Le prix Nobel d'économie découvre l'audace

 

Bonjour, vous voulez ce matin nous parler du Prix Nobel d'économie?

Oui! C'est d'actualité puisque vous savez que l'Académie des Sciences suédoises distribue actuellement ses prix Nobel : littérature, paix, physique, chimie, médecine…

Et économie…

Oui, sauf qu'Alfred Nobel n'avait prévu ni de prix de mathématiques ni de prix d'économie.

Et pourquoi cet ostracisme?

Pour les mathématiques, on dit que l'amant de sa femme était mathématicien et que donc il ne voulait pas récompenser une discipline qui menait à l'adultère. Pour l'économie, c'est plus simplement qu'il ne la considérait pas comme une discipline scientifique. Du coup, c'est la banque de Suède qui attribue ce prix qui joue un rôle tout à fait déterminant dans le petit monde des économistes. Recevoir le Prix Nobel est le couronnement d'une carrière. Le prix est, de ce fait, devenu l'un des éléments clefs du système qui produit de la science économique au même titre que les grandes universités américaines et les grandes revues spécialisées que sont le Journal of Political Economy et l'American Economic Review.

Produire de la science économique? Ce n'est pas plutôt dans les laboratoires universitaires qu'on produit de la science?

C'est dans les laboratoires qu'ont la produit, mais un concept, une idée ne deviennent vérité que s'ils passent au travers d'une série de filtres. On a plus de chance d'être publié dans une grande revue si l'on vient d'une grande université américaine et on a plus de chance de trouver un emploi dans une de ces grandes universités si on a publié dans ces revues. Or les comités de lecture de ces revues ont leurs propres biais et ne sont pas à l'abri de préférences partisanes. Depuis de nombreuses années, ces comités de rédaction sont très favorables à l'orthodoxie néo-classique qui milite pour moins d'Etat, moins de réglementation, moins d'impôts et critique absolument toutes les solutions de type keynésien (relance par la consommation…). Par ces choix, le comité de sélection du Prix Nobel renforce cette tendance. Lorsque l'on regarde qui il a primé ces dernières années, on ne trouve, à quelques rares exceptions près, que des tenants de l'orthodoxie néo-classique. Ce qui, il faut le souligner, n'est pas sans impact sur notre vie quotidienne, ne serait-ce que parce que ces économistes que la communauté savante prime sont consultés par les gouvernements.

Vous présentez cela comme une bataille politique…

Mais c'est bien ainsi qu'il faut le voir. Pendant les années, les disciples de Keynes ont tenu le haut du pavé. Leurs adversaires ont patiemment tissé des liens dans les revues, ont conquis des postes de responsabilité dans les universités, ont pris le pouvoir dans le comité de sélection du Nobel, ont placé leurs étudiants dans les organisations internationales, dans les universités, là où s'élaborent les programmes économiques et se prennent les décisions politiques. Ils ont mené une vraie bataille politique. Derrière les savants il y a avait des stratèges.

On a l'habitude de ne voir les batailles idéologiques qu'au niveau des hommes politiques, de leurs conflits, de leurs élections, de leurs programmes. En fait, ces batailles se jouent à plusieurs niveaux et, notamment, dans ces lieux dans lesquels s'élaborent la pensée. Les hommes politiques se battent avec des idées et il faut bien que quelqu'un les élabore. Et c'est le rôle des sociologues, des économistes, des spécialistes des sciences humaines. Et c'est pour cela qu'il est intéressant de suivre ce qui se passe à l'Académie royale des sciences de Suède.

Et que peut-on conclure de leurs récentes nominations?

Le Prix Nobel a couronné cette année deux économistes très connus de leurs collègues: George Akerlof et Joseph Stiglitz et un troisième beaucoup plus discret, Michael Spence, dont beaucoup de spécialistes n'avaient jamais entendu parler. Tous trois se sont intéressés aux imperfections du marché. Ils ont travaillé sur ce qu'on appelle les marchés avec asymétrie d'information, formule un peu complexe qui veut tout simplement dire que tous les acteurs n'ont pas les mêmes informations, ce qui peut avoir des conséquences assez gênantes pour le marché lui-même.

C'est un problème qui s'applique à une multitude de domaines : on pense aux assurances, au marché du travail, aux marchés boursiers, mais c'est en examinant le marché des voitures d'occasion qu'Akerlof a, en 1970, mis le premier en évidence l'impact de ces asymétries d'information sur le marché.

Le vendeur d'une voiture d'occasion sait plus de choses sur sa voiture que les acheteurs. Comme ceux-ci ne savent pas très bien ce que valent les véhicules qu'on leur propose, comme ils savent que les vendeurs ont tendance à en rajouter sur la qualité de leurs produits et comme ils les soupçonnent de ne mettre sur le marché que les véhicules en mauvais état, ils cherchent à payer les voitures d'occasion au prix le plus bas. Mais, du coup, les propriétaires de véhicules de qualité refusent de les vendre à un prix trop faible et les retirent du marché, ne laissant plus sur celui-ci que les rossignols. L'asymétrie d'information provoque, dans ce cas, une dégradation de la qualité des biens proposés.

Le marché de l'occasion n'ont jamais eu très bonne réputation…

Sans doute. Mais on a utilisé un argument voisin pour expliquer la chute des marchés boursiers.

Le marché n'a donc pas que des vertus?

Exactement. Et ces auteurs nous disent qu'on ne peut pas compter sur le laisser-faire pour résoudre tous les problèmes.

Ces économistes ne sont pas des hétérodoxes, ils ne sont ni marxistes ni keynésiens, mais ils se situent dans la critique des versions les plus libérales du modèle néo-classique. Ce qui les a d'ailleurs amenés à développer toute une série de thèses intéressantes.

Georges Akerlof que je citais à l'instant a également écrit sur les salaires. Il a développé une thèse peu conventionnelle sur ce qu'on appelle le salaire d'efficience qui emprunte beaucoup à la théorie du don de Marcel Mauss.

Comme beaucoup d'économistes il a remarqué que les salariés sont souvent mieux payés qu'ils ne valent sur le marché du travail. Et il explique ce phénomène étrange et paradoxal pour un économiste en lui trouvant justement une explication rationnelle : le problème d'un chef d'entreprise est, dit-il, d'obtenir de ses salariés qu'ils fassent spontanément des efforts. Ce problème est d'autant plus difficile à résoudre qu'il est pratiquement impossible de contrôler en permanence des travailleurs. S'ils veulent tirer au flanc, ils peuvent toujours le faire. En payant le salarié au dessus de sa valeur sur le marché du travail, le chef d'entreprise lui fait un cadeau, un don en échange duquel, le salarié va à son tour faire un don à son patron en faisant spontanément des efforts pour le remercier de son cadeau. C'est la théorie du potlatch appliquée à l'économie du travail.

Dans un registre différent Joe Stiglitz se situe aussi dans la critique du modèle économique dominant. Il a beaucoup travaillé sur les problèmes des assurances, de crédit, de marchés financiers et a appliqué aux problèmes qu'on y rencontre les thèses sur l'asymétrie d'information.

C'est un homme de caractère qui ne mâche pas ses mots et qui a critiqué vivement certaines politiques de privatisation ou de libéralisation. Il y a quelques semaines je vous ai raconté comment il avait quitté la Banque Mondiale dont il était l'économiste en chef parce qu'il n'était pas d'accord avec ses politiques.

Vous êtes en train de nous dire que le Prix Nobel, que vous présentiez il y a un instant comme si conformiste, a distingué des contestataires. N'est-ce pas un peu contradictoire?

Ce serait contradictoire si ces économistes étaient hétérodoxes. Mais ce n'est pas le cas. Ils ne mettent pas en cause les principes de base de l'économie néo-classique. Si cela avait un sens, on pourrait dire qu'ils se situent à gauche du néo-classicisme. Ce sont des néo-classiques, mais qui se méfient du tout marché et considèrent que l'Etat doit conserver sa place. Quelques jours après les attentats du 11/09/01, Joseph Stiglitz a, par exemple, expliqué que les gouvernements devraient prendre en charge les assurances des aéroports.

Ce qui est une idée qui aurait fait frémir il y a quelques mois…

Exactement. Et c'est là que ce prix Nobel prend son sens. Qu'il ait été attribué à ces auteurs montre une sorte d'évolution dans ce qu'on appelait hier la pensée unique. La mode n'est plus à l'ultra libéralisme, aux thèses sur la privatisation et la fin du tout Etat que les Chicago boys et les élèves de Milton Friedman portaient haut et fort depuis une vingtaine d'années.

La profession économiste dont le Nobel exprime la tendance principale a découvert que le marché avait des limites et du coup, on prime ceux qui depuis des années explorent celles-ci.

Ni Akerlof, ni Spence ni même Stiglitz ne sont des partisans du mouvement anti-mondialisation, loin s'en faut et c'est cependant parce que ce mouvement a marqué des points, a réussi à déplacer le débat qu'ils ont eu leur Prix Nobel. Mais on devrait peut-être dire les choses dans l'autre sens. Leur prix Nobel montre que les critiques du mouvement anti-mondialisation ont porté et se sont étendues bien au delà des rives de l'Europe où il est né et s'est développé.

On disait il y a quelques semaines que les récents attentats avaient porté un coup sévère à ce mouvement, ce prix Nobel montre, à l'inverse, qu'il a commencé de marquer des points dans la bataille des idées. Cela méritait d'être souligné.


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