Bernard Girard
Chronique du 2/12/08
Plans de relance : aussi invitables
quĠinefficaces
Nicolas Sarkozy doit annoncer dans quelques jours un plan de
relance de lĠactivit conomique pour rpondre la criseÉ
Ce faisant, il ne fera que suivre lĠexemple de bien dĠautres,
Etats-Unis, Grande-Bretagne, Pays-Bas, ChineÉ avec des recettes voisines et des
montants voisins.
On parle de 19 milliards dĠeuros, dĠun peu plusÉ
Ce qui reprsente peu prs 1% du PIB, soit lĠquivalent de ce
que comptent mettre dans leur plan de relance la plupart des pays. Ces plans
sont peu prs invitables. Les Etats doivent agir, intervenir pour corriger
les effets de la crise et essayer de lĠenrayer, mais je ne suis pas certain que
ces mesures qui sĠinscrivent dans des logiques keynsiennes soient aujourdĠhui
vraiment efficaces.
Que leur reprochez-vous?
Peut-tre faudrait-il, dĠabord, dire un mot de ces mesures. Ces
plans de relance peuvent prendre plusieurs formes.
LĠEtat peut dĠabord agir sur lĠoutil fiscal.
En baissant les impts?
CĠest une premire piste. Le gouvernement peut baisser les impts
des particuliers pour augmenter leur pouvoir dĠachat il peut galement leur
faire un chque, un peu lĠimage de ce quĠa fait lĠanne dernire George Bush,
cela sĠappelle un crdit dĠimpts.
Bush avait fait des chques aux Amricains?
Cela a pris la forme dĠun chque de 600$ adress tous les
mnages. Une mesure que prconisait il y a quelques jours Charles Wyplosz, un
conomiste qui enseigne Genve. Le gouvernement peut galement baisser la
TVA, une mesure dont on parle en Grande-Bretagne, mais aussi en Allemagne et en
France. Toujours dans la mme logique de lĠaide la consommation, les pouvoirs
publics peuvent mettre en place des dispositifs qui favorisent le crdit :
crdits taux bonifis, mesures pour inciter les banques distribuer plus facilement
du crditÉ
Ce qui a dj t fait dans le cadre des mesures en faveur
des banquesÉ
Oui, et, comme vous le savez, sans grand succs. Les banques ont
prfr utiliser cet argent autre chose, rmunrer leurs actionnaires,
racheter des concurrents et les consommateurs ne se sont pas prcipits.
Le gouvernement peut galement baisser les impts des entreprises
pour les inciter investir. Mais utiliseront-elles cela ces nouvelles
ressources? Rien nĠest moins sr. Elles peuvent utiliser ces sommes pour
racheter leurs actions et maintenir leur cours la bourse, pour financer les
parachutes dors des dirigeants dont elles souhaitent se sparerÉ
Les pouvoirs publics peuvent encore crer des plans de soutien
sectoriels. CĠest ce quĠa fait le gouvernement lorsquĠil a inject de lĠargent
dans la recherche sur les vhicules lectriques. CĠtait une manire indirecte
de subventionner Peugeot et Renault. Dans un registre un peu diffrent, le
gouvernement chinois qui achte le bl aux paysans a dcide dĠaugmenter son
prix dĠachat, une manire de subventionner les rgions rurales, dĠinjecter de
lĠargent dans ces zones pauvres pour freiner lĠmigration vers les villes qui
nĠest pas souhaitable dans cette priode de ralentissement de la croissance.
Les gouvernements peuvent galement lancer des programmes de
grands travauxÉ
Ils peuvent effectivement lancer de grands programmes, construire
des routes, des ponts, des digues pour viter les inondations, des centrales
lectriquesÉ Les Chinois et les Amricains se sont lancs dans cette voie. On
peut encore envisager dĠallger les contraintes qui psent sur les entreprises.
Les mesures prises pour faciliter le chmage partiel vont dans ce sens.
Les mesures sont donc nombreusesÉ
Et invitablesÉ
Oui. Les gouvernements ne peuvent pas rester les bras croiss dans
la situation actuelle. Reste sĠassurer quĠelles sont efficacesÉ
Et vous en doutez?
Oui. Toutes ces mesures ont un cot quĠil faudra financer. Comme
la plupart des Etats sont endetts, ils vont sĠendetter un peu plus encore.
Et il faudra bien un jour rembourser!
Exactement. Cela pourra se faire de plusieurs manires. DĠabord,
en faisant marcher la planche billet, ce quĠont commenc de faire les
Etats-UnisÉ
Ce qui nĠest pas une bonne chose?
Le risque est que cela relance lĠinflation et que les banques
centrales ragissent en augmentant les taux dĠintrt, augmentation qui aurait
pour effet de freiner la croissance au moment mme o elle reprendra.
Si on ne peut pas utiliser la planche billet, et on peut penser que
la BCE sera, de ce point de vue, assez rigide, il faudra rembourser soit en
augmentant les impts, mais les marges de manoeuvre sont faibles, notamment en
France, soit en rduisant les dpenses de lĠEtat. CĠest--dire les dpenses en
matire dĠducation, de sant, de rechercheÉ toutes dpenses qui contribuent
la croissance sur le long termeÉ Et ce serait donc une mauvaise chose.
Il nĠy a donc pas de solution?
Mais si, il y en a une : que ces dpenses que lĠon engage
aujourdĠhui gnrent demain des recettes fiscales. Si, grce lĠargent que
lĠon dpense aujourdĠhui dans ces plans de relance, on augmente les recettes
fiscales demain sans augmenter les impts, alors on pourra rembourser les
sommes aujourdĠhui investies.
Et comment cela est-il possible?
Ce le sera si les dpenses engages aujourdĠhui dans ces plans de
relance contribuent la croissance de demain. CĠest ce qui devrait risque se
produire en Chine et, peut-tre, aux Etats-Unis. Ces deux pays ont annonc
quĠils vont investir massivement dans les infrastructures, les ponts, les
routes, les centrales lectriquesÉ dont nous parlions lĠinstant. Ces dpenses
engages aujourdĠhui amlioreront demain les performances de ces conomies.
Elles leur permettront de crotre plus vite. Ce qui veut dire des entreprises
qui font plus de bnfices, qui emploient plus de personnel mieux paysÉ et
donc des recettes fiscales plus importantes, recettes qui pourront tre
affectes au remboursement de la dette contracte aujourdĠhui. Je ne suis pas
sr que les mesures prises en Europe soient aussi efficaces.
Et pourquoi?
Tout va dpendre de la manire dont ces plans de relance vont tre
conus. Je dirai pour simplifier quĠil y a deux manires de faire les choses :
On peut tenter de colmater les effets de la crise,
On peut profiter de ces plans de relance pour prparer, construire
lĠavenir.
Je crains malheureusement que lĠon ne sĠoriente dans la deuxime
direction.
Et quĠest-ce qui vous permet de dire cela?
Les pouvoirs publics sont tents de privilgier deux types de
mesures :
Celles qui permettent de soutenir la consommation, ce qui
satisfait les lecteurs et les entreprises qui fabriquent les produits achets,
Celles qui satisfont les lobbies qui profitent de lĠoccasion pour
essayer de bnficier de lĠargent public. On voit bien aujourdĠhui comment tous
les secteurs se prparent les uns derrire les autres demander de lĠargent
aux pouvoirs publics.
Le cas de lĠautomobile est frappant. Les constructeurs disent aux
pouvoirs publics : aidez-nous, sinon cĠest la catastrophe. Et encore sont-ils
en Europe relativement discrets. Aux Etats-Unis, les industriels disent
carrment au Congrs : donnez-nous de lĠargent sinon nous allons fermer
boutique et mettre au chmage 3 millions de personnes.
De quoi affoler les politiquesÉ
Bien sr. Mais faut-il aider ces industriels? Si on ne le fait
pas, on mettra au chmage des centaines de milliers de travailleurs. Mais si on
le fait, on porte bout de bras une industrie qui nĠest plus comptitive, qui
a refus pendant des annes dĠvoluer, de se transformer. Ce nĠest pas la crise
qui a mis General Motors, Chrysler et Ford dans la situation dramatique dans
laquelle ils sont aujourdĠhui, ce sont les stratgies suivies par des
dirigeants qui viennent aujourdĠhui tendre la main.
JĠai pris lĠexemple de lĠautomobile aux Etats-Unis, mais on
pourrait en trouver dĠquivalent en France dans de nombreux secteurs. De ce
point de vue, toutes les mesures que lĠon pourrait prendre en faveur du crdit
la consommation sont manier avec beaucoup de prcautions.
Pourquoi?
Un crdit la consommation trop facile a pu aveugler les
entreprises et les pousser la faute. Cela a t le cas aux Etats-Unis. Grce
des taux dĠintrt trs faibles et un crdit trs facilement accessible,
les constructeurs amricains ont pu continuer de vendre leurs grosses voitures,
leurs 4x4 sans se proccuper de lĠavenir : cĠtaient ces voitures et pas
dĠautres que les Amricains voulaient. Ce crdit distribu trs largement a
frein le dveloppement de modles plus conomiques, comparables ceux que
fabriquent les constructeurs japonais. DĠo aujourdĠhui les difficults de GM,
Ford et Chrysler. CĠest probablement ce qui sĠest pass en France dans le
domaine de lĠimmobilier, avec le dveloppement dĠune offre de logements bas
prix en accs la proprit.
Oui, mais comment lutter contre la crise si on ne fait rien
pour relancer la consommation?
La crise que nous traversons est lie lĠimplosion du modle de
la consommation massivement finance par le crdit. Ce nĠest pas en rendant le
crdit plus facile que lĠon rsoudra le problme, on ne fera, au mieux et avec
un peu de chance, que de le repousser. Ce quĠil faut, cĠest trouver de nouveaux
moyens de financer la croissance, cĠest dĠimaginer de nouveaux modles
conomiques, ce nĠest pas de sauver ce qui peut lĠtre du systme de crdit
dans lequel nous avons vcu ces dernires annes.
Toutes les mesures qui consistent soutenir la consommation
prsentent ce mme risque de colmater plutt que de prparer lĠavenir : elles
vont inciter les entreprises continuer sur la mme lance, elles vont les
convaincre que les stratgies quĠelles suivent depuis des annes sont bonnes,
alors mme que cette crise va, comme nous le disions dans notre chronique de la semaine dernire, modifier
profondment lĠenvironnement conomique. CĠest cet environnement quĠil faut
prparer alors mme que lĠon risque, avec ces plans de relance, de maintenir en
vie des modles conomiques aujourdĠhui dpasss.
Mais en pratique, quĠest-ce que cela veut dire?
Cela veut par exemple dire que lĠon doit cibler les mesures de
relance sur les marchs nouveaux, sur les ples de croissance venir, et non
pas sur les ples de croissance passs. Prenez le btiment. SĠil cde aux
lobbies du btiment, le gouvernement va prendre des mesures pour relancer
lĠachat de logements neufs en accs la proprit, secteur qui souffre
actuellement beaucoup. Mais ce serait une erreur puisque ce modle repose sur
un crdit trs facile aujourdĠhui dpass : les crdits sur quarante ans pour
financer lĠachat dĠun logement sans apport personnel sont condamns. On ne les
reverra plus avant longtemps. Mieux vaut donc viter de faire croire au
professionnel que le modle conomique sur lequel ils ont vcu pendant des
annes est prenne. Si aides la consommation il doit y avoir dans ce secteur,
et sans doute faut-il en prvoir, mieux vaudrait les cibler sur le logement
collectif, lĠisolation thermique des constructions anciennes, sur le
dveloppement des conomies dĠnergie, sur les nergies renouvelables, sur
toute une srie dĠactions qui crent immdiatement de lĠactivit, de lĠemploi
tout en aidant la reconversion des industriels du btiment vers des activits
dĠavenir qui contribueront demain la croissance de lĠactivit.
Mais vous doutez que ce soit le cas?
Oui, parce que les pouvoirs publics auront beaucoup de mal
rsister la pression des lobbies et celles de leurs lecteurs. Il faudrait,
pour quĠils y rsistent, quĠils aient une vision claire de la crise, de son
origine et de ses consquences moyen terme. Or, ce nĠest pas le cas. Ils
vivent et ragissent au jour le jour, tentent dĠcoper, de colmater les fuites
avec les moyens du bord sans trop penser lĠavenir. Tout cela me fait un peu
penser aux sacs de sable que lĠon pourrait mettre sur une plage pour lutter
contre les effets dĠun tsunami. Cela nĠvite pas les inondations.
Note de lecture
Comme chaque semaine, vous allez nous dire un mot de vos
lectures de ces derniers joursÉ
Lectures qui, comme vous le devinez, portent beaucoup sur la crise
je me suis notamment intress ce que disaient les conomistes de la crise.
Keynes dont on rdit des textes sur la crise, Schumpeter, RobbinsÉ et jĠai
t frapp de voir que beaucoup dĠconomistes qui ont crit dans les annes
avaient une vision relativement positive de la crise.
Positive?
Oui. Pour beaucoup dĠentre eux, la crise est une manire de nettoyer
lĠconomie, dĠliminer les canards boiteux, de redistribuer les cartes,
dĠorienter les salaris qui ont perdu leur travail vers des entreprises et des
mtiers dĠavenir.
Ce nĠest pas trs sympathique pour tous ceux qui perdent
leur emploiÉ
Non, mais ce nĠest pas compltement faux. On peut trouver des
exemples dĠentreprises qui ont bnfici des crises passes. LĠexemple qui me
vient immdiatement lĠesprit est celui de Google. Vous savez que cette
entreprise est ne en 1998. Elle a commenc sa croissance au tout dbut des
annes 2000 en plein milieu de ce que lĠon appelait alors la bulle internet.
LĠclatement de cette bulle qui a mis sur le march des milliers dĠingnieurs
de qualit lui a permis de recruter des gens de haut niveau et de les payer
des prix faibles, ceux quĠelle pouvait payer. En un sens, cette crise de
lĠinformatique a contribu son essor.
On peut galement dire que ces priodes permettent aux entreprises
de se rorganiser, de se restructurer moindre cot. Comme tout le monde
licencie, elles peuvent plus facilement le faire et renouveler leurs quipes
dans de bonnes conditions. CĠest ce que font actuellement toutes les grandes
banques qui licencient dĠun cot des collaborateurs qui nĠont pas fait
compltement lĠaffaire, et recrutent de lĠautre des vedettes de Lehman Brothers
et autres banques en difficult.
Mais on ne peut pas gnraliserÉ
On ne peut surtout pas se satisfaire dĠune crise qui dtruit tant
de richesses et met au chmage tant de gens. Surtout lorsque ces effets positifs
ne sont pas avrs comme lĠont montr des travaux plus rcents. Le sujet est
aujourdĠhui discut. Certains auteurs, comme Aghion et Saint-Paul dans un
papier de 1991 (On the Virtue of Bad Times: An Analysis of the
Interaction Between Fluctuations and Productivity Growth) suggrent
que les crises peuvent amliorer la productivit : tout simplement parce
quĠelles donnent, comme je le disais lĠinstant, aux entreprises lĠopportunit
dĠengager des investissements dans les gains de productivit quĠils nĠont pas
lĠoccasion de faire dans les priodes plus fastes.
DĠautres auteurs sont beaucoup plus rservs. Les rcessions
entranent, disent-ils, des gaspillages considrables de ressources,
commencer par la main dĠoeuvre qui perd son emploi. Les salaris qui retrouvent
un emploi aprs une crise en retrouvent en gnral un moins bien rmunr, ce
qui va lĠencontre des thses prcdentes. Ce ne sont pas, expliquent, par
exemple, Ramey et Watson (Contractual Fragility, Job Destruction and Business
Cycles), les salaris les moins performants qui perdent leur emploi
mais ceux qui ont les contrats de travail les plus fragiles : cela commence par
les intrimaires, les stagiaires, les CDDÉ
CĠest bien ce qui se passeÉ
Oui, et cela veut dire que ce ne sont pas forcment les
entreprises les moins performantes qui disparaissent dans les phases de
rcession. Des entreprises pas trs comptitives peuvent sĠen tirer mieux que
dĠautres plus comptitives. Mais je voudrais terminer cette rapide revue avec
un texte de 2004 qui va dans la mme direction : The
Cost of Recessions Revisited: A Reverse-Liquidationist View. Ses
deux auteurs, Caballero et Hammour, montrent que les restructurations sont
moins nombreuses dans les priodes de rcession que dans des priodes normales
et que la crise en augmente le cot.
Ce nĠest pas une vision positiveÉ
On est loin des visions positives dont je parlais il y a quelques
minutes. Et ces travaux invitent se mfier de tous ceux qui chantent Òvive la
criseÓ.