Bernard Girard

Chronique du  29/09/09

Henri Poglio à la tête d’EDF, erreur de casting



Bonjour, nous allons ce matin parler d’EDF et de son changement de direction…

On en parlait depuis quelques semaines, mais c’est officiel depuis vendredi : Henri Poglio, le patron de Veolia, va prendre la direction d’EDF. Et cette nomination, qui est un peu une surprise puisqu’il semble que l’Elysée a longtemps hésité, n’est pas sans poser de nombreuses questions…

C’est un mauvais choix?

Je ne suis pas certain que ce soit le meilleur choix, mais j’y reviendrai dans un instant. Je voudrais d’abord dire un mot de la méthode choisie pour sélectionner ce Président qui me parait très contestable. Henri Poglio est un professionnel du management, et de ce point de vue là, il n’y a rien à redire : il sait ce que c’est qu’une grande entreprise, il en dirige depuis des années, et de manière satisfaisante. Mais on a parlé, pour occuper ce poste de bien d’autres candidats et, notamment, d’Henri Guaino, le rédacteur des discours de Nicolas Sarkozy. 

Il n’a pas été nommé…

Parce que ceux qui ont pris la décision en définitive ont un peu de bon sens, mais on devine que les enjeux ne sont pas, dans ce mode de désignation, exclusivement économiques. Les directions de ces grandes entreprises sont considérées par beaucoup comme des prises de guerre et de là à ce que ces nominations servent de cadeau à des gens que l’on doit remercier il n’y a qu’un pas. EDF est un très gros morceau et le bon sens a donc prévalu, mais il n’est pas sûr que ce soit toujours le cas. On dit qu’Henri Guaino s’intéresse aujourd’hui à la direction de la Poste. Et il n’est pas le seul. Bien d’autres hauts fonctionnaires visent ce type de postes.  

Cette nomination pose un autre problème : celui du vivier dans lequel sélectionner les dirigeants de ces grandes entreprises. 

Quand on parle des salaires des dirigeants, on dit souvent, pour les justifier, qu’ils sont sur un marché international, en concurrence avec des patrons de grandes entreprises étrangères qui ont, eux, des salaires mirifiques. Or, on n’a, à aucun moment pensé solliciter des candidats étrangers, on aurait pu regarder si en Allemagne, en Grande-Bretagne, au Japon…

Parce que c’est EDF, une entreprise publique…

Cela n’interdisait pas d’aller voir ailleurs. Mais on ne le fait jamais, pas plus dans les entreprises publiques que dans les entreprises privées. Il n’y a pas en Allemagne, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis de grandes entreprises dirigées par des étrangers. On parle beaucoup de globalisation, de mondialisation, mais le marché des dirigeants reste national. Les entreprises peuvent être multinationales, lorsqu’il s’agit de nommer les dirigeants de ces entreprises, les enjeux restent nationaux.

On nous dit aujourd’hui qu’Henri Poglio était le seul candidat, qu’il n’y avait pas d’autre choix, mais on n’est pas allé chercher très loin. On n’a même pas regardé s’il y avait au sein de l’entreprise des gens capables de tenir ce poste.

Il devait pourtant y en avoir…  

S’il y en avait, on ne les a jamais évoqués. Peut-être, tout simplement, parce que le Président sortant n’a pas préparé sa succession. Mais pourquoi l’aurait-il fait? Lorsque l’on est nommé par le pouvoir politique, choisi à l’extérieur de l’entreprise, et que l’on sait qu’il en sera de même pour son successeur, on ne prépare pas sa succession.

Et c’est un problème? 

Certainement. Lorsqu’un patron vieillissant pense à sa succession, lorsque ses actionnaires l’incitent à s’en préoccuper, il regarde d’abord, s’il y a des gens capables de faire ce travail dans l’entreprise. Comme il n’a pas envie de partir tout de suite, il choisit en général des gens jeunes, d’une autre génération auxquels il demande de faire leurs preuves en leur confiant des missions difficiles, la direction de départements ou filiales importantes, stratégiques. Ils apprennent ainsi leur métier, et s’ils réussissent, ils acquièrent une véritable légitimité au sein de l’entreprise. Comme ils sont jeunes lorsqu’ils prennent leurs fonctions, ils peuvent penser au long terme. Ce que ne fait pas forcément un homme de soixante ans qui risque de ne pas voir les effets de ses décisions. 

Et cette organisation des successions sont fréquentes?

Elles le sont de plus en plus dans les grands groupes. C’est exactement ce qu’a fait Henri Poglio qui a choisi, comme successeur, Antoine Frérot, un homme né en 1958, qui a donc tout juste cinquante ans. 

Justement, Henri Poglio. Vous nous disiez tout à l’heure que c’était un meilleur choix qu’Henri Guaino, mais est-ce un bon choix?

Poglio est incontestablement un manager de qualité. Il a fait ses preuves chez Véolia et il connaît bien EDF puisqu’il siège au conseil d'EDF depuis 2004 et en préside le comité stratégique. On lui avait d’ailleurs proposé la présidence de l’électricien en 2004 et il avait alors refusé préférant rester chez Véolia.

Et pourquoi?

On a beaucoup dit qu’il est très attaché à Véolia, entreprise dans laquelle il a fait toute sa carrière, mais on ne peut exclure des raisons bassement matérielles. Pierre Gadonneix, l’actuel président d’EDF, a gagné, l’année dernière, un peu plus d’un million d’euros, ce qui est considérable pour quelqu’un qui a fait, comme lui, l’essentiel de sa carrière dans la fonction publique. Stock options compris, Henri Poglio a gagné en 2008 2,5 millions d’euros. On n’abandonne pas comme cela 1,5 million d’euros. Il sera intéressant de voir ce qu’il a obtenu des pouvoirs publics en la matière alors même que les salaires des dirigeants sont sur la sellette.  

Mais quelles peuvent être les conséquences de ce choix pour EDF?

Je dirai, d’abord, que ce n’est pas un très bon signal adressé aux cadres supérieurs de l’entreprise. On peut craindre qu’ils ne se renferment sur leur métier, leur territoire. Mais il y a autre chose. 

Poglio n’a jamais fait mystère de son intention de rapprocher Veolia d’EDF. Il en avait fait même une des conditions de son recrutement chez EDF. Il voulait conserver un pied chez Veolia. Il avait, semble-t-il, abandonné cette exigence, mais hier soir, le conseil d’administraton de Véolia l’a nommé Président, ce qui veut dire que le projet de rapprocher les deux entreprises, projet qu’il caresse depuis la fin des années 90 et auquel il avait travaillé avec François Roussely, le patron d’alors d’EDF, est plus que jamais d’actualité.

EDF et Veolia ont déjà une filiale commune, Dalkia, et EDF possédait 4% du capital de Véolia. Une participation que l’électricien avait envisagé de vendre l’année dernière pour financer le rachat de British Energy. Aujourd’hui, on dit qu’EDF va reprendre 13 ou 14% du capital de Veolia. 

Et ce rapprochement n’est pas à vos yeux une bonne chose?

Ce rapprochement n’est pas absurde. Veolia est spécialisé dans la fourniture de services aux collectivités territoriales, environnement, transports, énergie, chauffage, climatisation… tous métiers connexes de ceux d’EDF. Les liens entre Poglio et Antoine Frérot, son successeur à la tête de Véolia, faciliteront les choses. Les deux hommes se connaissent bien, il leur sera facile de travailler ensemble. Et ce rapprochement ne serait pas une innovation. Il y a deux ans, GDF avait tenté de rapproché de Suez qui avait une grosse activité dans l’environnement. Nicolas Sarkozy s’y était alors opposé, ce qui rend un peu surprenante la décision de nommer aujourd’hui à la tête d’EDF le patron de Véolia.

Si ce rapprochement se fait, cela fera une très grosse entreprise…

On ne parle pas de fusion, seulement de rapprochement, ce qui est différent et plus prudent. Vous savez que les fusions conduisent souvent à l’échec. Mais il est vrai que ce rapprochement relève de cette volonté de beaucoup d’entreprises de grossir, grossir. 

Le tout est de savoir si ce rapprochement est dans l’intérêt d’EDF.

Veolia est une entreprise très internationalisée, présente dans des dizaines de pays. Cela peut être un atout pour EDF qui a entrepris de s’internationaliser et qui a certainement besoin de compétences dans ce domaine et de contacts politiques, ce que Veolia a. Veolia maîtrise également et c’est un autre atout les marchés de type concession service public, ce qui est moins le cas d’EDF qui a toujours fonctionné sous le régime du monopole…

Ce qui peut être un avantage quand on parle d’ouverture des marchés à la concurrence…

Sans doute, mais cela peut aussi inquiéter les salariés qui risquent de se demander si l’arrivée à la tête de l’entreprise d’un homme du privé n’est pas une manière de préparer la privatisation. 

C’est à l’ordre du jour? 

Le capital d’EDF est ouvert depuis plusieurs années et on ne peut exclure que le gouvernement qui en contrôle aujourd’hui à peu près 85% ne vende une partie de ses actions dans le cadre de sa lutte contre les déficits et l’endettement. Mais, paradoxalement, le problème est moins la privatisation d’EDF que la nationalisation rampante de Véolia. Si l’on ajoute aux participations actuelles et à venir d’EDF dans Veolia celles del a Caisse des Dépôts, l’Etat est son premier actionnaire, ce qui peut être un problème…

Et pourquoi?

Cela peut gêner certains clients. On peut très bien concevoir qu’une ville comme Chicago ne souhaite pas voire ses ordures ménagères traitées par une société qui dépend d’un gouvernement étranger…

Venons-en à ce qui vous fait douter de l’intérêt de ce rapprochement…

Plusieurs choses. D’abord, ce ne sont ni les mêmes métiers ni les mêmes interlocuteurs. On ne vend pas une centrale électrique comme on vend un contrat de gestion d’un réseau de bus. 

Les rapprochements ont un sens :

Lorsqu’ils permettent à l’entreprise de consolider ses marchés, ce qui se produit lorsqu’elle rachète des entreprises qui distribuent ses produits : elle peut alors additionner les marges du producteur et du distributeur,

Lorsqu’ils lui permettent de contrôler un fournisseur,

Ou lorsque cela limite les risques de son activité. Des entreprises qui ont des activités cycliques peuvent, par exemple, choisir de se rapprocher d’entreprises qui ont une activité avec d’autres cycles. Lorsque l’une va mal, l’autre va bien…

Mais rien de pareil dans ce cas…

Non, rien de pareil. Et c’est ce qui rend ce rapprochement un peu bizarre. On ne comprend pas bien la logique. Qu’est-ce que cela peut apporter à l’une comme à l’autre. Par contre, on voit les inconvénients. Les deux entreprises sont très endettées. Et Poglio ne s’est montré en la matière ni très vertueux ni très habile. Nommer à la tête d’une entreprise aussi endettée qu’EDF, un patron qui a lui-même, contribué à l’endettement de son groupe n’est peut-être pas la meilleure idée.

C’est à cause de cet endettement que son prédécesseur voulait augmenter le prix de l’électricité de 20%?

Exactement. Pierre Gadonneix voulait augmenter le prix de l’électricité en France pour financer des achats à l’étranger qu’il ne pouvait plus financer par l’emprunt. On aimerait savoir comment Henri Poglio va s’y prendre. L’annonce de la prise de participation d’EDF dans Veolia est, de ce point de vue, plutôt inquiétante. N’y avait-il pas mieux à faire?

On peut d’ailleurs s’inquiéter d’une autre décision passée inaperçue : le gouvernement vient de supprimer le poste réservé à un représentant des consommateurs au Conseil d’Administration d’EDF. Ce qui veut dire qu’il n’y aura plus personne dans ce conseil pour se soucier de nos intérêts. C’est de mauvais augure dans une entreprise aussi endettée qu’EDF, avec un patron dont la principale compétence est tournée vers l’international.

Vous le disiez tout à l’heure, Veolia est un spécialiste de l’environnement. EDF a dans ce domaine beaucoup à se reprocher. On peut se dire qu’un patron sensible aux questions d’environnement peut être une bonne chose dans le contexte actuel…

C’est un des arguments avancés par les avocats de cette nomination. Veolia a effectivement une bonne expérience des économies d’énergie et des énergies renouvelables. Il exploite tant en France qu’à l’étranger des usines qui fabriquent de l’électricité à partir de la biomasse. Ce qui est logique. Dès lors que l’on récupére des déchets et des ordures, que l’on traite des eaux usées, on produit du méthane et il est assez naturel de penser à la production d’électricité. Mais que vaut-il mieux pour l’environnement? Que des entreprises se fassent concurrence, donnent aux acteurs la possibilité de choisir entre plusieurs filières industrielles, ou qu’elles se rapprochent?

La concurrence est plus efficace?

Elle serait en tout cas plus dans la logique actuelle…

J’ajouterai que la biomasse, les nouvelles énergies ne sont pas l’essentiel pour EDF. EDF est une entreprise du nucléaire. C’est sa spécialité, c’est ce qu’elle sait le mieux faire. C’est sur ce créneau qu’elle est le plus compétitive, qu’elle est leader mondial. Et, aujourd’hui, son problème majeur est la maintenance et le rajeunissement de son parc nucléaire qui représente 85% de sa production d’électricité et qui vieillit et doit être progressivement renouvelé à partir de 2020, c’est-à-dire demain. Cela veut dire des investissements considérables, des choix technologiques difficiles, des batailles politiques qui sont loin d’être gagnées et un appareil industriel très lourd à mettre en place. Pour EDF, l’enjeu des dix prochaines années est là.

Ce qu’on attend de son patron, c’est qu’il mette l’entreprise en situation de le faire au mieux. Et là-dessus, Poglio n’est pas le mieux placé. Il ne connaît pas ce métier, il n’a pas les réflexes de l’ingénieur élevé dans la culture de la sécurité et de la maintenance. Alors même que c’est ce dont a besoin EDF. 

Il aurait donc mieux valu nommer à la tête de l’entreprise quelqu’un venant de son sein.

Oui, ou à a défaut, quelqu’un maîtrisant ces questions, comme Patrick Kron, le patron d’Alstom dont le nom a été avancé ou, bien sûr, Anne Lauvergeon, dont on a aussi parlé. 




Note de lecture


Comme chaque semaine, vous souhaitez nous faire d’une de vos lectures…

Oui, et je voudrais aujourd’hui vous dire un mot d’un article tout à fait étonnant que Le Monde a publié la semaine dernière. Vous vous souvenez sans doute des propos de Brice Hortefeux sur les arabes : "Il en faut toujours un. Quand il y en a un, ça va. C'est quand il y en a beaucoup qu'il y a des problèmes."

Propos qui ont suscité des réactions très vives…

Et plus que cela puisque Le Monde a eu l’idée de demander à un de ses journalistes d’origine maghrébine, d'origine maghrébine, Mustapha Kessous, de raconter son quotidien, ces mille humiliations qu'il subit régulièrement parce qu'il s'appelle Mustapha plutôt que Claude ou Robert (Cela fait bien longtemps que je ne prononce plus mon prénom quand je me présente au téléphone). Article effarant.

On savait les poids des discriminations dans le logement ou le travail, mais quoi qu'ayant longuement travaillé sur ce sujet, je n'avais pas mesuré combien elles pouvaient être diffuses. Mustapha Kessous raconte comment on le prend, lorsqu'il va interviewer quelqu'un au nom du Monde, pour un videur de boite de nuit, un vigile, un chauffeur… Comment, lors d'un examen dans une école de journalisme, on lui pose ce qu'il appelle gentiment de "drôles de questions." Ou, pire encore, comment Brice Hortefeux l’a un jour accueilli Brice d’un sourire et d’un : "Vous avez vos papiers ?"

C’est semble-t-il sa forme d’humour!

Le plus étonnant, le plus désolant est que ces humiliations ne sont pas le fait des seuls petits blancs électeurs du Front National, comme on a trop tendance à le croire, mais de tous, des ministres, mais aussi des intellectuels, de membres de la classe moyenne…

Des intellectuels?

Oui, d’intellectuels qui ne croient pas mal faire et qui humilient sans même s’en rendre compte. Ce témoignage met en évidence la différence entre ceux qui se trouvent victimes de ces petites humiliations et ceux qui y échappent. Il suffit, cependant, d'en avoir été une ou deux fois victime pour mesurer ce que cela peut produire de colère et, plus encore, d'interrogations sur ce que l'on est, sur ce que l'on vaut ("suis-je donc si insignifiant que l'on puisse me prendre pour un vigile?").

Et ce jeune homme est journaliste au Monde, ce qui veut dire qu’il a réussi…

Mais c’est peut-être pire… Ce témoignage révèle la situation particulièrement difficile de ceux qui ont joué pleinement le jeu, qui ont un emploi et une position sociale, qui ont, en un mot, réussi. Ils ne peuvent utiliser aucun des mécanismes de défense qui protègent les jeunes des banlieues (vivre dans un milieu où l'on est majoritaire, faire des discriminations une excuse pour ses échecs ou une arme contre le système…) et sont plus encore que les plus démunis victimes de ces humiliations à répétition. Et, de ce point de vue, le fait d'être journaliste, de faire un métier qui expose sans cesse à voir de nouveaux visages, à rencontrer de nouveaux interlocuteurs, complique les choses. Mieux vaut, sans doute, être informaticien dans une grande entreprise.

Mais que faire?

Le Monde  ne compte pas s’arrêter là : il demande à ses lecteurs des témoignages du même type qu’il va publier. Ce qui devrait faire réfléchir chacun… et montrer à tous ceux qui disent cce genre de choses sans y penser comment elles peuvent être blessantes.

A lire Mustapha Kessous, on mesure mieux la gravité des propos de Hortefeux. S'ils sont plus le signe d'une arrogance de classe que du racisme, ils contribuent à entretenir ces discriminations, ces petites humiliations qui font souffrir des gens qui ne le méritent pas. Pour ce seul motif, Nicolas Sarkozy a eu tort de ne pas forcer Hortefeux à la démission. Cela aurait montré qu'il y a des propos qui ne sont pas tolérables en République, même présentés sous forme de blague. 

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