L'Etat, les assurances et la sécurité routière
Bonjour Bernard. De quoi comptez-vous nous parler ce matin ?
De sécurité routière.
Et quest-ce qui vous a amené à choisir ce sujet ?
Lactualité, nous venons de vivre deux week-end meurtriers et jai pensé que cela pouvait nous donner loccasion de réfléchir au rôle respectif du marché et de la réglementation puisque la sécurité routière est à cheval sur les deux : dun coté, on paie des assurances, de lautre on respecte des réglementations.
Il y a, je crois, eu 81 morts pendant le week-end du nouvel an
Cest cela, cest impressionnant. Et ce nest quune toute petite partie des victimes de la route. Lautomobile tue chaque année dans le monde 500 000 personnes et fait 12 millions de blessés. Et ces chiffres sont appelés à augmenter : plus les niveaux de motorisation augmentent et plus le nombre de décès par la route progresse.
Vous voulez dire quon aura demain plus de chance encore de mourir sur la route ?
Il y a de vrais motifs de sinquiéter :
Les spécialistes ont calculé quil y aura 400 000 morts par accident sur la route dans les 20 prochaines années en Europe si nous ne trouvons pas un moyen de les éviter.
Et vous croyez quon peut les éviter ?
On aurait intérêt à le faire pour des tas de motifs. Cela coûte horriblement cher à la collectivité en terme de vies humaines. Les accidents de la route sont la première cause de mortalité dans la tranche dâges des 15/45 ans. Mais cela coûte aussi extrêmement cher en dépense. On estime que les conséquences économiques des accidents de la route représente, dans les grands pays industrialisés, de 1 à 2% du PNB, ce qui est considérable.
Ce sont des choses que lon sait plus ou moins
On le sait effectivement plus ou moins, on a tous conscience que la route tue beaucoup plus que tous les autres moyens de transport, quil est infiniment plus dangereux de monter dans une voiture que de manger ou du buf ou de travailler dans un immeuble couvert damiante et, cependant, tout se passe comme si on ne sen souciait pas. Pour ne prendre que cet exemple, les 81 morts du dernier week-end nont même pas fait un titre dans la presse écrite. Alors que le moindre cas de vache folle, pas de mort humaine, de vache folle, fait les premières pages de la grande presse.
Cest que nous nous y sommes habitués, que cest si banal que cela ne fait même plus une information
Il est effectivement intéressant de chercher à comprendre pourquoi on ne sen préoccupe pas plus. Il me semble que lon peut avancer trois ou quatre raisons :
Cest un peu vrai, on a le sentiment quon ne peut rien faire, que lon a tout essayé et que rien ne marche.
Mais cest faux, on peut améliorer les choses. Limpression de fatalité est une illusion statistique. On donne des nombres de tués ou de blessés bruts, mais on ne peut interpréter ces nombres que si on les rapproche dautres données, comme, par exemple le nombre de kilomètres parcourus. Un plus grand nombre de décès peut-être un bon chiffre sil correspond à un nombre de kilomètres parcouru beaucoup plus important. Or, cest ce qui se produit en réalité. Le nombre de décès reste à peu près stable, mais le nombre de véhicules en circulation et le nombre de kilomètres parcourus augmentent.
Cela ne change pas grand chose
Je ne suis pas de votre avis. Cest important de dire que lon peut faire des progrès et que lon en fait. Comment obtenir des automobilistes quils respectent les limitations de vitesse sils ont limpression que cela naméliore en rien la sécurité routière ? les contraintes ne peuvent être respectées que si on a le sentiment quelles servent à quelque chose. Or, elles servent à quelque chose comme le montrent les statistiques. En 1982, nous avions un peu plus de 31 morts dhomme accident de la circulation pour 100 000 personnes en France. Dix ans plus tard, il y en avait plus que 21 pour 100 000. Jai dit mort dhomme parce que les femmes meurent beaucoup moins, sans doute parce quelles conduisent moins et mieux.
Vous avez les chiffres ?
Oui, bien sûr. En 1982, 10,4 femmes sur 100 000 sont mortes dun accident de voiture, et 8 seulement en 1993, ce qui fait tout de même, hommes et femmes confondus, plus de 15 accidents mortels pour 100 000 personnes.
Il suffirait donc que les hommes se mettent à conduire comme les femmes pour que le nombre daccidents automobiles diminue
Peut-être mais pour que ces chiffres soient vraiment convaincants, il faudrait les comparer au nombre de kilomètres parcourus par les uns et par les autres.
Mais puisque nous en parlons, revenons aux moyens de limiter le nombre daccidents.
Je vous disais tout à lheure que deux acteurs intervenaient dans le jeu : les compagnies dassurance et lEtat. On pourrait en ajouter un troisième : les tribunaux.
Ce qui frappe, cest que ces différents acteurs ne procèdent pas de la même manière.
Lorsque les compagnies dassurances se préoccupent de sécurité, elles construisent des tarifs qui, dune manière ou dune autre, pénalisent les mauvais conducteurs ou ceux qui appartiennent à une catégorie de la population qui se comporte statistiquement de la manière la plus dangereuse. Cest sur ce schéma que sont bâtis les systèmes de bonus-malus. Cest sur ce même schéma quest construit le mécanisme de tarification différentielle que lon applique au Canada où le prix de la police dassurance est calculé daprès le nombre dinfractions.
Les compagnies dassurances privilégient donc une approche économique
Cest cela. Elles calculent les primes en fonction des risques que les automobilistes prennent ou sont susceptibles de prendre. A chacun de se comporter de manière à éviter ces augmentations. Jai des accidents, mes primes augmentent, je nen ai pas, elles diminuent. Les incitations sont individuelles.
Et cest efficace ?
Il semble que ce le soit. Cest en tout cas ce que suggèrent les travaux déconomistes qui se sont penchés sur le cas canadien.
Et lorsque lEtat intervient ?
Il est intéressant de voir quil procède tout autrement. Il ne cherche pas à inciter les conducteurs, il cherche à construire un environnement qui favorise les bons comportements. Ce qui est tout différent.
Cela commence par la construction douvrages dart ou de routes qui évitent de mettre les automobilistes en situation dangereuses. Depuis quelques années on a vu se développer les ronds-points qui limitent les accidents au croisement des routes.
Cela passe aussi par la réglementation dont lobjectif est de contraindre les automobilistes à retenir les bonnes attitudes. On pense aux limitations de vitesse, mais il y a bien dautres exemples :
On pourrait ainsi multiplier les exemples. Il sagit dans tous les cas, dagir sur lenvironnement pour forcer les automobilistes à choisir les bons comportements.
Mais ces règles ne sont pas toujours appliquées ?
Cest la difficulté. Pour obtenir que ses règles soient appliquées, lEtat met des sanctions, il donne des amendes. Ce qui présente deux inconvénients :
Les amendes aussi coûtent cher
Oui. Tout se passe comme si on essayait de compenser le manque de contrôle par une augmentation des amendes : " je nattrape pas beaucoup de délinquants, mais je sanctionne très fermement ceux que jattrape ". Ce qui nest pas très efficace : lorsquil y a peu de contrôles, on peut toujours se dire quon y échappera
Dautant que lorsquils voient des gendarmes sur la route beaucoup dautomobilistes le signalent à eux qui arrivent en face par des appels de phare
Et cela vous choque ? Cela me paraît plutôt une bonne idée : les gendarmes attrapent moins de délinquants, mais la vitesse diminue. Or, savez-vous quil suffirait dune diminution de la vitesse moyenne de1km/h pour réduire de 3% le nombre daccidents. Tout ce qui concourt à la réduction de cette vitesse est une bonne chose. Et plus la société civile sattachera à faire respecter les règles, moins on aura besoin de gendarmes.
Nous arrivons au terme de cette chronique, quelle conclusion en tirez-vous ?
Vous savez quon oppose souvent lEtat au marché. Je voulais simplement montrer sur un exemple simple, concret, comment ces deux modes dorganisation fonctionnent, en quoi ils se distinguent. Vous me demandiez tout à lheure si les assurances étaient plus efficaces que la réglementation. En fait, lun et lautre sont utiles. Cest le bon équilibre quil nest pas toujours facile de trouver.