Plan social chez Mark & Spenscers

L'actualité économique, ce sont aujourd'hui les annonces de plans sociaux et de licenciements chez Marks & Spencer et chez Danone.

Oui, et c'est bien ce dont je vais vous parler.

Je rappelle les faits : Marks & Spencer, entreprise de distribution britannique qui a, ces dernières années, mené une politique d'expansion à l'étranger rencontre des difficultés et décide, pour satisfaire aux attentes du marché, des analystes financiers et des banquiers, de se séparer de tous ses établissements à l'étranger, que ceux-ci soient ou non rentables. Elle le fait de manière brutale, puisque les directeurs des différents magasins sont avertis quelques minutes seulement avant que ne soit publié un communiqué de presse. L'opération a été menée si rapidement que toutes les règles n'ont, semble-t-il, pas été respectées, ce qui pourrait valoir quelques difficultés aux dirigeants de cette entreprise en France et peut-être ailleurs en Europe.

L'affaire fait beaucoup de bruit…

Oui, mais cette affaire me paraît intéressante parce qu'exemplaire des évolutions du monde de l'entreprise et des difficultés qui attendent tous ceux qui y travaillent mais aussi tous ceux qui les dirigent.

Ce n'est pas pour vous une exception?

Non. J'y vois plutôt une expression très franche, très crue des évolutions qui se dessinent aujourd'hui dans le monde industriel.

On parle souvent de mondialisation. On a là un exemple de la manière dont elle fonctionne effectivement. Une entreprise qui éprouve des difficultés se recentre sur son marché d'origine, elle se retranche sur ses positions de force, sur le marché sur lequel elle s'est d'abord développée, ce qui se comprend : c'est celui sur lequel elle est le plus puissante et le mieux protégée de la concurrence, mais cela montre que la mondialisation fonctionne le plus souvent sur un modèle centre/périphérie : il y a un centre où l'on prend les décisions, où l'on construit les stratégies, où l'on concentre ses forces, et une périphérie.

Et ce qui vient de se produire chez Marks & Spencer montre qu'il y a un vrai écart entre l'un et l'autre.

On a intérêt à être au centre?

Certainement. Regardez les dirigeants des magasins européens : ils ont été informés en même temps que les salariés. Ils sont à la périphérie et sont donc traités comme quantité négligeable. Regardez également les réactions des salariés britanniques. On n'a pas entendu dire qu'ils aient fait preuve de beaucoup de solidarité pour leurs collègues du continent.

Les britanniques sont peut-être moins combatifs que les Français?

Les syndicats de Renault n'ont pas fait preuve de beaucoup plus de solidarité lorsque la direction de Renault a décidé de fermer le site de Vilvorde. Non, ce n'est en aucune manière une affaire de nationalité ou de culture. Du reste, le patron du groupe qui a pris la décision n'est pas britannique, mais belge.

Mais je reviens à cette opposition entre le centre et la périphérie. Elle modifie en profondeur les relations sociales au sein de l'entreprise. La solidarité entre niveaux hiérarchiques qui était la règle, les dirigeants avec les dirigeants, les cadres avec les cadres, les employés avec les employés laisse place à une solidarité locale, de proximité. Le directeur du magasin de Strasbourg est plus près de ses collaborateurs que de ses collègues britanniques. C'est une nouveauté.

Ces directeurs sont d'autant amers que leurs magasins sont parfois rentables…

Exactement!

C'est certainement surprenant, mais cela montre la grande fragilité des entreprises qui dépendent d'un centre de décision à l'étranger. Une des conséquences rarement soulignées de la mondialisation est que l'on importe très facilement des difficultés venues d'ailleurs. C'est vrai avec Marks & Spencers, ce l'est également avec les filiales européennes des entreprises coréennes ou japonaises qui ont de mauvais résultats sur leurs marchés nationaux et qui sanctionnent de lointains établissements qui n'ont rien à voir avec. Traditionnellement, les difficultés d'une économie étrangère se faisaient sentir chez nous au travers de la diminution des exportations. On voit, sur cet exemple, qu'elles peuvent se faire sentir sur des filiales qui se portent bien.

Et c'est la deuxième chose que je voudrais souligner : même là où les salariés obtiennent de bons résultats, ils ne sont pas à l'abri d'une mauvaise surprise. Ce qui, bien sûr, change tout.

Un cadre, un salarié qui prend au sérieux son travail mesure la qualité de ses prestations aux résultats obtenus et il attend légitimement que ses efforts soient récompensés par une promotion, une augmentation, une prime. Et là c'est tout le contraire, on lui dit : "vous êtes rentable? Votre magasin marche bien? Tant mieux, vous êtes licencié." Je ne sais pas comment ces directeurs se comporteront dans leur prochain emploi mais ils risquent d'écouter avec une bonne dose de scepticisme tous les discours qu'on leur tiendra.

Vous êtes sûr que c'est une nouveauté?

Cela va à l'encontre de toutes les théories du management et du bon sens. On peut difficilement obtenir des gens qu'ils fassent des efforts si on les sanctionne lorsqu'ils obtiennent de bons résultats. Si les affaires de ce type se multiplient, les filiales des groupes étrangers auront beaucoup de mal à gérer leur encadrement et la mondialisation risque de se tirer elle-même un coup de pistolet dans le pied.

Mais je voudrais signaler un autre aspect : la direction de Marks & Spencer ne s'est pas contentée d'attendre le dernier moment pour informer ses cadres, elle a, semble-t-il, également oublié d'informer le comité d'entreprise de son projet de plan social. Or, vous savez que c'est obligatoire.

Si l'entreprise n'a pas respecté le droit social, elle va être poursuivie en justice et condamnée…

On peut l'espérer, mais on peut supposer que l'entreprise a mesuré le risque. Aussi éloigné qu'il puisse être du droit britannique, le droit social français ne doit pas poser de problème insurmontable à un avocat britannique. mais l'entreprise voulait sans doute marquer un grand coup, pour rassurer ses actionnaires qui lui reprochait depuis des mois sa stratégie. Il lui fallait annoncer son programme rapidement. Et cela valait sans doute les quelques désagréments que peut lui faire courir son oubli du droit du travail français.

La satisfaction des actionnaires passe avant tout…

Plutôt que des actionnaires, je dirai des marchés, mais c'est bien cela. Aux yeux des dirigeants de Marks & Spencer, la loi des marchés prime celle des Etats. Ce qui n'est pas surprenant : le droit du travail a été conçu pour rééquilibrer des relations qui paraissaient peu équilibrées entre les salariés et les directions d'entreprise. Or celles-ci n'ont aujourd'hui qu'un seul objectif : la maximisation de la valeur de l'entreprise et, plus précisément, de sa valeur boursière. C'est la priorité, tout le reste passe après. Ce principe s'est d'abord imposé dans le monde anglo-saxon et il se généralise aujourd'hui un peu partout dans le monde capitaliste.

Mais qu'est- ce qui justifie que les marchés fassent la loi?

Trois choses :

Mais c'est faux! Les marchés se trompent…

Bien sûr qu'ils se trompent. Les récentes mésaventures du Nasdacq montrent combien les investisseurs peuvent se laisser séduire par la mode, le mimétisme. Mais même s'il était vrai que sur le long terme, les marchés boursiers ne se trompent pas, on aurait tort d'en conclure qu'il faut suivre leurs préconisations au jour le jour.

Il faut, je crois, démystifier les marchés boursiers. Ce que l'on appelle ainsi n'est que la production de quelques centaines d'analystes financiers, d'opérateurs qui manipulent des informations tronquées, limitées, qui connaissent mal les marchés et incitent à prendre des décisions qui peuvent être mauvaises. Marks & Spencer a choisi de se désengager des marchés européens pour répondre aux attentes de ces analystes financiers, rien ne dit que leurs recommandations soient bonnes mais ils ont des moyens de pression très forts sur les directions d'entreprise. Ils peuvent leur imposer des changements d'orientation en agissant chaque jour sur le cours de la Bourse. Ils se trompent souvent, très souvent, mais ils ont sur tous les autres agents économiques deux avantages majeurs : ils ont des moyens de pression très forts et ils peuvent, en cas de difficultés, se désengager très vite. Et ils le font lorsque les choses vont mal.

Les marchés financiers sont très puissants, mais plus ils gagnent en puissance et plus on voit apparaître les effets pervers de leur toute puissance. Ce qui vient de se produire chez Marks & Spencer n'en est qu'un exemple. On en verra sans doute beaucoup d'autres dans les années qui viennent.

 

 


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