Bernard Girard
Chronique du  6/02/07
Hernando de Soto ou “Le mystère du capital
 
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Bonjour,  vous voulez nous parlez ce matin du Mystère du Capital, un livre de Hernando de Soto?
Le mystère du capital est le titre d’un livre d’Hernando de Soto, un économiste péruvien, un ancien collaborateur de la Banque Mondiale, qui a profondément renouvelé il y a quelques années la réflexion sur le développement des pays du Tiers-Monde dans des ouvrages trop peu connus en France…
Il a été traduit?
Oui, bien sûr. Et si je vous en parle, ce matin, c’est que ce livre vient d’être réédité dans une collection de poche. Comme il est d’une lecture facile, que tout le monde peut aborder… cela m’a paru une bonne idée que de le faire un peu mieux connaître.
Et quelle est sa thèse?
Sa thèse est que le Tiers-Monde ne souffre pas d’un manque de richesses comme on le dit, les pauvres sont, explique-t-il, riches…
Riches? C’est pour le moins paradoxal…
Ils ont des biens, des maisons, des champs, et il montre, calculs à l’appui, que ces biens que possèdent les pauvres du Tiers-Monde sont tout sauf négligeables, qu’ils valent beaucoup plus que, par exemple, l’aide internationale. Pour ne prendre qu’un exemple, en Haïti, les avoirs immobiliers des pauvres représenteraient, d’après ses calculs et ceux des économistes avec lesquels il travaille, quatre fois la valeur des actifs des entreprises haïtiennes et 9 fois la valeur des biens publics…
Si ces calculs sont fiables, les biens que possèdent les pauvres sont donc considérables. Mais alors pourquoi restent-ils pauvres?
Parce que ces biens ne forment pas un capital économiquement viable.
Cela mérite peut-être une explication…
Oh! C’est tout simple : vous êtes propriétaire d’un appartement, vous pouvez obtenir de votre banquier un prêt pour créer une entreprise en hypothéquant votre logement. C’est cette capacité qui fait de votre logement un capital que vous allez pouvoir investir dans l’économie que n’ont pas les pauvres du Tiers-Monde.
Mais pourquoi? S’ils ont des biens, il ne devrait pas y avoir de différence…
La différence vient de ce qu’ils n’ont pas de droits de propriété que vous avez vous et qui vous permet de négocier avec votre banquier. Ils ont bien une maison, mais ils n’ont pas les documents qui prouvent qu’ils en sont propriétaires et qui leur permettraient de l’hypothéquer. Leur capital est donc, je reprends l’expression de Hernando de Soto, mort alors que le votre est vivant.
Ce qui distingue les pays occidentaux, développés du Tiers-Monde, mais aussi des anciens pays socialistes c’est le régime des droits de propriété. “En se développant, écrit-il, les régimes de propriété des pays occidentaux ont donné naissance, imperceptiblement, à divers mécanismes qui se sont graduellement réunis dans un processus qui a fabriqué du capital comme jamais auparavant.” Dans tous les pays pauvres du Tiers-Monde, une majorité d’habitants vit en dehors de la légalité. De Soto donne dans son livre de nombreux chiffres. Pour ne prendre qu’un exemple, 92% des citadins et 83% des ruraux habitent en Egypte dans des logements sur lesquels personne ne détient de titre juridique certains. Ce qui est vrai de l’Egypte l’est d’à peu près tous les autres pays pauvres.
Ce sont donc, si j’ai bien compris, ces droits de propriété qui favorisent le développement…
Des droits de propriété correctement établis donnent confiance au banquier qui peut prêter de l’argent sans risque, mais ils donnent également confiance aux agents économiques qui peuvent mener des transactions sans risques, on sait qu’elles ne seront pas contestées, que les tricheurs, ceux qui ne paient pas les biens achetés, seront poursuivis. En d’autres mots, les droits de propriété responsabilisent les agents économiques qui ne peuvent plus se permettre de faire n’importe quoi puisque l’on peut, d’une part, les retrouver, ils ont une adresse, et, d’autre part, les sanctionner, leur retirer leurs droits de propriété. Du coup, les agents économiques peuvent entrer en relation commerciale avec des gens qu’ils ne connaissent pas, alors que là où ces droits n’existent pas, les risques sont tellement élevés qu’on n’entre en relation qu’avec des gens que l’on connaît ou sur lesquels on a d’une manière ou d’une prise. Ce faisant, les droits de propriété élargissent les marchés or l’on sait, depuis Adam Smith, que plus un marché est vaste, plus le travail y est divisé. Or, qui dit division du travail dit gains de productivité.
On a donc là un véritable modèle de la croissance tout à fait original qui associe circulation du capital, motivation des agents, organisation du travail et productivité.
De Soto donne des exemples de l’efficacité des droits de propriété formels?
Il en donne de nombreux. J’en prendrai deux :
- les réseaux d’eau et d’électricité. Si des habitants détournent l’eau ou l’électricité dans un pays dans lequel il y a des droits de propriété, les compagnies peuvent les retrouver (ils ont une adresse) et les poursuivre en justice, ce qui est plus difficile lorsque les maisons sont habitées par des gens sans titres de propriété. Du coup, ces entreprises hésitent à investir et les infrastructures nécessaires au développement sont inexistantes, insuffisantes ;
- là où il y a des droits de propriété le fils d’un cultivateur peut racheter leurs terres à ses frères et soeurs. Là où ils manquent, c’est plus difficile et, du coup, la propriété est divisée en lots de plus en plus petits, tellement petits que plus personne ne peut plus vivre dessus, ce qui favorise l’exode rural qui contribue à la croissance des villes et à la formation des bidonvilles, des favellas, de tous ces quartiers bâtis en dehors de toute légalité.
Vous disiez que De Soto est péruvien. Ses analyses s’appuient sur son expérience personnelle d’habitant d’un pays en voie de développement?
Certainement. Du reste, quiconque a vécu dans le Tiers-Monde reconnaît dans ces analyses des choses vécues. Je me souviens, ce n’est qu’un exemple, m’être trouvé dans le sud des Philippines dans une situation très difficile : je ne pouvais pas payer mon hôtel avec des chèques. Et lorsque j’ai demandé au propriétaire pourquoi, il m’a expliqué que faire des chèques sans provision n’était pas un délit. Résultat : on n’utilisait de chèques que pour les transactions faites avec les gens que l’on connaissait.
Pourquoi les habitants du Tiers-Monde n’ont-ils pas ces droits de propriété?
Parce qu’ils vivent dans des sociétés qui n’ont pas développé ces institutions nécessaires. Hernando de Soto donne de nombreux exemples des difficultés que rencontrent les habitants de pays en voie de développement pour obtenir droit de propriété. Faire enregistrer sa propriété est un véritable parcours du combattant. Toujours en Egype, pour bâtir sur des terres agricoles abandonnées, il faut de 6 à 11 ans de démarche administrative. Autant dire que personne ne les entreprend. Résultat, la plupart vivent en dehors de la légalité. C’est vrai de l’immobilier, comme dans les deux exemples égyptiens que je viens de donner. Ce l’est de la création d’entreprise et de l’emploi : 85% des emplois créées en Amérique latine le seraient dans le secteur extra-légal. Ce qui a, évidemment, entre autres conséquences de rendre l’Etat impuissant : il ne peut pas collecter d’impôts, et faut de rentrées, il ne peut pas payer ses fonctionnaires qui vivent de la corruption.
Ce n’est donc pas, comme on le dit trop souvent, la culture, le manque d’esprit d’entreprise de ses habitants, le colonialisme ou la domination occidentale qui expliqueraient la pauvreté du Tiers-Monde, mais l’insuffisance de ses institutions.  Et si révolution il doit y avoir, elle doit, nous dit-il, être d’abord là.
C’est une thèse séduisante…
Cette thèse a le mérite de mettre en évidence le potentiel de développement de ces pays. Il y a des entrepreneurs, des gens qui créent des entreprises, du capital, il y a tout ce qu’il faut pour enclencher le développement pour peu que l’on règle ce problème juridique. Du reste, de Soto n’hésite pas à comparer la situation actuelle des pays en développement à celle de la Grande-Bretagne et de la France du 18ème siècle. Et il montre, de manière assez convaincante, que l’on avait également vu là, se développer une activité économique extra-légale.
C’est une thèse qui fait du capitalisme la solution des problèmes des pays pauvres. J’imagine qu’elle a été bien accueillie par les économistes…
Ce livre avait effectivement tout pour être bien reçu par les économistes :
- il développe des thèses sur les vertus du capitalisme et du marché qui vont dans le sens de ce que beaucoup pensent, il met en cause les bureaucraties, ce qui est un thème classique chez les économistes,
- sa thèse ne tombe, par ailleurs, pas du ciel. Elle vient après des travaux qui mettent en évidence l’importance des institutions, des droits de propriété dans le développement, mais elle est certainement plus radicale et s’en distingue sur plusieurs points. La théorie traditionnelle des droits de propriété explique que ceux-ci se développent lorsque les agents économiques découvrent qu’ils sont plus efficaces que des échanges sans droits de propriété. De Soto dit exactement le contraire : il dit que c’est le juridique qui prime, c’est seulement lorsque l’environnement juridique aura été modernisé, simplifié que ces pays pourront exploiter pleinement leurs capacités.
Mais il n’y a pas que les économistes qui aient trouvé ses travaux formidables. Le magazine américain Time l’a classé, dans un palmarès comme l’une des cent personnalités les plus influentes en 2004. Le magazine Forbes l’a présenté comme l’un des 15 innovateurs dont les idées pouvaient changer le monde. Des journaux allemands et britanniques lui ont également tressé des couronnes de laurier. Bill Clinton l’a qualifié de meilleur économiste vivant. Ronald Reagan, Kofi Annan y sont également allés de leur compliment. Il est vrai que Hernando de Soto a le sens de la formule. Qu’on soit de gauche ou de droite, on a envie d’applaudir lorsqu’il dit que les pauvres ne sont pas le problème mais la solution dans ces pays.
Ces thèses ont donc eu beaucoup de succès et on voit bien pourquoi : elles tranchent sur les discours classiques sur le développement, elles s’appuient sur des analyses des situations concrètes, elles sont intuitives et elles disent que le Tiers-Monde peut s’en sortir grâce à ses pauvres, ce qui est agréable à entendre. Tout cela n’a cependant pas empêché les critiques et contestations.
Et que lui a-t-on reproché?
Si l’on prend ces analyses au sérieux, il faut régulariser tous ceux qui occupent des logements sans droits de propriété, qui ont créé des activités sans être déclarés… C’est bien, d’ailleurs, ce qu’Hernando de Soto et ses collaborateurs ont recommandé de faire dans différents pays dans lesquels ils sont intervenus comme conseillers des gouvernements, d’abord au Pérou puis ailleurs en Amérique latine. Or, de nombreux critiques ont souligné les limites de l’exercice :
- il peut y avoir des conflits sur les propriété. Dès lors qu’il n’y a pas de documents, plusieurs personnes peuvent se disputer les mêmes biens,
- faut-il exproprier les propriétaires des terrains sur lesquels ces logements ont été construits? Et s’il faut les rembourser, qui doit payer?
- à quoi bon se lancer dans l’aventure dans des pays dans lesquels il n’y a pas de système bancaire?
- et là où il y a un système bancaire, est-on sûr que ces nouveaux propriétaires pourront accéder à des prêts? Lorsqu’un banquier accorde un emprunt, il ne regarde pas seulement ce que vous possédez, il regarde aussi votre capacité à rembourser, en un mot vos revenus. Or, les pauvres n’en ont le plus souvent pas.
Ce sont des critiques solides?
Ce ne sont certainement pas des critiques à prendre à la légère, même si je ne pense pas qu’elles invalident sur le fond la thèse de De Soto. Il est vrai qu’un système économique a besoin, pour se développer, d’un système juridique qui protège les acteurs et qui limite les risques que prend quiconque se lance dans une activité économique.
Régulariser, légaliser n’est sans doute pas une partie de plaisir, mais c’est certainement la meilleure manière d’apurer la situation. Encore faut-il qu’en parallèle, les pouvoirs publics modifient profondément leur système juridique, qu’ils simplifient les procédures, qu’ils éliminent tout ce qui rend en pratique très difficile d’entrer dans la légalité. Dans son livre, De Soto raconte qu’il a voulu, avec ses collaborateurs, créer une entreprise parfaitement légale à Lima, au Pérou. “A raison de six heures par jour, il a fallu, écrit-il, 289 jours pour obtenir que l’entreprise soit enfin enregistrée. Le coût total des formalités légales pour cette boutique de vêtements fonctionnant avec un seul salarié, s’est élevé à 1231 $, soit 31 fois le salaire minimum.” Vous voyez qu’il ne suffit pas de régulariser ceux qui vivent en dehors de la loi, il faut aussi modifier profondément le fonctionnement du système juridique. Or, cela suppose des changements profonds dans l’organisation de l’administration qui ne peuvent se faire sans résistances fortes de tous ceux qui sont aujourd’hui en place.
Ce n’est donc pas un combat gagné d’avance…
Ce n’est certainement pas un combat gagné d’avance, mais ce livre, ces thèses ont, je crois un triple mérite :
- elles montrent, d’abord, que la solution aux problèmes des pays pauvres est à chercher dans le fonctionnement de ces pays et non pas, comme on le dit trop souvent, dans une augmentation des aides au développement,
- elles éclairent, ensuite, deux problèmes récurrents dans nos relations avec les pays en développement : celui des contrefaçons et celui de l’immigration illégale… Comment peut-on faire respecter nos règles sur la propriété industrielle dans des pays dans lesquels le système juridique est incapable de faire respecter les droits de propriété sur des logements? Comment éviter que des populations qui n’arrivent pas à trouver chez elle de quoi vivre normalement cherchent à s’installer chez nous?
- elles mettent enfin en garde contre les effets pervers de l’extra-légalité qui rend plus imprécis tous les calculs économiques. Or, vous le savez, cette extra-légalité n’est pas l’apanage des pays en développement. On la rencontre aussi chez nous.  
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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