Bernard Girard

Privatisation ne rime pas forcément avec baisse des prix

Vous voulez nous parler des privatisations.
Oui, je voudrais revenir sur un point particulier. L’’impact des privatisations, celle des compagnies de téléphone, de France-Telecom, hier, d’EDF, demain, sur les prix. Vous savez que c’est l’un des arguments majeurs des partisans des privatisations. Ce n’est pas le seul, mais c’est celui qui revient le plus souvent dans les discussions, dans les articles de journaux et celui qui, au fond, gêne le plus les défenseurs du service public.

Il faut dire que dans les semaines qui suivent les privatisations on voit se multiplier des offres plus avantageuses que celles proposées par les sociétés publiques…
C’est bien effectivement ce qui se produit. Cela s’est produit avec le téléphone, cela se produit aujourd’hui avec l’électricité puisque l’on voit des opérateurs approcher les entreprises et leur proposer de réaliser des économies sur leurs consommations d’électricité. Et, apparemment, si l’on en croit les publicités, leurs propositions sont alléchantes, avantageuses.

Et ce n’est pas le cas ?
Leurs propositions sont alléchantes. Ce qui ne veut pas dire que nous dépenserons moins.
Je veux dire qu’il faut se poser la question. On l’a bien vu avec le téléphone : votre budget téléphone a-t-il augmenté ou diminué depuis la privatisation de France Telecom ? Il a probablement fortement augmenté comme celui de nous tous… comme en témoigne, d’ailleurs, le dynamisme du secteur qui progresse beaucoup plus vite que le reste de l’économie et qui occupe une place de plus en plus importante dans notre produit intérieur brut. Je ne voudrais vous donner trop de chiffre, mais en voici deux qui me paraissent significatifs : en 1998, c’est-à-dire au moment de la concurrence sur la téléphonie fixe, les télécommunications représentaient 1,8% de notre produit intérieur brut, elles en représentaient l’année dernière 3,3%, ce qui représente une progression de plus de 80%.

Oui, mais je téléphone plus, et pas tout à fait de la même manière…
C’est vrai qu’il s’est passé beaucoup de choses en six ans : il y a eu la révolution internet et la généralisation des mobiles. Et j’y reviendrai, mais je veux souligner que la déréglementation s’est accompagnée d’une explosion de nos dépenses de téléphones, ce qui l’on peut expliquer de plusieurs manières :
- par l’arrivée de nouvelles technologies, comme la téléphonie mobile qui ont fait exploser notre consommation. Là où la plupart des familles n’avaient qu’une ligne fixe bon marché, chaque famille a aujourd’hui plusieurs lignes fixes et mobiles. Le nombre d’utilisateurs s’est multiplié , les enfants qui n’avaient pas de téléphone en ont un et quand dans une famille il y a plusieurs enfants, il y a souvent plusieurs téléphones ;
- par le remplacement de produits bon marché, comme les lignes fixes, par des mobiles qui coûtent beaucoup plus cher.;
- par la multiplication des produits qui incitent à consommer : je citais internet, mais il n’y a pas que cela, il y a aussi les SMS, tous ces services payants qui coûtent cher, très cher, qui se sont multipliés et qui ont pénétré d’autant plus facilement que la concurrence a dynamisé le marché : lorsque plusieurs concurrents se battent sur le même produit, ils démultiplient leur force commerciale, les investissements publicitaires augmentent et les chances que vous vous équipiez augmentent ;
- par l’opacité des offres : elles sont si complexes qu’il est très difficile de s’y retrouver, de comprendre même ce que l’on vous propose. A lire les publicités, tout est toujours gratuit, il y a des remises, tout est fait pour vous inciter à acheter. C’est lorsque l’on reçoit la première facture que l’on découvre la réalité qui n’est pas toujours rose.  En fait, les opérateurs ont appliqué une stratégie de la complexité et de l’opacité qui a bien réussi aux banques : il n’y a pas deux offres comparables, il est donc très difficile d’arbitrer, de faire jouer la concurrence. Et lorsque l’on veut effectivement la faire jouer, on découvre que l’on est captif, que l’on a signé des contrats qui vous interdisent en pratique de changer de fournisseur… On parle beaucoup de concurrence, mais on n’en a, en fait, que l’apparence.
L’ouverture de la concurrence a fait baisser le prix des appels classiques, locaux, nationaux ou internationaux, et de manière souvent significative, mais elle a entraîné une hausse de nos budgets. Nous payons moins pour chaque appel sur une ligne fixe et cependant nous payons plus.

Et vous croyez que la privatisation a accéléré ce mouvement ?
La privatisation et l’ouverture à la concurrence ont certainement joué un rôle déterminant. Tout simplement parce qu’elles ont favorisé la pénétration beaucoup plus rapide des innovations. Les monopoles sont souvent très prudents lorsqu’il s’agit d’introduire de nouveaux produits. Lorsqu’ils sont publics, comme France Telecom, ils sont forcés de concevoir des offres bon marché, pour le grand public, ce qui allonge les délais. Si ces offres menacent des industriels nationaux, ils sont sensibles à leurs protestations… Et comme ils n’ont pas de concurrent, ils prennent leur temps… On l’a bien vu avec la télécopie arrivée sur le marché alors que France Telecom avait le monopole. France Telecom a tout fait pour bloquer l’arrivée en France de produits bon marché venant  d’Asie pour protéger les intérêts des constructeurs français, notamment de Sagem. Ces freins au développement disparaissent lorsqu’il y a de la concurrence puisqu’il suffit qu’un seul se lance pour que les autres aussitôt suivent. Et pour que nous consommions, que nous achetions…

Pour peu que nous en ayons les moyens…
Pour peu qu’on en ait effectivement les moyens, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. D’où, d’ailleurs, une segmentation du marché et des comportements qui varient selon les revenus. Les écarts en matière de consommation téléphoniques se sont creusés ces dernières années entre les riches et les pauvres, les jeunes et les vieux, entre les parisiens et les provinciaux, les habitants des villes et ceux des campagnes. La consommation de services téléphoniques des parisiens est de 35% supérieure à celle de la moyenne française. Les plus riches consomment près de deux fois de services téléphoniques (téléphones, mobiles, internet…) que les plus pauvres… L’ouverture de la concurrence et les privatisations ont creusé des écarts qui s’étaient fortement réduits dans les années 70 lorsque les pouvoirs publics avaient choisi d’investir massivement dans l’équipement téléphonique de la France.

Vous parliez tout à l’heure d’EDF que le gouvernement a entrepris de privatiser. La situation est différente. On voit mal quels nouveaux  produits on pourrait développer autour de l’électricité…
On doit pouvoir en développer. Mais, même indépendamment de cela, il n’est pas impossible que les coûts de l’électricité augmentent avec la privatisation. C’est ce qui s’est produit en Grande-Bretagne. Je sais bien que les comparaisons sont en ces matières toujours difficiles et n’ont de sens que menées avec prudence et délicatesse, mais l’exemple britannique devrait inciter à suivre de près ce qui va se passer dans les années qui viennent. Lorsque les britanniques ont privatisé les compagnies d’électricité en 1990, l’un des arguments avancés par les promoteurs de cette privatisation était justement qu’elle permettrait de diminuer les prix. Ce qui s’est produit : il y a bien eu une diminution des prix, mais il semble qu’elle a été inférieure à ce qu’elle aurait été si le système de production et de distribution de l’électricité au Royaume-Uni était resté public.

Et comment peut-on le savoir ?
Tout simplement, en comparant les prix réels et les prix qu’aurait facturés le système public s’il avait mis en œuvre les projets de réforme qu’il avait engagés tout en conservant ses méthodes de facturation. On procède par simulation selon une technique que les économistes utilisent assez régulièrement pour analyser les effets d’une politique, un événement. C’est celle que l’on a utilisée pour montrer que la récession de 1982 n’était pas liée à la hausse des prix du pétrole, à l’inverse de celle de 1974. C’est celle qu’on utilise pour prouver les avantages du libre-échange.
Et ces études montrent que l’électricité serait moins chère si les compagnies étaient restées publiques ?
C’est bien effectivement ce qu’elles montrent. L’une des plus approfondies que l’on doit à un universitaire de Birmingham, Robert Branston, montre que les prix pour les consommateurs domestiques dans le régime de la privatisation ont été jusqu’à 20% supérieur à ce qu’ils auraient été si les sociétés étaient restées publiques.

C’est considérable !
C’est effectivement beaucoup, mais ces écarts varient d’une année sur l’autre, en fonction des investissements réalisés, de l’amortissement des usines… 20% est un maximum qui ne concerne, d’ailleurs, que les consommateurs domestiques. La moyenne se situerait plutôt autour de 10%. Pour ce qui est des industriels, on retrouve le même schéma avec des écarts plus faibles, qui tiennent sans doute à ce que les industriels négocient mieux que les particuliers. L’étude dont je parle date de 2000 et ne prend en compte les prix que sur la période 1990-1999. Il n’y a pas de motif que la situation ait vraiment évolué depuis. D’autant que les écarts ont été plus importants à la fin de la décennie qu’au début.

Mais comment peut-on l’expliquer ?…
Cela tient, je crois, à la spécificité du marché de l’électricité. Il s’agit de ce que les économistes appellent un « monopole naturel », ce qui veut tout simplement dire qu’on ne peut pas organiser facilement la concurrence. On ne peut faire en sorte que le client, le consommateur final ait le choix entre plusieurs fournisseurs. On ne peut pas faire venir jusqu’à lui plusieurs réseaux.

Ce qui n’est pas le cas du téléphone…
Ce n’est pas le cas du téléphone mobile puisque l’on a le choix entre plusieurs opérateurs. Mais c’est ce qui se produit avec l’électricité. Le client se trouve donc face à un monopole et il ne peut pas, sauf à être un très très gros consommateur, mettre en concurrence plusieurs fournisseurs. Il est captif, il est prisonnier. Il n’a pas de moyen de pression sur le fournisseur. Lorsque des gains sont réalisés, dans la production ou dans la distribution, et c’est ce qui s’est produit en Grande-Bretagne, ce qu’avaient commencé de faire les sociétés publiques et ce qu’ont poursuivi les sociétés privatisées, le bénéfice en revient à ceux qui ont les moyens de pression les plus importants :
- dans les sociétés publiques, ces gains sont partagés entre le personnel et les clients que défendent les pouvoirs publics, les élus, lorsqu’ils s’opposent à des augmentations de tarifs ou lorsqu’ils les freinent ;
- Dans les sociétés privées en situation de monopole, comme c’est le cas de l’électricité, ils sont partagées entre les actionnaires et le management, les dirigeants dont les rémunérations sont assises sur le cours de l’action. Lorsqu’il y a concurrence, les clients ont naturellement plus de poids, ils peuvent plus facilement imposer qu’une partie des gains réalisés leur soit reversée.

Cela veut dire que les anglais ont eu tort de privatiser l’électricité et que les français ont tort de se lancer dans la même direction ?
On peut avoir plusieurs motifs de privatiser. Cette analyse montre simplement que lorsqu’il y a privatisation, les baisses de prix ne sont pas automatiques. De manière plus générale, on peut dire que les gagnants et les perdants ne sont pas les mêmes. Les privatisations font un gros perdant : les salariés des entreprises publiques et trois gagnants : les actionnaires, le management de ces entreprises dont les salaires augmentent et, enfin, l’Etat. On y pense rarement, mais c’est l’un des paradoxes des privatisations : elles profitent à l’Etat. Il est gagnant à plusieurs titres :
- il a vendu des biens et s’est enrichi,
- il n’a plus besoin d’investir puisque le capital est fourni par les actionnaires, il fait donc des économies,
- il perçoit plus d’impôts puisque l’entreprise fait plus de bénéfices, verse de meilleurs salaires à ses dirigeants et enrichit ses actionnaires qui tous paient des impôts.


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