Bernard Girard
Chronique du 28/02/06
Avoir des filles fait-il voter à gauche?
Bonjour, vous avez choisi de nous parler ce matin d’un sujet pour le moins étrange. Avoir des filles fait-il voter à gaucher?
C’est effectivement une question étrange. Mais si je la pose, c’est que je viens de lire l’article d’un économiste britannique Andrew Oswald1 qui est un spécialiste de l’exploration des données statistiques. C’est un de ces économistes qui manipulent ces quantités considérables de données que produisent les institutions nationales et internationales et qui cherchent des corrélations entre des phénomènes en apparence très éloignés les uns des autres…
Et dans le cadre de ce travail, il est tombé sur une corrélation entre le sexe des enfants et le comportement politique des parents?
C’est un peu cela. Il en conclut, d’ailleurs, que les gens qui votent à gauche viendraient souvent de familles dans lesquelles il y aurait beaucoup de filles…
C’est un peu farfelu…
Résumé comme je viens de le faire, cela peut paraître farfelu, mais en réalité cela s’inscrit dans une longue tradition de réflexion sur l'étude du comportement collectif des électeurs dont le plus bel exemple est à chercher, en France, dans les travaux d’André Siegfried, ce géographe du début du 20 ème siècle qui avait mis en évidence la corrélation entre la répartition des opinions dans l’Ouest de la France et la géographie physique. “Les climats naturels, écrivait-il, recouvrent les climats politiques”. Les comportements politiques étaient, dans son analyse, liés aux modes de faire-valoir du sol, modes eux-mêmes lié à la géologie, à la présence d’eau, tous facteurs qui ont un impact sur la taille et la distribution dans l’espace des exploitations agricoles…
Il opposait les régions de fermes isolées et les régions où la population vit en petits hameaux dans lesquels on ne peut survivre qu’en coopérant. Les premières étant plus à droite et les secondes plus républicaines. C’est une piste de réflexion, d’analyse qui a, depuis, été reprise et approfondie par d’autres géographes, notamment par Yves Lacoste.
Oswald s’intéresse lui à la structure familiale, mais on est bien dans le même type de réflexion qui tente de comprendre nos comportements collectifs.
Les thèses de cet économiste vont plutôt à l’encontre de ce que l’on a souvent dit du vote des femmes qui serait plutôt à droite…
On l’a beaucoup dit dans les pays catholiques où les femmes seraient sous l’influence des prêtres. Est-ce toujours vrai? je n’en suis pas sûr. Les différentes enquêtes que l’on possède montrent que l’écart idéologique entre les hommes et les femmes s’est formidablement rétréci dans des pays comme les nôtres. Au début des années 70, 54% des hommes votaient en France à gauche et seulement 49% des femmes. L’écart s’est aujourd’hui formidablement réduit. Et ce qui est vrai de la France, l’est ailleurs2. Dans beaucoup de pays, les femmes votent plus à gauche que les hommes. Aux Etats-Unis elles sont plus démocrates que les hommes. Mais, je le répète, il ne nous parle pas des comportements des électrices, mais de celui des familles qui ont plutôt des filles ou plutôt des garçons. Mais revenons à Oswald.
Vous nous disiez qu’il s’appuie sur des données statistiques. Lesquelles?
Il est parti de statistiques britanniques qui sont, il est vrai, assez troublantes puisqu’elles montrent que plus il y a de filles dans une famille plus celle-ci vote libéral ou travailliste. A l’inverse, plus il y a de garçons, plus elle vote conservateur. Et plus les filles sont jeunes plus la tendance est marquée. Les écarts sont significatifs et, je le précise, les analyses statistiques sont pointues. Andrew Oswald ne se contente pas d’un rapide sondage auquel on peut faire dire ce que l’on veut. Je ne vais vous donner qu’un chiffre mais qui donne une indication. 77% des familles qui ont trois filles et pas de garçons voteraient à gauche alors qu’elles ne seraient que 66% pour celles qui ont trois garçons et pas de filles. L’écart est donc net.
Est-ce que cela ne tient pas à une illusion, à un biais statistique?
Oswald s’est effectivement posé la question et il s’est demandé si la naissance des filles modifiait les comportements électoraux, si des familles conservatrices devenaient travaillaient travaillistes ou libérales après la naissance des filles, ce qu’il a pu faire tout simplement parce que la base statistiques sur laquelle il a travaillé a un historique. C’est une enquête sur 10 000 ménages représentatifs que l’office statistique britannique mène depuis 1991.
Et la réponse est positive…
On observe effectivement des glissements, des changements d’opinion.
Mais c’est vrai ailleurs qu’en Grande-Bretagne?
Oswald a, évidemment, cherché à vérifier le phénomène dans d’autres pays, ce qui n’est pas facile puisqu’il faut trouver des séries statistiques pertinentes. Mais il en a trouvé en Allemagne où l’on observe le même phénomène. La probabilité qu’un allemand vote à gauche augmente de 2,5% chaque fois qu’il a une fille. Ce qui confirme les résultats tirées des données britanniques3. J’imagine que dans les mois qui viennent d’autres travaux viendront soit confirmer soit infirmer ces résultats pour d’autres pays mais pour l’heure, ils paraissent solides.
Et quelles explications propose-t-il?
De manière assez classique pour un chercheur, Oswald a commencé par chercher s’il n’y avait pas déjà dans la littérature des analyses qui observent le même phénomène. Et il en a trouvé, il cite notamment des travaux américains récents, ils datent de 2004, qui montrent que les pères avaient des positions plus libérales sur l’avortement, le travail des femmes, la parité hommes-femmes… lorsqu’ils avaient des filles. Ce qui n’est pas très surprenant. On est plus sensible aux écarts de salaires entre hommes et femmes lorsque l’on a des filles qui en souffrent.
Son hypothèse n’est pas tellement différente. Son intuition est au fond que le souci des enfants amène les parents à sélectionner des vues politiques qui sont conformes à ce qui leur est favorable. Or, des parents qui se soucient de l’avenir de leurs filles devraient être plutôt tentés par des politiques de gauche.
Pourquoi?
Les femmes, dit-il, profitent plus que les hommes des biens publics, la sécurité, les crèches municipales, l’école… Comme, par ailleurs, elles soufrent de discriminations salariales, elles sont moins affectées que les hommes par des augmentations d’impôts nécessaires pour fournir ces services. Elles bénéficient donc donc plus des politiques que mènent des partis de gauche qui n’hésitent pas à augmenter les impôts pour augmenter les services publics.
Les pères qui souhaitent le bonheur de leurs filles sont amenés à tenir compte de ces éléments dans leurs comportements politiques et cela peut les amener à voter à gauche. A contrario, les mères qui ont des fils ajustent leurs comportements à ce qui est semble être l’intérêt de leur fils qui auront de bons salaires, qui devront donc payer des impôts, du coup, elles choisissent des comportements politiques plus à droite.
Et cela vous parait plausible?
C’est une thèse qui n’a rien d’absurde. Oswald explique que cela se situe sans doute au niveau inconscient. Et il a probablement raison. Mais, partant de ces données et de cette intuition, il construit un modèle dans lequel les individus seraient des acteurs conscients et complètement rationnels, soucieux exclusivement de la poursuite de leur intérêt privé, personnel. Un modèle classique, en quelque sorte. Et les résultats vont bien dans la même direction.
Mais on pourrait, naturellement, avancer d’autres explications.
A quoi pensez-vous?
On pourrait, par exemple, dire que les garçons sont en général plus turbulents que les filles, qu’ils incitent les parents à se comporter de manière plus autoritaire, à développer, dans leur éducation, des valeurs, des arguments plus proches de la droite que de la gauche. Je pense à tout ce que l’on peut dire sur la nécessité de respecter les règles, la discipline, sur l’utilité des sanctions, sur l’autorité des professeurs… toutes choses que l’on dit moins lorsque l’on élève des filles.
Vous voulez dire que les parents de garçon pourraient devenir de droite en se convaincant eux-mêmes de ce qu’ils disent à leur fils pour les éduquer?
Ce serait une autre manière d’expliquer les statistiques que donne Oswald. On pourrait, encore, expliquer que les familles de garçons développent des structures patriarcales, autoritaires et hiérarchiques tandis que les familles où les filles dominent développent plutôt des structures plus solidaires. Tout cela mériterait naturellement d’être vérifié.
Avec des explications de ce type, on s’éloigne de l’économie…
C’est exact et c’est sans doute pourquoi Oswald ne les examine pas. En bon économiste, il cherche des explications du coté de type économique et il a probablement raison. Mais si je vous ai présenté cet article, ce n’est pas seulement pour vous parler du vote et des comportements électoraux, c’est aussi pour deux autres motifs.
Cet article met en évidence la puissance des statistiques qui nous permettent de découvrir des relations entre des phénomènes en apparence très éloignés, ici le vote et la structure familiale. Mais les statistiques permettent de découvrir bien d’autres corrélations. Elles sont devenues, je devrais plutôt dire, elles sont en passe de devenir un outil majeur dans la gestion et le management et, de manière plus générale, partout où l’on dispose de base de données numériques importantes.
Il y a, dans la dernière livraison de la Harvard Business Review, qui est, comme vous le savez, une revue très lue dans les milieux qui s’intéressent aux questions d’organisation et de management, un article qui leur est consacré. L’auteur y montre que les entreprises qui réussissent le mieux sont celles qui utilisent le mieux cet outil dans le marketing, les achats… Or, les statistiques sont une discipline compliquée, difficile, dont la manipulation et l’exploitation demandent de véritables compétences. Des compétences qui manquent en Europe comme aux Etats-Unis. D’où la tentation des entreprises d’aller les chercher là où elles existent. C’est-à-dire dans les nouveaux pays et, d’abord, en Inde qui a, comme vous le savez, une grande tradition mathématique.
Vous voulez dire que des entreprises délocaliseront demain leur service marketing ou leur service achats en Inde faute de trouver des informaticiens en Europe ou aux Etats-Unis?
Pourquoi parler de demain? C’est ce que fait actuellement IBM dont une partie des activités de marketing Europe sont prises en charge par des collaborateurs installés en Inde. Si je le signale, c’est pour rappeler que les délocalisations se préparent longtemps à l’avance. En négligeant aujourd’hui l’enseignement des mathématiques, en acceptant que nos étudiants abandonnent les études scientifiques au profit d’études littéraires, et vous savez que c’est une tendance générale dans nos pays, nous nous préparons les délocalisations de demain. Les entreprises qui voudront utiliser dans leur travail quotidien des statisticiens n’auront d’autre solution que de s’adresser à des indiens, à des chinois, à des gens installés à l’autre bout du monde. Par indifférence, manque d’esprit de prospective, nous détruisons aujourd’hui les emplois de demain.
On est loin du vote des filles, mais vous nous parliez de deux motifs de nous présenter cet article…
Cet article me parait intéressant pour un autre motif encore : il introduit les enfants dans la réflexion économique. Ou, plutôt, le souci de l’avenir des enfants. De là à introduire les générations futures dans la réflexion économique il n’y a qu’un pas qu’Oswald a, d’ailleurs, franchi dans un autre article qui date de 2003.
C’était à propos de l’éducation?
Non, c’était sur un sujet tout différent, l’énergie, le changement climatique. Il faisait observer que nous n’avons, nous, pas vraiment à souffrir du réchauffement climatique, et que, de ce fait, nous n’avons pas vraiment de motif de nous en préoccuper.
Sauf si nous nous préoccupons du confort de nos enfants!
Exactement! Et il se demande dans cet article qui est, par ailleurs, tout à fait intéressant comment nous inciter à nous préoccuper d’un sujet qui devrait nous laisser indifférent, comment nous amener à prendre en compte l’intérêt des générations futures.
Et il propose une solution?
Oui, il propose de créer des bonds d’économie d’énergie que l’Etat donnerait aux entreprises qui économisent l’énergie, bonds qui ne viendraient à échéance que dans un avenir lointain. Il parle de 2045. À ce moment là, les entreprises pourraient toucher la valeur de ces bonds. Pour que cela fonctionne, il faudrait, naturellement, que se crée un marché, que les entreprises puissent les utiliser pour emprunter de l’argent, puissent éventuellement les vendre… mais vous voyez comment le souci des générations futures pourrait ainsi être intégré dans les préoccupations quotidiennes des financiers.
On est loin des filles et du vote des parents…
Oui et non. Dans les deux cas, il s’agit bien de réflexions sur l’avenir et sur la manière dont on l’intègre dans nos décisions économiques quotidiennes, dont, au fond, l’avenir fait le présent.