Bernard Girard
chronique du 04/03/08
Pouvoir d’achat, vers une victoire à la Pyrrhus?
Bonjour, nous allons parler ce matin du pouvoir d’achat. Il est vrai que c’est un souci pour beaucoup d’entre nous.
Pour nous, mais aussi pour le gouvernement qui se trouve le dos au mur. Le candidat Sarkozy a tant annoncé qu’il serait le Président du pouvoir d’achat qu’il doit aujourd’hui faire face à ses promesses alors même que le retour de l’inflation, la hausse des prix de l’énergie et des matières premières rendent très difficile l’atteinte de cet objectif.
Vous dites que le gouvernement est dos au mur, il a tout de même des moyens d’agir…
Il en a moins qu’on veut nous le faire croire. Et c’est d’ailleurs l’une des causes des difficultés des politiques. Les politiques promettent, quand ils font campagne, des choses qu’ils ne peuvent pas fournir. Ce n’est pas l’Etat qui décide des salaires, sinon de ceux des fonctionnaires, ce sont les entreprises.
L’Etat peut quand même intervenir. Les mesures prises sur les heures supplémentaires visaient bien à améliorer le pouvoir d’achat.
Bien sûr, mais c’est l’exemple même des limites de l’action de l’Etat. D’abord, ces mesures ne concernaient qu’une partie des salariés : ceux qui font des heures supplémentaires. Essentiellement les ouvriers et les employés dans le commerce.
Ensuite, ce sont les entreprises qui décident des heures supplémentaires, et elles n’en créent que lorsqu’elles en ont besoin, lorsque leur carnet de commande est plein et qu’elles ont besoin de plus de travail pour répondre à la demande.
La mesure a d’ailleurs fait long feu : les derniers résultats sont décevants, très en dessous des projections, des attentes du gouvernement. Le gouvernement avait annoncé que la détaxation des heures supplémentaires coûterait de 4 à 5 milliards d’euros. Elle n’a coûté au budget de l’Etat que 540 millions au quatrième trimestre 2007. On est, vous le voyez, très loin du compte. Les entreprises n’ont pas créé des heures supplémentaires pour faire plaisir au gouvernement, elles ont profité de l’aubaine pour réduire le coût des heures supplémentaires qu’elle accordaient déjà.
Le gouvernement travaille sur d’autres mesures…
Il prépare actuellement des mesures qui permettraient aux salariés qui bénéficient de la participation, c’est-à-dire ceux qui travaillent dans des entreprises de plus de 50 personnes, et de l’intéressement de pouvoir utiliser cette épargne forcée pour améliorer leur pouvoir d’achat. L’idée est toute simple : ces sommes sont aujourd’hui bloquées trois ans, cinq ans, c’est de l’épargne forcée. Il s’agirait d’en faire une prime annuelle.
Ce sont des sommes importantes?
Cela peut être significatif. Pour certains cela correspond à un mois de salaire, pour d’autres un peu moins peut-être. Tout dépend de la santé financière de l’entreprise. Les salariés des grandes entreprises qui font des bénéfices s’en tirent mieux que ceux qui travaillent dans des entreprises qui ont des difficultés puisque le calcul est assis sur les bénéfices de l’entreprise. La moyenne de la participation est de 1200€. Celle de l’intéressement qui, lui, n’est pas obligatoire, est du même ordre.
Ce n’est donc pas négligeable!
Certainement pas. Les entreprises consacrent chaque année 15 milliards d’euros à la participation et l’intéressement. Si on libérait toutes les sommes épargnées au titre de la participation, de l’intéressement, de l’épargne d’entreprise, on libérerait plus de 60 milliards d’euros. Il y a donc là un gisement considérable que le gouvernement veut exploiter dans deux directions :
- il veut, d’abord, utiliser ces sommes pour améliorer le pouvoir d’achat,
- il veut également utiliser ce gisement pour améliorer les comptes sociaux et, notamment, ceux des caisses de retraite.
Et comment? Qu’est-ce que les retraites viennent faire là?
La participation et l’intéressement échappent aujourd’hui aux cotisations sociales. Ce qui est normal puisqu’il s’agit d’une participation aux bénéfices de l’entreprise. Les dividendes que perçoivent les actionnaires ne sont pas, eux non plus, soumis aux cotisations sociales. Mais si l’on transforme cette épargne forcée en salaire, il n’y a plus de raison de ne pas les intégrer dans les calcul des cotisations sociales. Nicolas Sarkozy ne s’en est d’ailleurs pas caché. Il l’a dit très clairement dans un discours prononcé dans l’Allier : "On est, a-t-il dit, en train de travailler sur un système où je voudrais que les primes d'intéressement soient assujetties aux cotisations vieillesse", afin que la rémunération perçue via "l'intéressement puisse rentrer dans l'assiette de calcul de la retraite".
Si cela se fait, ce serait une véritable révolution et un retournement complet des politiques menées depuis des années.
Et pourquoi?
Ces mesures auront deux effets :
- elles vont, d’abord, signer la mort du capitalisme populaire à la française. La participation, l’intéressement, l’épargne d’entreprise avaient pour objectif de réduire la différence entre le capital et le travail en donnant aux salariés la possibilité d’avoir un capital construit grâce aux bénéfices de l’entreprise. C’était l’idée initiale de De Gaule dont on retrouve l’inspiration dans les mesures les plus récentes, comme celles concernant l’épargne d’entreprise. Ce qui risque de susciter des oppositions fortes au sein de la majorité, voire au sein du gouvernement ;
- elles annoncent, ensuite, et c’est un point qui mérite attention, une modification profonde de la structure salariale. Si l’on suit les propositions de Nicolas Sarkozy, la part du salaire indexé sur les revenus de l’entreprise sera beaucoup plus importante qu’elle n’est aujourd’hui. Je disais tout à l’heure que la participation représentait en moyenne 1200€, l’intéressement représente une somme à peu près comparable. Ce qui fait 2400€, soit l’équivalent du salaire brut moyen. Si on s’en tient à ces chiffres, c’est 8% du salaire annuel qui serait ainsi indexé sur les bénéfices de l’entreprise. Ce n’est évidemment pas négligeable.
Et comme on annonce des mesures fiscales pour inciter les entreprises à développer l’intéressement, les entreprises seront tentées d’augmenter cette part variable.
On aura donc des salaires flexibles…
On ira, effectivement, vers des salaires flexibles, avec des primes élevées lorsque l’entreprise va bien et peu de primes ou pas de primes lorsqu’elle va mal. C’est un modèle qu’on trouve dans plusieurs pays asiatiques, en Corée du Sud, à Singapour qui a des avantages et des inconvénients.
Quels sont ses avantages?
Le premier de ses avantages est de créer une masse salariale flexible, qui varie en fonction des bénéfices de l’entreprise. Ce qui me fait penser que le Medef devrait lui être favorable. D’autant qu’il pourra avancer que cette mesure évite des licenciements dans les périodes difficiles. L’emploi à vie dont on parlait beaucoup dans les entreprises japonaises reposait sur ce dispositif : l’emploi était à vie parce que les salaires diminuaient dans les périodes difficiles.
Cette flexibilité peut également favoriser le changement. Des salariés qui voient leurs bonus baisser peuvent être plus sensibles à la nécessité du changement des méthodes de travail…
Et quels en sont les inconvénients?
Le principal inconvénient est que cela a un effet accélérateur en période de crise. Quand les entreprises vont mal, elles ne versent plus de bonus à leurs salariés, les revenus de ceux-ci baissent, ils consomment donc moins, ce qui ajoute aux difficultés existantes. C’est un accélérateur, de crise lorsque cela va mal et de croissance lorsque cela va bien. C’est un peu comme si on supprimait un amortisseur…
Et vous croyez que cela peut se faire?
Il faut regarder les forces en présence :
- le gouvernement. Il est le dos au mur : cette solution lui permettrait d’améliorer le pouvoir d’achat des salariés sans forcer les entreprises à augmenter leurs salaires et d’augmenter les cotisations sociales sans augmenter le coût du travail ;
- le Medef. Il devrait être favorable à des mesures qui annoncent des masses salariales plus flexibles mais on ne peut exclure qu’il y ait débat au sein de ses instances : l’intéressement qui permettait déjà cela n’a pas été installé dans beaucoup d’entreprises, il serait intéressant de savoir pourquoi ;
- les salariés concernés, c’est-à-dire à peu près un salarié sur deux.
Et quelle pourrait être leur attitude?
Il n’est pas évident d’anticiper ce que vont être ces réactions. D’un coté, ils vont se trouver avec des revenus immédiatement utilisables, ce qui va améliorer leur pouvoir d’achat. D’autant que l’on peut penser que les professionnels du commerce vont trouver le moyen de créer des occasions de dépenser au moment où ces bonus seront versés. Mais est-ce que ce sont ces salariés là qui ont le plus besoin d’une amélioration de leur pouvoir d’achat? Par ailleurs, ces revenus seront amputés des cotisations sociales, au moins des cotisations retraites, ce qui devrait faire grincer des dents même si on nous dit que ces revenus seront demain pris en compte dans le calcul des pensions. On peut, enfin, s’interroger sur la suppression de cette obligation d’épargner une partie de leurs revenus qu’est, en fait, la participation.
Vous croyez que certains vont la regretter?
On ne dispose pas de sondages, pas d’informations sur le sujet, mais les salariés sont, je crois, assez attachés à cette forme d’épargne qui leur permet de se constituer facilement un capital qu’ils peuvent utiliser dans les grandes occasions au moment de leur départ de l’entreprise ou lorsqu’ils se lancent dans l’achat d’un logement ou dans des travaux de réfection de leur logement.
Nous parlions il y a quelques semaines des taxis et nous disions que beaucoup de taxis parisiens avaient commencé leur carrière dans des entreprises. La participation les a aidés à acheter leur licence. Même chose pour ceux qui partent à la retraite. Le déblocage de la participation leur permet de se constituer une épargne de précaution pour les années à venir.
Nicolas Sarkozy et Jean-Pierre Raffarin ont déjà utilisé cette arme à deux reprises sans que l’on puisse parler d’un grand succès. Les salariés apprécient ces mécanismes qui leur permettent d’épargner. Le succès des plans d’épargne entreprise qui permettent à ceux qui le souhaitent de placer les fonds venus de l’intéressement et de la participation en donne une autre preuve. On s’aperçoit que les salariés, surtout ceux qui ont des revenus supérieurs à la moyenne, placent cet argent et ne le consomment pas immédiatement. Je ne vois pas ce qui pourrait empêcher que cela continue.
Alors, bonne ou mauvaise mesure pour le pouvoir d’achat?
On ne connaît pas encore tous les détails du dispositif, mais il devrait, par une espèce de pirouette comptable, augmenter les revenus directement consommables de beaucoup de salariés. En ce sens, on peut dire que cette mesure contribuera à améliorer le pouvoir d’achat. Elle sera certainement plus efficace que la détaxation des heures supplémentaires. Mais ceci dit, il n’est pas certain qu’elle permette au gouvernement de sortir de la seringue dans laquelle il s’est glissé.
Vous voulez dire que même si ces mesures améliorent le pouvoir d’achat, elles ne réduiront la pression de l’opinion sur le gouvernement?
Exactement. Pour deux motifs :
- ces dispositifs ne concernent que les salariés des grandes entreprises. Or, ce ne sont pas les plus malheureux, ce ne sont pas ceux qui ont le plus à souffrir d’une inflation qui monte et de salaires qui stagnent. Les récriminations sur les pertes de pouvoir d’achat de tous ceux qui travaillent dans de petites entreprises, qui n’ont pas de participation, pas d’intéressement et c’est à peu près la moitié des travailleurs, vont continuer. Auxquels il convient d’ajouter les fonctionnaires, les retraités, les gens qui travaillent dans des associations… Tout cela fait beaucoup de monde ;
- ces dispositifs, même s’ils améliorent le pouvoir d’achat ne donnent pas aux salariés le sentiment de s’enrichir puisque ce n’est, en fait, que le transfert de capitaux de l’épargne vers la consommation. Or, on n’aime pas, il n’est pas bon de dépenser son épargne pour vivre au quotidien. On ne le fait qu’en toute dernière extrémité quand on n’a pas d’autre choix.
Vous voulez dire que ces mesures reviennent à “manger son capital”?
C’est bien de cela qu’il s’agit. Et je ne suis pas sûr que cela soit bien perçu dans l’opinion, qu’on n’y voit pas une nouvelle preuve d’appauvrissement. Le gouvernement pourrait donc se trouver dans la situation paradoxale d’avoir pris des mesures qui améliorent le pouvoir d’achat de certains tout en donnant le sentiment à ces mêmes salariés de s’appauvrir.
Ce serait une victoire à la Pyrrhus.