Peut-on réformer les retraites ?

Vous allez nous parler aujourd’hui des retraites…

Oui. Vous savez que c’est l’un des thèmes des négociations à venir entre le MEDEF et les organisations syndicales.

C’est un sujet difficile…

Certainement. Le problème majeur est celui du financement des retraites dans les années qui viennent. Vous savez que de nombreux experts nous ont mis en garde contre les risques de voir nos systèmes de retraite par répartition incapables de payer les pensions dans les années qui viennent si aucune mesure n’est prise. Il y a 25 ans, nous avions, disent-ils, quatre actifs pour un retraité, dans trente ans, nous aurons un actif pour un retraité, ce qui rendra effectivement très délicate, pour ne pas dire pire, la gestion d’un système de retraite par répartition.

Depuis quelques mois d’autres experts nous mettent en garde contre un excès de pessimisme. La situation, disent-ils en substance, n’est pas aussi grave que cela. Le retour de la croissance, le recul du chômage et l’appel à l’immigration devraient faciliter les choses. Ils font, par exemple, valoir que le rapport Charpin, qui était très pessimiste, prévoyait une croissance de 1,5% par an pendant les 40 prochaines années, ce qui est faible.

Les plus pessimistes voudraient retarder l’âge du départ à la retraite et introduire la capitalisation.

Oui. Mais ces deux mesures posent des problèmes. On a beaucoup parlé de ceux que posaient les systèmes de retraite par capitalisation :

C’est ce qui explique l’opposition des syndicats…

Ce sont des arguments qu’ils développent effectivement.

Mais je voudrais revenir sur la deuxième mesure que l’on propose : l’allongement des durées de cotisation c’est-à-dire, en fait, des périodes travaillées. L’argument est simple et plutôt de bon sens : puisque l’on va avoir du mal à financer les pensions et que nous vivons plus longtemps retardons l’âge de la retraite.

J’ajouterai que l’on pourrait y voir une bonne manière de lutter contre le chômage des salariés les plus âgés. Les entreprises hésitent à recruter des gens qui sont trop proches de l’âge de la retraite : à quoi bon former quelqu’un à un poste s’il doit vous quitter dans deux ou trois ans ? Quand la retraite était à 65 ans, on ne trouvait plus de travail quand on approchait des 60 ans. Aujourd’hui qu’elle est à 60 ans, on n’en trouve plus lorsqu’on approche des 50 ans.

Retarder l’âge de la retraite serait donc plutôt une bonne idée ?

Beaucoup de spécialistes le pensent. J’ai cependant l’impression que ce sera très difficile à réaliser.

Et pourquoi ?

Hé bien, parce que personne n’en veut vraiment, ni les salariés ni les entreprises.

Et qu’est-ce qui vous fait dire cela ?

De nombreux signes, dont le plus significatif est sans doute le nombre de préretraites et de préretraités. En 1999, dernière année pour lesquelles on dispose de statistiques, plus de 70 000 personnes ont adhéré à un système de préretraite et nous avons aujourd’hui plus de 200 000 préretraités, ce qui est considérable.

Et comment l’expliquez-vous ?

Pour qu’il y ait préretraite, il faut que le salarié et l’entreprise le souhaitent, ce qui confirme ce que je vous disais tout à l’heure : il sera très difficile de retarder l’âge de la retraite.

On comprend que les salariés aient envie de partir plus tôt s’ils sont fatigués…

Oui, mais pourquoi les salariés sont-ils fatigués si tôt ? les emplois sont plutôt moins pénibles aujourd’hui qu’hier, les horaires de travail plus courts, on a des vacances… tout cela aurait dû réduire l’envie de partir très tôt, or ce n’est pas le cas. Pourquoi ? je vois quatre ou cinq éléments de réponse :

Vous voyez, ils ont de bonnes raisons de vouloir partir avant l’âge de la retraite…

Mais les entreprises qui, vous nous le disiez la semaine dernière, souffrent de pénurie de main d’œuvre, pourquoi ne font-elles rien pour retenir les plus âgés de leurs salariés ?

Tout dépend, naturellement, des entreprises, mais plusieurs motifs peuvent inciter une entreprise à se comporter de la sorte :

Vous voulez dire à la difficulté qu’éprouveraient les plus âgés à acquérir des compétences nouvelles ?

Oui. Enfin, oui et non. Je ne crois qu’il soit plus difficile d’apprendre une nouvelle technique ou un nouveau métier lorsque l’on est âgé, mais on voit apparaître des obstacles qui rendent cet apprentissage plus improbable.

Ces obstacles sont relativement nombreux. Ils sont souvent de nature économique, mais pas exclusivement. En voici quelques uns :

Cela, ce sont des arguments de type économique, mais on peut avancer des arguments d’une toute autre nature. L’apprentissage d’un salarié âgé est souvent moins efficace que celui d’un jeune. Non que ses neurones soient fatigués, mais on observe un phénomène étrange : celui de la concurrence entre compétences. Le salarié âgé sait beaucoup de choses, et ce qu’il sait entre en concurrence avec ce qu’on lui enseigne. Je vais prendre un exemple : celui de l’utilisation du traitement de texte. Lorsque l’on regarde la manière dont des secrétaires utilisent aujourd’hui le traitement de texte, on remarque très vite une différence entre celles qui ont appris la dactylographie avec des machines à écrire et celles qui l’ont apprise avec des logiciels de traitement de texte. Les premières continuent d’utiliser des techniques développées pour la machine à écrire. Ces techniques, qu’elles ont apprises très tôt font écran aux techniques nouvelles. Du coup, elles utilisent moins bien les nouveaux outils… et les entreprises ont intérêt à les remplacer par des secrétaires plus jeunes.

On pourrait développer longuement cette idée. Nous n’en avons pas le temps, mais vous voyez que l’idée de retarder l’âge de la retraite, qui paraît plutôt séduisante, se heurte à de vraies difficultés.

A vous entendre, la réforme des retraites n’est pas des plus faciles.

C’est le moins qu’on puisse dire. C’est sans doute ce qui explique que l’on ait autant de difficultés à la traiter. On est vraiment dans un cas de figure dans lequel on a besoin des politiques pour prendre des décisions forcément difficiles.

 

 


  • Retour à la page d'accueil