Retraites : Ne pas accentuer les inégalités !

 

Vous voulez nous parler ce matin des retraites…

C'est un sujet d'actualité, comme vous le savez… Ici même la semaine dernière Michel Godet nous expliquait qu'il faut changer les choses rapidement. Le nombre de retraités devrait massivement augmenter dans les années qui viennent du fait du départ à la retraite des enfants du baby-boom. Le ratio travailleurs qui cotisent/retraités qui perçoivent des pensions va se dégrader et on ne pourra pas tenir sauf à augmenter les cotisations ce que l'économie ne pourrait pas supporter.

Ce sont des arguments que peu de gens contestent…

Détrompez-vous. Il y a débat. Il y en a, je crois, quatre qui se déroulent en parallèle :

A quelles conséquences pensez-vous?

Les réformes proposées, qu'il s'agisse de l'allongement de la durée de cotisations, de l'introduction d'une part d'épargne personnelle ou de capitalisation devraient en pratique se traduire par une diminution des pensions perçues par beaucoup de retraités.

Personne ne dit, à ma connaissance, que l'on va réduire les pensions…

Les partisans de la réforme des retraites ne le disent jamais, mais le risque est plus que réel, d'où l'opposition des salariés et les hésitations des politiques qui ont jusqu'à présent reculé devant l'obstacle. Cette tentation n'est d'ailleurs pas nouvelle. La désindexation que Balladur a introduite en 1993 et qui détache les évolutions des retraites des évolutions des salaires aura cet effet. D'après les syndicats, les revenus des retraités devraient, du fait des différentes mesures prises par Balladur, diminuer d'un tiers d'ici à 2020.

Ce chiffre n'est peut-être pas à prendre au pied de la lettre…

Peut-être peut-on discuter du montant, mais pas de la tendance. Les augmentations de salaires sont basées sur l'inflation et les gains de productivité. Ce sont les gains de productivité qui nous enrichissent. Dès lors que les retraités n'en bénéficient plus, l'écart entre les pensions et les salaires ne peut que se creuser. Ce n'est d'ailleurs pas propre à la France. Là où la désindexation a été mise en place, comme en Grande-Bretagne, on a observé une dégradation du pouvoir d'achat des retraités.

Ces mesures risquent, également, et c'est une question qui mérite qu'on s'y attarde également, d'augmenter des inégalités déjà très fortes.

Vous pouvez nous donner un exemple…

Prenez l'allongement de la durée de cotisation. C'est une solution qui paraît, sur le plan comptable, raisonnable : si l'on veut rééquilibrer le ratio retraité/travailleur en activité, il suffit de retarder l'âge de départ à la retraite. C'est simple, c'est mécanique. Cependant, cette mesure pénalisera tous ceux qui souhaitent partir tôt et ne pourront donc pas avoir une retraite pleine. Or, on le sait, c'est une attente forte des salariés. Chaque fois qu'on fait une enquête, on voit que les gens sont prêts à payer plus pour partir plus tôt. C'est l'une des conclusions que l'on peut tirer du sondage que les Echos ont publié hier et qui mériterait d'ailleurs d'être méditée : si les salariés veulent partir si tôt, c'est peut-être parce qu'ils sont malheureux dans leur travail.

L'allongement de la durée de cotisation pénalisera également tous ceux qui auront eu des carrières trop courtes et, d'abord, les femmes qui seraient, on ne le dit pas assez, les premières victimes d'un allongement des durées de cotisation nécessaires pour toucher une retraite complète.

Parce qu'elles travaillent moins longtemps?

Exactement. 39% seulement des femmes font valoir une retraite complète contre 85% des hommes. Ce qui tient aux écarts importants entre les durées de vie professionnelle des uns et des autres. Un chiffre me paraît symptomatique : lorsque la génération née en 1950 arrivera à l'âge de la retraite, en 2010, les hommes auront travaillé en moyenne 39 ans et les femmes 30. Si on allonge la durée de cotisation nécessaire pour toucher une retraite pleine, les femmes et, de manière plus générale tous ceux qui ont des carrières courtes, auront des pensions plus faibles.

Sauf s'ils modifient leurs comportements et travaillent plus longtemps…

Encore faut-il que les comportements changent or, nous savons tous, que cela ne se décide pas d'un trait de plume.

Cette inégalité entre hommes et femmes existe déjà!

Bien sûr. L'écart entre les retraites moyennes des hommes et des femmes est très élevé puisqu'il est de 42%. Les femmes ont une retraite mensuelle qui est en moyenne de 868¤, celle des hommes est de1461¤. Cet écart devrait se réduire dans les années qui viennent du fait d'une plus grande implication des femmes des générations les plus récentes dans leur vie professionnelle. Mais, si on n'y prend garde, les modes de calcul de la retraite pourraient freiner ce rattrapage.

Il faut ajouter que les écarts entre pensions des hommes et les femmes ne tiennent pas seulement au nombre d'années de cotisations…. Les retraites sont un véritable révélateur des inégalités professionnelles, et selon la méthode de calcul choisie on peut les estomper ou, au contraire, les accentuer.

A quoi pensez-vous?

On sait, par exemple, que les femmes ont des carrières plus lentes que les hommes. Même lorsqu'elles arrivent en fin de carrière au même salaire qu'un collègue masculin, il leur aura fallu plus de temps pour l'atteindre. Si on calcule la pension sur le dernier salaire, comme on fait dans les régimes spéciaux, RATP, EDF, SNCF… un homme et une femme qui ont atteint le même salaire en fin de carrière partent avec la même retraite. Mais si on calcule la pension sur les 25 dernières années, comme ce sera le cas dans le secteur privé en 2008 du fait des mesures Balladur, la femme qui a eu une carrière plus lente aura une retraite plus faible.

Ces carrières plus lentes sont souvent liées aux enfants…

Pour une part, certainement. Les femmes sont en réalité victimes de deux choses :

Mais les femmes ont des compensations. Les mères de famille ont, je crois, droit à des années complémentaires de cotisation.

Il y a effectivement des mesures pour compenser les années perdues du fait de l'éducation des enfants. Mais elles sont contestées par la Cour de Justice Européenne qui dit : que vous donniez un avantage aux femmes qui ont eu des enfants, nous n'y voyons pas d'inconvénient, mais à condition qu'on accorde les mêmes aux hommes qui en ont eu. Ce qui pose évidemment de nombreux problèmes et devrait conduire à la disparition progressive de ces avantages et donc à rendre plus sensibles ces phénomènes que je décrivais à l'instant.

Le fait de vivre plus longtemps peut être une compensation…

C'en est effectivement une et pour au moins deux motifs :

Mais cela ne compense pas les inégalités dont je parlais à l'instant.

J'ai beaucoup insisté sur l'allongement de la durée des cotisations, mais on pourrait se poser des questions voisines à propos d'autres mesures actuellement proposées. Pour ne prendre que cet exemple, les mécanismes de complément d'une retraite par l'épargne individuelle dont on parle beaucoup auront des effets comparables. Ne pourront épargner que ceux qui ont le moyen de le faire. Or, ceux qui ont des salaires faibles, à commencer par les femmes, auront plus de mal à mettre de l'argent de coté pour préparer l'avenir.

Vous insistez beaucoup sur les risques pour les femmes, et cependant on n'a pas beaucoup entendu les féministes sur ce sujet…

Il y a à cela, je crois, plusieurs raisons :

Mais ce n'est pas un motif pour laisser tout cela de coté.


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