L’alliance LO-LCR et l’émergence d’une oligarchie en France

 

Bernard Girard, bonjour. Je pensais que vous nous parleriez du Forum social européen des altermondialistes or, vous avez choisi de nous parler de l’alliance LO-LCR qui me paraît certainement moins importante…

Je ne suis pas sûr qu’elle soit moins importante. Je crois qu’elle participe d’un même phénomène. Vous avez vu que lors de la manifestation qui a clôturé le FSE, des anarchistes et des autonomes ont lancé des canettes de bière sur les quelques centaines de socialistes qui manifestaient. Le journaliste du Monde raconte avoir vu des badauds crier, je cite, " leur haine à l’égard du PS : " Lynchez les ! Ils n’ont rien à faire ici. " s’époumone un homme qui assure " ne plus voter pour personne depuis plusieurs années. "

Passons sur le lynchage qui relève plus des pratiques fascistes que du débat démocratique. Cette volonté d’en découdre avec le parti socialiste sans proposer d’alternative me paraît participer d’une évolution inquiétante de notre système politique qu’on a déjà vue à l’œuvre lors des dernières élections présidentielles et qui consiste, pour l’essentiel, à nous faire changer de régime, à passer d’un régime démocratique à une sorte de régime oligarchique…

L’oligarchie, c’est un peu le contraire de la démocratie…

C’est le pouvoir d’une minorité, des plus riches, des plus puissants, des plus violents… Les régimes socialistes étaient des oligarchies dans lesquelles le pouvoir revenait à la nomenklatura. L’Afrique du Sud, dans un registre complètement différent, était une oligarchie basée sur le racisme puisque 20% seulement de la population participait à la vie politique. Nous nous orientons vers une oligarchie d’un type nouveau qui naît de l’éloignement volontaire de pans entiers de la population qui ne participent plus au jeu démocratique.

Vous pensez à l’abstention…

Bien sûr, mais pas seulement. Il y a aussi les gens qui ne s’inscrivent pas sur les listes électorales et ceux qui choisissent de voter pour des organisations politiques qui ne souhaitent pas prendre le pouvoir…

Comme l’extrême gauche et l’extrême droite ?

Oui, encore que ne sois pas sûr qu’il faille les mettre dans le même sac. Le Front National a pendant longtemps joué ce rôle, mais je crois que ses dirigeants ont, aujourd’hui la volonté de gagner des élections, de gouverner des villes, des régions, d’agir dans les institutions. Le Pen a vraiment envie de devenir Président de la région Paca. Et beaucoup de ses électeurs ont souhaitent le voir appliquer son programme même si personne ne sait très bien en quoi il consiste. Ce n’est probablement pas le cas pour l’extrême gauche. Je ne crois pas qu’Arlette Laguiller souhaite gouverner, et ses électeurs ne voudraient certainement pas la voir appliquer son programme et vivre dans un régime de dictature du prolétariat. Même si l’on exclut le Front National, on voit qu’un pourcentage très important de la population, de 40% à 50%, s’est, lors des dernières élections, exclu spontanément du jeu démocratique. Et c’est ce qui me fait parler de risque d’oligarchie.

Cela paraît considérable…

Et pourtant… si l’on ajoute aux 28% d’abstention du premier tour des dernières élections présidentielles, les 10% des voix de l’extrême gauche, on arrive à 38%. Si l’on y ajoute les Français qui seraient en âge de voter et qui ne se sont pas inscrits sur les listes électorales et qui seraient à peu près trois millions, on passe allégrement les 40%. Tout cela autorise à parler d’une évolution vers un système qui donne à une partie seulement de la population le pouvoir de choisir les dirigeants. Il n’y aurait que demi-mal si ces électeurs formaient un échantillon représentatif de la société française…

Mais ce n’est pas le cas !

Et non. Certaines catégories et régions sont mieux représentées que d’autres. C’est une France installée et plutôt âgée, qui vote. Les jeunes sont sous représentés parce qu’ils oublient de s’inscrire et s’abstiennent massivement. Les catégories populaires sont dans la même situation. L’INSEE a montré que les propriétaires participaient plus à la vie politique que les locataires, que les salariés du secteur public votent plus que ceux du secteur privé… Cette France qui vote attend naturellement de ses élus des politiques conformes à leurs attentes qui ne sont pas forcément celles de toute la population. Cette tendance à l’oligarchie conduit de fait les politiques à privilégier cette partie de la population qui vote et à négliger ceux qui ne participent pas au jeu démocratique.

C’est déjà le cas ?

Mais certainement. Prenez les baisses d’impôts : les gens qui en paient sont sureprésentés dans le corps électoral et cela incite les politiques à chercher comment les diminuer. Plus il y aura d’abstentions chez les plus démunis, plus on parlera de les diminuer. Dans un tout autre domaine, la réhabilitation de quartiers habités en majorité par des gens qui ne votent pas, qu’il s’agisse d’immigrés ou de français ne peut pas être la priorité de politiques qui cherchent naturellement à séduire leurs électeurs. La dégradation de certains quartiers de banlieue, leur isolement, le sous-investissements dans les équipements publics, l’absence de transports en commun persistera tant que leurs habitants ne sont pas une force électorale qu’il faut soigner.

On parle souvent des inégalités qui se creusent dans nos sociétés. L’abstention, le refus de s’inscrire sur les listes électorales, le vote pour des organisations qui se mettent à l’écart du jeu démocratique y contribuent en retirant tout simplement aux plus démunis l’occasion de s’exprimer et de trouver des porte-parole, des avocats, des élus qui, dans les conseils municipaux, à l’Assemblée Nationale se battent pour que des mesures soient prises en leur faveur.

La montée des inégalités ne serait donc pas liée seulement à des phénomènes économiques ?

On ne peut pas séparer complément les phénomènes économiques du contexte politique. Il y a, chez les économistes, toute une littérature qui s’interroge sur le rôle des institutions politiques sur le développement économique.

Ces travaux insistent sur le rôle qu’a joué la démocratie dans le développement de l’Etat providence : les plus démunis ont utilisé leur droit de vote pour obtenir un partage plus équitable des richesses publiques. La dérive oligarchique renverse ce mouvement. Et c’est vrai un peu partout dans le monde développé. On observe en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis comme en France, un parallélisme entre la montée des abstentions et celle des inégalités. L’une va avec l’autre.

Mais ce n’est pas parce que l’on vote pour quelqu’un qu’il est élu et ce n’est pas parce qu’il est élu qu’il va pouvoir mener la politique que l’on souhaite…

Bien sûr, mais le retrait massif de catégories entières de la population élimine du débat politique les questions qui les concernent. Prenez le cas des immigrés qui ne peuvent pas voter. Comme ils ne votent pas, aucun candidat ne va à leur rencontre, ne cherche à comprendre leurs difficultés, à proposer des solutions pour les résoudre. Pourquoi se donneraient-ils ce mal alors même qu’ils ne votent pas ?

Imaginez maintenant que les immigrés votent. Dans les villes dans lesquelles ils représentent une part significative du corps électoral, aucun candidat ne pourrait plus les ignorer : la résolution de leurs problèmes ferait partie de tous les programmes. Cela ne veut pas dire que tous les candidats proposeraient les mêmes solutions, il y aurait probablement des solutions de droite et des solutions de gauche, mais tous en parleraient. Les immigrés auraient donc beaucoup plus de chance de les voir traités et résolus. J’ai pris l’exemple des immigrés qui n’ont pas le droit de vote, mais c’est la même chose pour tous ceux qui ont le droit de vote et se tiennent en retrait de la vie politique.

Mais est-ce que ce retrait ne vient pas de ce que beaucoup gens ont le sentiment que la gauche et la droite c’est blanc bonnet et bonnet blanc ?

Mais c’est tout simplement faux ! comment peut-on comparer la politique de Raffarin et celle de Jospin ? qui peut dire qu’un gouvernement de gauche aurait touché aux allocations des chômeurs de longue durée ? Ceci étant, il faut je crois distinguer deux attitudes :

Mais c’est peut-être qu’ils ne font plus confiance aux politiques pour résoudre leurs problèmes…

Plus de 40% des abstentionnistes disent effectivement ne plus faire confiance aux hommes politiques. Et on en tire en général argument pour critiquer les hommes politiques : ils ne seraient pas la hauteur, ils ne tiendraient pas leurs promesses, ne sauraient pas résoudre les problèmes de notre société, le chômage, l’insécurité… Mais cette défiance peut avoir d’autres causes. On pourrait, par exemple, rapprocher le développement de l’abstention de l’effritement des liens sociaux dans certaines parties de la population. Les gens qui s’abstiendraient seraient, dans cette hypothèse, les moins impliqués dans la vie sociale. On a des données qui devraient inciter à prendre cette hypothèse au sérieux. D’après l’INSEE, le fait d’être au chômage augmente de 4% la probabilité de s’abstenir de manière systématique, le fait d’avoir des contrats précaires augmente cette même probabilité de 2%.

Mais, je voudrais souligner un dernier point : plus on se met à l’écart du jeu politique et plus on risque d’être négligé par les politiques pour les motifs que j’ai donnés tout à l’heure.

Si je vous comprends bien, et pour conclure, l’alliance électorale entre la LCR et LO pourrait contribuer à creuser les inégalités. Ce qui serait, pour le moins, paradoxal…

C’est effectivement ce qui se produira si elle contribue à éloigner des électeurs du jeu politique…


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