de nouvelles manières de décliner les valeurs traditionnelles de la gauche.
Quant à l’extrême-gauche, elle est sortie de ces élections laminée et pas seulement parce que ses représentants se sont disputés, mais parce que sa base idéologique ne correspond plus à la réalité sociologique de la France. 46% des ouvriers ont voté pour Nicolas Sarkozy. La lutte des classes inventée par Guizot au 19ème siècle et théorisée par Marx n’est plus la meilleure grille d’explication de notre société. Ce n’est pas une nouveauté. Les altermondialistes le savent qui depuis longtemps travaillent sur des alternatives idéologiques.
Mais je voudrais, si vous le voulez bien revenir sur deux phénomènes que nous avons observés dans cette campagne. D’abord le retournement de l’opinion au lendemain du débat entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal. Tous les observateurs ont eu le sentiment, à la sortie du débat, qu’ils avaient fait jeu égal, beaucoup accordaient même un léger avantage à Ségolène Royal. Or, les sondages des jours suivants ont montré que c’est Sarkozy qui a emporté la mise.
Parce qu’il a su paraître moins agressif…
C’est un peu le paradoxe. Pendant toute sa campagne, Ségolène Royal a beaucoup dit qu’elle était victime du machisme, que l’on ne parlait de son incompétence que parce qu’elle était une femme, que jamais on n’aurait tenu des propos identiques sur un homme. Elle s’est présentée en victime du machisme. Mais dans ce débat, elle a rendu cette thèse presque ridicule.
Elle a, d’abord, commis des erreurs grossières sur l’énergie qui pouvaient faire douter de sa maîtrise des dossiers.
C’est vrai aussi de Nicolas Sarkozy…
Oui, et c’est d’ailleurs un peu inquiétant même si on peut comprendre qu’ils ne maîtrisent pas tous les sujets. Mais, elle a surtout, dominé son adversaire, notamment lorsqu’elle s’est mise en colère. Souvenez-vous, il avait les épaules courbées, le visage fuyant. Il était comme un enfant que sa mère corrige. Et les positions se sont tout d’un coup renversées. Ce n’était plus elle la victime, mais lui. C’était elle la dominatrice. Et tout ce que l’on a pu dire sur la brutalité de Nicolas Sarkozy s’est tout un coup effacé. Elle a gagné dans cet échange en épaisseur. Personne ne peut plus douter de son caractère, de sa combativité, de sa capacité à imposer ses opinions, ses positions dans un débat, je suis sûr qu’elle serait été excellente dans les négociations internationales, mais peut-être aurait-elle du s’attacher à démonter les propositions de son adversaire. D’autant que celles-ci étaient souvent faibles, contradictoires, insignifiantes. Elle a marqué des points lorsqu’elle a ridiculisé le droit opposable à la crèche.
Il aurait fallu qu’elle en marque plus sur d’autres sujets, comme elle l’avait fait dans le débat avec François Bayrou sur l’école, la justice, les régimes spéciaux où elle a montré de vraies capacités à traiter un dossier complexe, à prendre l’ensemble des éléments. Je dois, d’ailleurs, dire que ce débat a été beaucoup plus riche, beaucoup plus intéressant. On a appris des choses, on a vu des responsables raisonner, approfondir des sujets. Mais il est vrai que les enjeux n’étaient pas les mêmes.
Vous parliez de deux phénomènes…
L’autre phénomène surprenant est le recul de l’abstention au deuxième tour. Tous les sondages publiés l’avant-veille du scrutin donnant une avancée significative à Nicolas Sarkozy, on pouvait penser qu’un certain nombre de ses électeurs seraient allés à la pêche, que les plus extrémistes auraient suivi les consignes du Front National. Or, ce n’est pas ce qui s’est produit. La participation a augmenté dans les régions où l’UMP l’avait emporté au premier tour.
Et comment l’interprétez-vous?
On peut l’interpréter comme une envie d’aller vers le vainqueur, de participer à son succès, d’en être, un peu comme les films qui ont du succès attirent les spectateurs qui ne seraient pas allés le voir s’il en avait moins eu. Mais il y a, me semble-t-il, une autre explication plus intéressante. Les électeurs de droite ont voulu que Nicolas Sarkozy ait une victoire franche. Nous sortons d’une période de cinq ans avec un Président de la République à la légitimité réduite, limitée. Et l’on a tous vu combien cela avait pu brider son action, le gêner. Combien il était au fond fragile, il suffisait que la rue s’exprime, comme cela s’est produit pour le CPE, pour qu’il recule. Parce qu’il avait mal élu, malgré ses 80% de voix, il ne pouvait pas résister à la société civile. Et cela a, je crois, beaucoup choqué à droite. En allant voter massivement, les électeurs de Nicolas Sarkozy lui ont donné plus de force, plus de légitimité pour mettre en oeuvre son programme…
Vous ne croyez donc pas que la rue pourra le faire reculer?
Ce sera beaucoup plus difficile que dans le quinquennat qui s’achève. Quand on parle de vote, on pense en général à la sélection d’un candidat. Il semble que dans ce cas, ses électeurs soient allés voter alors qu’ils auraient pu s’en dispenser sans risque pour renforcer sa légitimité. Ceux qui pensent qu’il sera facile de faire reculer ce gouvernement grâce à l’action de rue se trompent lourdement.
 
 
 
 
 
 
 
 
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