Bernard Girard
Chronique du 28/09/2010
Les riches et les affaires
Bonjour, vous souhaitez nous parler ce matin des riches et des affaires…
Oui, parce les uns et les autres ont envahi notre espace politique…
Quand vous parlez d’affaires, vous faites naturellement allusion à l’affaire Bettencourt…
Oui, mais aussi à l’affaire Wildenstein qui mêle comme l’affaire Bettencourt conflit familial sur l’héritage, évasion fiscale et compromissions politiques pour cause de financement de la campagne présidentielle et qui, lorsqu’elle sera mieux connue, choquera au moins autant.
En deux mots, de quoi s’agit-il?
C’est une affaire d’héritage. David Wildenstein était un très grand collectionneur de tableaux. Depuis sa mort en 2001, ses héritiers se disputent sa succession. Sa veuve, Sylvia Wildenstein reproche en particulier aux deux fils que son mari a eus d'un premier mariage, de l'avoir spoliée en cachant une très grande partie de l'héritage dans des «trusts» implantés dans des paradis fiscaux. Il se trouve que l’un de ses fils est un ami proche de Nicolas Sarkozy et un membre de ce cercle très fermé des financeurs de l’UMP. Et l’on reproche aux ministres du budget, Eric Woerth et, aujourd’hui Baroin, de ne pas avoir diligenté d’enquête sur cette évasion fiscale alors même qu’ile en étaient informés puisqu’il y avait eu dénonciation.
Dans les deux cas, il s’agit donc d’affaires tout à la fois familiales et politiques.
Oui. Et avec ces deux affaires, on touche à ce qui est une des caractéristiques majeures de la richesse dans nos sociétés récentes : le poids de l’héritage dans la transmission de richesses et la fabrication des inégalités. On considère aujourd’hui que 40% des inégalités en France sont liées à l’héritage. Ce qui amène à relativiser tous les discours sur la méritocratie, la mobilité sociale…
C’est un chiffre élevé qui tient à notre culture…
Le chiffre n’est pas moins élevé ailleurs. La richesse, le statut se transmettent de générations en générations un peu partout… (voir là-dessus, Bowles et Gintis, The inheritance of inequality, 2002). On dit que 67% de la richesse des ultra-riches leur est venue aux Etats-Unis par héritage.
C’est considérable!
Bien sûr. Et cela invite à examiner tout ce que l’on dit sur la richesse avec circonspection.
Nous parlions à l’instant de politique. Nicolas Sarkozy s’est toujours présenté comme l’ami des riches. Ce qui n’est pas surprenant d’un homme de droite. On peut même lui reconnaître une franchise bienvenue. Son erreur aura été de se montrer ami de ce que j’appellerais les “mauvais” riches…
Mauvais entre guillemets…
Bien sûr. S’il s’était montré ami de créateurs d’entreprises, d’entrepreneurs, cela aurait coïncidé avec les valeurs de son électorat, mais il a mis en scène son amitié avec des héritiers, Martin Bouygues, Arnaud Lagardère, les fils Dassault… Ce qui est tout différent.
Vous parlez d’amitiés, mais ces affaires choquent par ce qu’elles révèlent de connivences entre l’argent et le pouvoir politique…
Ces connivences choquent évidemment, elles font d’ailleurs l’objet du dernier livre de Pinçon-Charlot, Le président des riches, qui est une enquête très sévère sur l’oligarchie dans la France contemporaine et une vraie charge contre Nicolas Sarkozy. Mais ces connivences ne sont pas vraiment nouvelles. Pompidou, De Gaulle, Giscard et même François Mitterrand avaient leurs industriels. Souvenez-vous des Riboud, Dalle…
François Dalle qui dirigeait l’Oréal…
Bien sûr. Ce n’est donc pas cela qui gêne vraiment. C’est le traitement de faveur accordé à ces héritiers. Tous ceux, commerçants, artisans, chefs d’entreprise qui ont eu des contrôles fiscaux, ont été choqués d’apprendre que l’administration fiscale s’était désintéressée du cas Bettencourt.
Mais au delà de ce favoritisme dont on trouverait probablement des exemples chez ses prédécesseurs, ces préférences choquent parce qu’elles violent les normes sociales sur l’égalité. Et c’est sans doute ce qui explique qu’elles aient un impact bien au delà de la gauche classique et qu’elles affectent la confiance des électeurs de droite.
Il y a une dimension morale?
Je crois. Il y a des inégalités que nous acceptons et d’autres que nous refusons. Ces affaires révèlent des inégalités qui ne nous paraissent pas justifiées, légitimes et qui, à ce titre, nous choquent tous.
Quand vous parlez de norme sociales, vous faites allusion à l’égalité des chances?
Bien sûr. Nous souhaitons tous vivre dans une société dans laquelle chacun part dans la vie avec les mêmes chances. Nous savons bien que ce n’est pas vrai, mais nous attendons de l’Etat, des politiques qu’ils fassent tout pour réduire ces inégalités de départ. Or, on sent bien que ce n’est pas le cas, que bien loin de réduire ces inégalités de départ, les politiques suivies actuellement les entretiennent, voire les favorisent.
Et pourtant on accepte assez bien ces inégalités. Personne ne demande que l’on redistribue également à tous les richesses produites…
Vous avez raison, nous acceptons assez facilement les inégalités liées au mérite, à l’effort, au travail, au talent. Nous acceptons beaucoup moins bien celles qui tiennent à la chance. Nous trouvons légitimes les richesses qu’ont accumulées ceux qui ont pris des risques, qui ont pris de meilleures décisions que la moyenne, nous sommes plus sévères avec ceux qui doivent leur richesse à leur naissance ou à une position qui leur permet de s’enrichir au dépens d’autrui.
Et c’est le cas des héritiers…
Oui, mais pas seulement. Il y a de bonnes et de mauvaises manières de s’enrichir. On a du respect pour l’inventeur d’un procédé nouveau, on accepte qu’il s’enrichisse, on n’en a pas pour celui qui attaque une banque à main armée. Regardez l’affaire Bettencourt. On peut être choqué de l’argent dont dispose Liliane Bettencourt, de la manière dont le bouclier fiscal la protège, mais on l’est aussi de celui que se sont procurés à ses dépens tous ces parasites qui tournent autour d’elle, de François-Marie Basnier à Patrice de Maistre.
Prenez le cas Woerth. Au delà des questions de financement illégal d’une campagne politique, notre gêne vient de ce qu’on a le sentiment qu’il a participé à ce qui ressemble un peu à des opérations de pillage et à l’exploitation d’une femme qui n’est plus en possession de tous ses moyens. Était-il au courant de son état de santé? On ne le saura probablement jamais, mais on ne peut s’empêcher de se dire qu’il en a, lui aussi, profité.
On devine à vous entendre que deux facteurs entrent en ligne de compte dans ces normes sociales…
Il y a effectivement deux facteurs :
la chance : on aimerait que tous aient la même au départ et lorsque ce n’est pas le cas, lorsque certains ont plus de chance que d’autres, on trouve légitime de rétablir l’équilibre, de redistribuer les richesses acquises de cette manière,
La manière dont cette fortune est acquise. Il me semble que l’on fait bien la différence entre ceux qui s’enrichissent en créant une entreprise, en la développant et ceux qui s’enrichissent en détournant de l’argent, en volant de vieilles dames…
Si nous acceptons que les premiers s’enrichissent, c’est parce qu’ils le méritent…
Oui, mais aussi parce qu’ils nous en font, d’une certaine manière profiter. L’entrepreneur crée des emplois dans son entreprise, chez ses sous-traitants. Il redistribue une part des richesses qu’il crée à la collectivité. Ce que ne font pas ceux qui s’enrichissent au dépens d’autrui. À nos dépens lorsqu’ils pratiquent l’évasion fiscale. Aux dépens de leurs proches, de leur famille lorsqu’ils détournent un héritage comme dans le cas des Wildenstein.
Nous distinguons, je crois, ceux qui s’enrichissent en même temps qu’il enrichissent la collectivité et ceux qui s’enrichissent au dépens de cette même collectivité.
Mais est-ce qu’il n’y a pas dans cette distinction quelque chose d’un peu… naïf?
Nous savons bien, les marxistes nous l’ont assez dit, que les capitalistes, et les entrepreneurs sont une variété des capitalistes, s’enrichissent sur le dos des travailleurs qu’ils exploitent. Et en ce sens, vous avez raisons, ces représentations sont naïves. Mais elles nous disent, je crois, tout de même quelque chose de la réalité. Il y a ceux qui créent des richesses et ceux qui s’approprient des richesses créées par d’autres. On accepte assez bien que les premiers soient plus riches que la moyenne, on est plus sévère avec les seconds.
Et c’est bien ce qui est en cause dans les affaires Bettencourt et Wildenstein, puisqu’il y est tout à la fois question d’héritage, de détournement
Et de complicité des pouvoirs publics…
Oui, et c’est pour cela que ces affaires ont pris une dimension politique. Mais au delà même de ces petits arrangements, il y a les politiques menées. Vous remarquerez que plusieurs des mesures prises par Nicolas Sarkozy visaient à favoriser ces héritiers.
Vous pensez au bouclier fiscal…
Je pense également aux mesures prises pour alléger les droits de succession. Nicolas Sarkozy a préféré les fortunes acquises aux fortunes qui se font, créent des emplois et produisent de la croissance. C’est en ce sens que sa politique est très conservatrice. On ne pouvait pas demander à l’homme de droite qu’il est de réduire les inégalités, mais on pouvait espérer que sa politique favorise la création de richesses. C’est ce qu’a fait Pompidou dont la présidence a coïncidé avec l’émergence de grands groupes industriels. Nicolas Sarkozy a fait le choix des héritiers.
Et je serais presque tenté de dire qu’au delà des choix politiques, il y a un choix de vie. Un gosse de pauvre, ce qu’il était comparé à ses amis, peut devenir riche en créant son entreprise ou en se mariant avec une héritière. Il a choisi la deuxième solution. C’est, d’une certaine manière, un Julien Sorel ou, si vous préférez, un Rastignac.
Les personnages de Stendhal et de Balzac…
Oui, qui font fortune et carrière en se glissant dans l’entourage des riches…
Julien Sorel finit mal
Ce qui n’est pas le cas de Rastignac qui finit sa vie comme ministre de la justice.
Mais revenons à l’héritage. C’est manifestement l’une des clefs pour lutter contre les inégalités. Mais que faire? Le supprimer?
Plusieurs grands patrons américains, je pense à Bill Gates ou Warren Buffet, le proposent plus ou moins, mais cela ne va pas de soi. Il y a une longue tradition aux Etats-Unis de contestation de l’héritage, de la transmission des richesses qui va assez une philosophie du “débrouille toi-même”, “à chacun selon ses mérites”. Je ne suis pas sûr que cela soit aussi bien accepté chez nous. Mais on peut envisager d’autres solutions.
On pourrait imaginer d’imposer à 100% les successions et verser, en contrepartie, un capital à tous les jeunes de 18 ans. C’est une proposition qu’avait faite dans les années cinquante Isidore Isou et qu’ont reprise, on devrait plutôt dire réinventée, deux économistes contemporains : Bruce Ackerman et Anne Alscott qui ont imaginé un dispositif dans lequel on taxe très lourdement les successions, aux abords de 100% mais dans lequel on donne aux jeunes 80 000$, qu’ils peuvent utiliser pour financer leurs études, monter une entreprise (The stakeholder society)…
Mais vous croyez que ce serait possible?
Cela n’irait pas de soi. Mais cette hypothèse a été prise au sérieux par des gens qui travaillent sur ces questions à l’OFCE, elle aurait le mérite de donner à chacun les mêmes chances, ou presque, de réussir. Je dis presque parce qu’il apparaît, lorsque l’on examine les inégalités qu’il n’y a pas que la dimension économique. Mais cela permettrait de réduire celles liées aux conditions économiques de départ.
Il y a d’autres pistes. Dans un article tout à fait passionnant (Héritage et équité), Caroline Guilbet Lafaye, c’est une philosophe qui travaille beaucoup sur les questions d’éthique, rappelle que plusieurs auteurs ont proposé des limitations du droit de léguer et d’hériter.
En quoi est-ce que cela consiste?
L’idée est assez simple : vous auriez droit de léguer à vos enfants ce que vous avez gagné, mais pas ce que vous avez vous-même hérité de vos parents. Ce qui en gros reviendrait à mettre des droits de succession différents selon l’origine des biens. C’est une idée qui a été développée par Jeremy Bentham et reprise il y a quelques années par Robert Nozick qui explique, je le cite, “transmettre ses biens à d’autres est le signe que l’on se préoccupe d’eux, cependant il arrive que ces biens sont passés de générations en générations à des gens que n’a pas connus celui qui a créé ces richesses. Les inégalités qui sont ainsi produites ne paraissent pas justes.” (The examined life, p.30, 31).
Une autre hypothèse avancée par un autre auteur, philosophe lui aussi, Haslett serait de fixer des seuils au delà des quels on ne pourrait plus hériter. On pourrait, par exemple, dire que chacun d’entre nous a le droit d’hériter 1 millions d’€
Ce n’est pas beaucoup…
Ou deux ou trois ou cinq ou dix, peu importe, mais qu’au delà on ne pourrait pas hériter. Une proposition voisine consisterait à limiter le droit de transmettre à ses héritiers. Dans les deux cas, il s’agit de réduire les inégalités liées au transfert de richesses… Non pas d’interdire les transferts de bien entre personnes de conditions moyenne mais de dissoudre les plus grosses fortunes.
Vous ne croyez pas que tout cela est un peu théorique?
Dans l’état actuel des choses, certainement, mais dés lors que l’on prend au sérieux les questions de transmission des inégalités par l’héritage, et l’actualité nous force à le faire, on ne peut que s’interroger sur les moyens de lutter contre les mécanismes qui favorisent la création de dynasties économiques.
Et vous croyez qu’un parti politique pourrait proposer ce type de piste?
Il ne pourrait le faire que s’il réussissait à convaincre les électeurs qu’il ne veut s’en prendre qu’aux plus grosses fortunes. Or, ce n’est pas facile comme l’a montré ce sondage publié il y a quelques jours dans Le Monde selon lequel 54% des Français seulement souhaitent l’abrogation du bouclier fiscal. Les riches, les ultra-riches ont encore de beaux jours devant eux.
Note de lecture
Il nous reste quelques minutes. De quoi nous dire un mot d’une de vos lectures de cette semaine…
Puisque nous avons parlé des riches, je voudrais continuer en traversant l’Atlantique pour vous parler d’une polémique autour des impôts des plus riches. Polémique que retrace un excellent papier de Richard Thaler, un économiste que j’ai lu il y a quelques jours dans le New-York Times: What the rich don’t need.
Barack Obama veut les augmenter et les républicains ne sont pas d’accord…
Barack Obama ne veut pas reconduire des baisses d’impôts pour les plus riches décidées par Georges Bus qui expirent à la fin de l’année. Qui expirent parce que l’administration Bush n’avait pu les faire passer qu’en disant qu’elles seraient temporaires, mais chacun avait bien compris que l’objectif était de les rendre définitives.
Et ce qui, dans une situation économique difficile comme celle que traversent actuellement les Etats-Unis, devrait ne poser aucun problème suscite des réactions très vives.
Les Républicains s’y opposent?
Oui, mais pas seulement eux. On trouve aussi des démocrates. Les uns et les autres se battent sur des arguments économiques assez classiques : les baisses d’impôts sont favorables à l’investissement, les entrepreneurs qui seront touchés sont ceux qui créent le plus d’emplois mais aussi sur des arguments politiques : ils accusent Barack Obama de vouloir déclarer une guerre de classe, une guerre entre les riches et les pauvres. Mais le plus surprenant est la manière dont l’opinion réagit. Barack Obama a fixé le seuil à partir duquel cette réduction d’impôt ne jouerait plus à 200 000$ pour un célibataire et 250 000 pour un couple.
Ce qui est une somme significative…
Oui, mais la presse est pleine de lettres de gens qui gagnent cela ou plus et qui se plaignent. Qui expliquent qu’une fois payés les études de leurs enfants dans des écoles privées, leur maison, leurs vacances, leurs assurances privées, il ne leur reste pratiquement rien pour vivre.
Mais comment font pour vivre les autres? Ceux qui ont moins?
C’est ce que leur répondent leurs interlocuteurs. Mais ce qui surprend, c’est l’arrogance de ces riches qui ne se soucient que d’eux-mêmes, qui écrivent et disent des choses qu’ils se seraient probablement interdit de dire il y a quelques années. Ils ont profité de la montée des inégalités et ils ne veulent surtout pas perdre leurs privilèges alors même que leurs courriers, les comptes qu’ils adressent à la presse l’indiquent : les inégalités leur coûtent très cher. A cause de la montée des inégalités, les familles aisées désertent l’école publique dont la qualité se dégrade. Elles doivent mettre leurs enfants dans des écoles privées qui ne sont pas meilleures que l’école publique d’hier mais qui coûte beaucoup plus cher. La montée des inégalités conduit à la diminution de la mutualisation des dépenses, ce qui fait du tort à tout le monde, aux pauvres, d’abord, mais aussi aux riches.