Bernard Girard

Chronique du  01/12/09

La main de Thierry Henry et la morale


Bonjour, vous voulez nous parler ce matin de sport et de morale. J’imagine que c’est la main de Thierry Henry qui vous a inspiré…

Plus que la main, somme toute assez banale, c’est tout le bruit qui l’a entourée qui m’a donné envie de faire cette chronique. On n’a parlé que de cela pendant une dizaine de jours, la presse a publié des dizaines de papiers tous plus sévères les uns que les autres, demandant des sanctions, que le match soit rejoué, que le football soit interdit, que la France s’excuse, que l’entraîneur soit licencié… Comme si tout d’un coup, tout le monde découvrait que les sportifs trichent. J’ai été absolument fasciné par cette réaction qui n’a pas touché que la France. Pensez que le Premier Ministre irlandais a demandé que l’on rejoue le match, que son ministre de la justice y est allé de son commentaire…

En même temps on les comprend…

Il ne s’agit que de sport! De divertissement! Et, cependant, cela a pris de telles proportions! Tout le monde s’est mi à parler de morale. Et c’est de ces jugements moraux qui ont envahi notre espace médiatique pendant quelques jours que je voudrais vous parler ce matin. Pour essayer de voir ce qu’ils signifient.

Mais pourquoi maintenant, à propos du sport?

C’est effectivement une première surprise. Pourquoi à propos de sport? C’est probablement que le sport est bien plus qu’un divertissement insignifiant. Il me semble qu’il est devenu au fil des années une sorte de caricature grimaçante de notre société. Nous nous y regardons en permanence et nous nous y voyons très différents de l’image que nous pensons donner de nous même. C’est ce qui nous fascine et nous retient devant nos postes de télévision, mais c’est aussi ce qui, parfois, nous donne le haut de coeur. Et comme il s’agit d’un spectacle mondial, tout le monde y participe.

Pensez que cette main maladroite a fait le tour du monde. CNN y a consacré plusieurs émissions, a interviewé sur le sujet David Ginola, il y a eu plusieurs papiers dans le New-York Times…

Dans des médias américains, donc, alors même que ce sport n’est pas pratiqué aux Etats-Unis!

Vous m’accorderez que c’est pour le moins bizarre. Sans doute y ont-ils vu une belle occasion de nous faire payer notre arrogance, notre coté donneur de leçons. Comme s’ils voulaient nous punir pour les actions de Chirac et Villepin à propos de l’Irak ou, plus près de nous, de Sarkozy et Borloo à propos du climat.

Il y a également eu un éditorial dans le Financial Times…

Journal qu’on imagine plus austère. Et que disait son auteur?

Il parlait naturellement de finance, d’économie. Il comparait le monde des footballeurs et celui des banquiers qui vit sans régulateur, sans contrôle ou, plutôt, avec des régulateurs et des contrôleurs faibles, tellement faibles et inconsistants qu’ils ne nous ont même pas mis en garde contre les difficultés de Dubaï. 

Comme les arbitres de France-Irlande, ils n’ont rien vu…

Exactement. À ceci près que les enjeux sont infiniment plus importants. C’est pour cela que je parle de caricature. C’est comme au guignol, on rit d’une représentation absurde de ce qui nous fait vraiment souffrir. C’est cela le sport de haute compétition, une représentation grotesque, hystérique du monde économique.

Tout y est excessif. Prenez Domenech. Quel scénariste, quel Labiche, quel Lubitch aurait inventé pareil personnage, détesté de l’immense majorité des Français, jugé nul, incompétent par à peu près tout le monde, plus langue de bois que n’importe quel politique, qui s’accroche à ses petits bonheurs avec une indécence qui laisse pantois, qui nous demande de lui laisser un peu de temps pour “savourer sa victoire”, c’est son mot, et… sa prime.

De plus de 800 000€!

Une prime qu’il s’est bien gardée de rendre ou de donner à une organisation charitable. C’est son argent. Il y a quelque chose d’Harpagon chez cet homme, comme, d’ailleurs, chez tous ces dirigeants qui s’enrichissent alors que leurs entreprises licencient, perdent des clients, s’effondrent en bourse.

Vous disiez que le sport n’est pas seulement un divertissement et vous nous parlez de théâtre…

Si le sport n’était qu’un divertissement, les stades ne seraient pas le seul lieu dans lequel on puisse être ouvertement raciste, fasciste, faire le salut nazi,  insulter des noirs, des arabes en toute impunité devant les plus hautes autorités de l’Etat. C’est le seul lieu dans lequel on peut continuer de se battre en public, de faire la guerre. 

Une guerre pour rire…

Oui, mais avec parfois des blessés comme dans l’affaire entre l’Algérie et l’Egypte. C’est un théâtre sur lequel on peut exprimer ce qui est ailleurs caché, masqué, interdit. Jamais les supporteurs qui insultent des joueurs noirs n’oseraient dans la rue dire la même chose à un passant… c’est le lieu de toutes les transgressions.

Comme le théâtre ou le cinéma…

Oui, et à ce titre, c’est un révélateur de nos sociétés. Et c’est vrai de tous les personnages qui jouent sur cette scène.

Prenez les journalistes sportifs. On n’entend qu’eux à la radio, on ne voit qu’eux à la télévision. Il n’y a que la presse écrite qui échappe à leur domination. 

Or, les avez-vous jamais vus sortir le moindre scandale, dénoncer le dopage qui tue dans le cyclisme et sans doute dans d’autres sports, les entrainements qui brisent des vies d’adolescents, presque d’enfants, des contrats de travail qui transforment les joueurs en marchandise que l’on s’échange, que l’on se prête, que l’on se vend? Non, jamais. Ces journalistes sont complices des pires horreurs. Et pourquoi? Pour faire fortune? Même pas. Pour le plaisir de rencontrer des vedettes. Regardez les face aux joueurs, toujours complaisants, toujours prêts à les toucher, à faire ami-ami. Comment voulez-vous qu’ils fassent ensuite correctement leur travail?

On reproche souvent aux journalistes politiques leur proximité avec les politiques, ils se tutoient, déjeunent ensemble… mais du moins nous le cachent-ils. Les journalistes sportifs affichent cette proximité et du coup déconsidèrent toute leur profession. Mais on pourrait poursuivre les exemples…

Avec les arbitres, par exemple…

Exactement. Le débat sur l’arbitrage video, sur la présence d’arbitre derrière les buts, est une transcription sur le mode comique des débats sur la réglementation des marchés financiers. Avec, de la part des autorités du football les mêmes réticences que chez les autorités financières ou boursières. Pas question de changer ce qui existe. On a le sentiment que les mêmes scènes se jouent simultanément sur deux théâtres, celui de la finance et celui du sport, celui de la tragédie et celui de la comédie bouffe.

Vous n’aimez vraiment pas le sport!

Mais ce n’est pas la question. Je suis comme tout le monde condamné à en entendre parler dès que je branche la radio ou la télévision. On n’entend que cela, sauf peut-être sur Aligre.  Et  j’y trouve le même plaisir que tout un chacun… 

Vous croyez que tout le monde y trouve du plaisir? Vous croyez que les femmes sont amateurs de foot ou de rugby?

Non. Et c’est un autre aspect étonnant. Le sport est essentiellement masculin, c’est une affaire d’hommes. C’est le dernier lieu dans lequel la mixité est interdite. L’armée envoie en Afghanistan des femmes, mais on ne voit jamais de compétitions sportives dans lesquelles hommes et femmes jouent ensemble. 

Mais vous avez raison, les femmes regardent beaucoup moins le sport que les hommes. En gros, deux fois moins. Près de 80% des téléspectateurs des chaines sportives, type Eurosport sont des hommes. Ce qui pose d’ailleurs une question. Pourquoi les chaines de télévision et, surtout les radios, consacrent-elles tant de temps au sport alors qu’il ennuie la moitié de la population? 

Vous n’avez jusqu’à présent parlé que des à cotés du sport. Si les radios et les télévisions en parlent tant c’est qu’elles y trouvent une audience… Pourquoi ce succès? Parce que c’est un bon spectacle?

Mais pour les mêmes raisons. Le sport est à notre vie ce que le théâtre de Corneille ou de Racine pouvait être à la vie de la cour. C’est une représentation outrée, excessive à laquelle nous prenons plaisir parce qu’elle nous montre, en forçant le trait, ce que nous vivons tous les jours dans le monde du travail. Prenez le cyclisme, le tour de France. Avez-vous jamais regardé à la télévision une étape?

Pas vraiment…

Vous devriez. On y voit ce mélange d’action collective et d’ambitions personnelles, de concurrence mais aussi d’alliances, de bagarres au sein des équipes pour la position de leader. 

Les équipes qui se battent pour la première place s’allient pendant la course, s’aident mutuellement. Et cela ressemble énormément à ce que l’on vit au quotidien. Les mêmes entreprises qui se font la concurrence la plus vive savent s’allier lorsqu’il s’agit de combattre une réglementation qui peut leur faire du tort. Les syndicats professionnels servent à cela. Le monde du cyclisme est une image à peine déformée du monde de l’économie…

Plus le dopage et la triche…

Mais vous croyez que les entreprises ne trichent pas? Elles ne font que cela, il suffit de lire la presse économique. Quant au dopage, ce n’est qu’une métaphore un peu outrée des pratiques de mise en condition des salariés que l’on rencontre dans tant d’entreprises. Je dis métaphore, mais j’ai tort. On a appris il y a quelques jours que Bernie Madoff dont on a tant parlé il y a quelques mois…

L’homme du scandale…

Est également poursuivi pour une affaire de drogue (voir cet article du NY Daily News), tout comme Jimmie Caine, l’ancien patron de Bear Stearns, cette banque qui a été revendue en catastrophe en mars 2008 à la JP Morgan. Nous ne connaissons pas trop cela ici, mais j’ai lu dans la presse américaine des articles sidérants dans lesquels des dealers de coke s’inquiétaient des effets de la crise sur leur business.  Et s’il s’inquiétaient, c’est que la consommation de cocaïne, comme d’ailleurs celle d’alcool, est intimement liée à la recherche de performances dans les milieux les plus compétitifs.

Mais venons en aux réactions qu’a suscitées le geste de Thierry Henry…

Ce geste n’est rien. Dans l’interview que je citais tout à l’heure, David Ginola dit que c’est de bonne guerre, que cela se passe toujours comme cela. Plusieurs joueurs ont dit la même chose. Et on les comprend. Tout se passe très vite, ils sont là pour gagner et peu importe la manière dés lors que l’arbitre ne voit rien. Et ils ont sans doute raison. La nouveauté est notre réaction collective. Notre mécontentement…

Si l’équipe avait mieux joué, cela se serait peut-être passé autrement…

On a effectivement eu le sentiment que les Français ont volé la victoire aux Irlandais qui la méritaient. Mais cela serait probablement passé comme lettre à la poste, comme une bonne farce faite aux adversaires en d’autres circonstances. La réaction de ces dernières semaines, et c’est pour cela que j’en parle, participe de ces bouffées, ces spasmes d’éthique que l’on observe un peu partout depuis le début de la crise financière.

Vous pensez que la crise financière est pour beaucoup dans nos réactions?

Certainement. La crise  a réveillé notre jugement moral. Nous avons à plusieurs reprises éprouvé, en dehors de toute analyse économique, une véritable consternation devant les comportements des dirigeants, des banquiers… et nous avons retrouvé dans cette main de Thierry Henry cette même indifférence à la morale et aux règles de la part de nos vedettes. Et c’est ce qui nous a une nouvelle fois choqués. Derrière toutes les protestations contre la fédération de football, contre l’entraineur, contre les joueurs, il faut sans doute lire une énième protestation contre tous ceux qui ont déclenché la crise et qui ont repris leurs activités comme si de rien n’était. 

Mais on peut aussi y lire notre extrême ambiguïté sur ces questions et notre impuissance. 

Ambiguité?

Oui, puisque les mêmes qui protestent contre les tricheurs insultent semaine après semaine les arbitres lorsqu’ils prennent des décisions qui vont contre leur camp. Ce réveil de notre conscience morale n’est pas un retour à l’ordre moral qui annoncerait une modification profonde de nos comportements, comme il a pu y en avoir à plusieurs reprises dans notre histoire, je pense à la contre-réforme au 17ème siècle, à l’ordre moral des victoriens au 19ème siècle… Ce n’est qu’un soubresaut d’une conscience morale collective formidablement affaiblie.

Que l’on réagisse face à la tricherie est plutôt une bonne nouvelle…

C’est le signe que nous avons encore une conscience morale collective qui nous amène à juger sévèrement tous ceux qui trichent et abusent du système. Mais tellement affaiblie et tellement impuissante.

Que s’est-il passé? Les instances du football ont-elles fait rejouer le match? Il parait que c’était impossible. Ont-elles demandé à Raymond Domenech ou aux joueurs de faire un geste, de s’excuser, de donner une partie de leur prime, de se retirer volontairement de la compétition? Rien de tout cela. La coupe du monde continue comme si de rien n’était.

Un peu comme les transactions sur les marchés financiers…

Exactement, puisque malgré tous les discours, les protestations et les promesses rien ne s’est passé ou presque. Les banques qui ont profité de l’argent public pour sortir du trou dans lequel elles s’étaient mises ont recommencé et avec d’autant plus de facilité que cette crise leur a appris qu’elles ne risquent rien puisque les Etats sont là pour les secourir lorsqu’elles font de trop grosses bêtises… un peu comme les joueurs de football ont appris qu’ils peuvent tricher impunément pour peu que l’arbitre regarde ailleurs. On peut d’ailleurs craindre que bien loin de notre sursaut éthique, cette main de Thierry Henry n’en annonce bien d’autres en Afrique du Sud.

C’est un peu désespérant…

Ce l’est d’autant plus qu’il s’en faudrait de peu que tout change. Il suffirait que les audiences des épreuves sportives à la télévision dégringolent, que chacun d’entre nous, dégouté de toutes ces tricheries, cesse de les regarder pour que  le sport business s’effondre, mais c’est tout le contraire. On peut même penser que le geste de Thierry Henry et les commentaires qui l’ont accompagné ont encore augmenté l’audience des émissions sportives. 




Note de lecture

Vous souhaitez comme chaque semaine nous faire part d’une de vos lectures…

J’avais l’intention de vous parler d’une enquête que vient de publier le magazine Capital sur les rémunérations des patrons. Enquête qui juge, un peu à la manière d’un arbitre de football, ceux qui méritent leur rémunération et ceux qui méritent un carton jaune ou un carton rouge. Je voulais vous en parler parce que cette enquête est un signe de la formidable déliquescence de notre pensée économique et managériale. L’évaluation se fait exclusivement sur la valeur de l’entreprise pour la bourse, comme si c’était la seule chose qui comptait. Comme si le moral et le bien-être des salariés, la qualité des produits, la croissance de l’entreprise, sa compétitivité n’étaient pas des valeurs qui méritent d’être prises en compte. Mais les Echos ont publié hier une enquête TNS-Sofres sur les relations employeurs-employés qui montrent les effets de cette déliquescence. 

Des effets négatifs?

On ne peut plus. D’après cette enquête la moitié à peine des cadres estime que les intérêts des dirigeants de leur entreprise et des salariés vont dans le même sens. Un sur deux aussi estime que les écarts de rémunération ne sont pas justifiés. Et ce qui est vrai des cadres l’est plus encore des autres salariés. Seuls 42,7 % de salariés du privé déclarent avoir «  confiance dans les dirigeants  » de leur entreprise. Pour l'Etat employeur, ce n'est pas mieux : ils ne sont même que 29,6 % dans l'administration. Pis, seuls 39 % des salariés interrogés jugent que, chez leur employeur, “les intérêts des dirigeants et des salariés vont dans le même sens” (40,8 % dans le privé et 29,5 % dans le public). Et seuls 38,2 % des salariés (40,8 % dans le privé, 29,5 % dans le public) jugent les écarts de salaire entre leurs dirigeants et eux-mêmes justifiés.

C’est nouveau?

C’est nouveau et c’est, je crois, un signe de cette crise du management dont je vous parlais la semaine dernière. C’est également un signe de ce réveil de la conscience morale dont nous parlions à l’instant. Il est assez frappant de voir que dans cette enquête 93 %  des cadres disent valoriser la solidarité et presque autant (92 %) la notion de partage.

On sent, dans ce sondage, comme d’ailleurs dans les réactions sur la main de Thierry Henry un décalage manifeste entre les jugements de la majorité de la population qui continue de croire en un certain nombre de valeurs morales et l’égoïsme, la tricherie, la performance à tout prix  qui sont devenues les valeurs de nos élites.  Aura-t-il des conséquences? Il est bien trop tôt pour le dire.


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