Bernard Girard

Chronique du  24/11/08

Vers une nouvelle croissance?

 

 

Vous allez ce matin nous parler dĠune nouvelle croissance. Thme de chronique un peu Žtrange alors que lĠon ne parle que de la crise qui sĠaggrave, de la consommation qui diminueÉ

Pas si Žtrange que cela, en fait. On nous dit beaucoup que la crise que nous traversons est au moins aussi grave que celle des annŽes 30. Et cĠest sans doute vrai. Mais les annŽes trente ont Žgalement ŽtŽ le moment o a ŽtŽ inventŽe la sociŽtŽ de consommation dans laquelle nous vivons depuis le dŽbut des annŽes cinquante.

CĠest pour le moins paradoxalÉ

Pas tant que cela, en fait. Si lĠon y regarde de prs, on dŽcouvre que la plupart des outils, des mŽcanismes qui sont ˆ la base de la sociŽtŽ de consommation ont ŽtŽ inventŽs dans les annŽes trente alors que lĠon Žtait ˆ la recherche de solutions pour sortir de la crise de 1929. Il fallait relancer la machine Žconomique, relancer la croissance et on a inventŽ le crŽdit ˆ la consommationÉ

Le crŽdit existait avant les annŽes trenteÉ

Bien sžr, mais ce que lĠon appelle le crŽdit ˆ la consommation, la manire dont il fonctionne, lĠimplication des banques, sa diffusion large pour des produits de consommation courante, son utilisation par les classes moyennes qui ont des revenus rŽguliers, tout cela a ŽtŽ inventŽs dans les annŽes trente. On a vu, et ce nĠest quĠun exemple, ˆ cette Žpoque lĠEtat amŽricain financer lĠachat de rŽfrigŽrateurs, de matŽriel Žlectrique pour augmenter la consommation dĠŽlectricitŽ. Le mme Etat a multipliŽ les textes qui ont incitŽ les banques commerciales ˆ se lancer sur un marchŽ qui nĠŽtait pas le leur.

CĠest dans ces mmes annŽes que le marketing, la science de la consommation, sĠest dŽveloppŽ, est sorti de sa prŽhistoire et est devenu une spŽcialitŽ dans les grandes entreprises. JusquĠalors, il nĠŽtait rŽservŽ quĠˆ quelques groupes industriels.

CĠest dans cette mme pŽriode que lĠon a vu les professionnels du commerce rechercher des mŽthodes pour baisser les cožts de la distribution. CĠest dans ces annŽes que le discount a ŽtŽ inventŽ et que se sont dŽveloppŽes les techniques de self-service que lĠon conna”t aujourdĠhui.

CĠest Žgalement dans ces annŽes trente que lĠobsolescence programmŽe a ŽtŽ pour la premire fois thŽorisŽe.

Vous voulez dire la fabrication de produits dont la durŽe de vie est trs courteÉ

Exactement! Si nous devons changer tous les sept ou huit ans notre rŽfrigŽrateur ou notre machine ˆ laver, cĠest ˆ la crise de 1929 que nous le devons.

Le raisonnement de son inventeur, un consultant, est simple : si lĠon veut relancer lĠactivitŽ des entreprises, il faut que les consommateurs consomment plus, il faut quĠils soient obligŽs de renouveler leurs Žquipements alors quĠils ont tendance ˆ les faire vivre le plus longtemps possible. Et le mieux pour cela est, bien sžr, de le prŽvoir dŽs leur fabrication.

Cette obsolescence qui nous met tous si souvent en colre a fait lĠobjet dĠune thŽorie?

Tout ˆ fait. En 1932, un consultant britannique appelŽ Bernard London a Žcrit et publiŽ un livre dont le titre est ˆ lui tout seul un programme : Ending the depression through planned obsolescence, sortir de la dŽpression par une obsolescence programmŽe. LĠargument au coeur de ce livre est que la grande dŽpression est de la faute de ces consommateurs qui utilisent trop longtemps leurs Žquipements industriels, voiture, rŽfrigŽrateurÉ et quĠil faut donc faire en sorte quĠils soient forcŽs de les renouveler plus rapidement. Il envisage mme que le gouvernement impose des durŽes de vie impŽratives aux produits les plus courants, les chaussures, les maisonsÉ au terme de cette vie, ces produits seraient dŽtruits par une agence gouvernementale spŽcialisŽeÉ tout cela permettant, naturellement, de crŽer de lĠemploi.

CĠest une mŽthode plut™t radicaleÉ

Radicale et totalitaire, mais cĠest bien dans le style des annŽes trente. On retrouve dĠailleurs la mme idŽe dans Le Meilleur des Mondes, le livre dĠAldoux Huxley publiŽ lui aussi en 1932. On peut y lire cette phrase Žtonnante : Òchaque homme, chaque femme, chaque enfant est condamnŽ ˆ consommer dans lĠintŽrt de lĠindustrie.Ó

Cette idŽe dĠune obsolescence programmŽe a ŽtŽ reprise au dŽbut des annŽes cinquante par des designers industriels (notamment par Brooks Stevens) et a contribuŽ au dŽveloppement de ce que lĠon a appelŽ la sociŽtŽ de consommation.

Si lĠon regardait du cotŽ de la publicitŽ, on verrait Žgalement que les annŽes trente ont ŽtŽ le berceau de la sociŽtŽ de communication dans laquelle nous vivons. CĠest dans ces annŽes que les entreprises ˆ la recherche de moyens pour attirer les consommateurs qui avaient tendance ˆ rester chez eux, ˆ consommer le moins possible, ont inventŽ les techniques modernes de publicitŽ et ont commencŽ ˆ utiliser les sondages : cĠest en 1934 que Young & Rubicam, une agence de publicitŽ devenue depuis trs cŽlbre, a recrutŽ un jeune chercheur appelŽ Gallup pour rŽaliser des sondages et mieux conna”tre les attentes des consommateurs.

Et ce qui sĠest passŽ au lendemain de la crise de 1929 pourrait se reproduire dans les annŽes qui viennentÉ

Je crois. Je crois que lĠon peut effectivement sĠattendre au dŽveloppement, dans les annŽes qui viennent de toute une sŽrie dĠoutils, de mŽthodes qui gŽnrent une nouvelle croissance, une croissance construite sur dĠautres bases que celle que nous avons connue ces dernires annŽes, qui modifie profondŽment notre environnement et affecte durablement des secteurs Žconomiques entiers.

En quoi cette croissance pourrait-elle tre diffŽrente?

Difficile ˆ dire ˆ quoi elle pourrait ressembler, cĠest beaucoup trop t™tÉ

On peut, cependant, tenter quelques hypothsesÉ

On peut essayer. On peut, notamment, penser que la crise va favoriser le dŽveloppement du commerce sur internet, ce qui pourrait modifier profondŽment la distribution. Les rŽsultats de Google montre quĠil rŽsiste bien mieux ˆ la crise que la plupart des entreprises du secteur informatique. Son chiffre dĠaffaires continue de cro”tre. Ce qui sĠexplique assez facilement. Dans les pŽriodes de crise, chacun cherche ˆ maintenir sa consommation tout en dŽpensant le moins possible. Et le mieux pour cela est, bien sžr, de consacrer un peu plus de temps ˆ la recherche de la meilleure offre. Et comment mieux faire cela quĠen allant sur le web pour comparer les prix des diffŽrents fournisseurs?

On peut tenter dĠaller un plus loin dans la rŽflexion. La sociŽtŽ de consommation telle quĠelle sĠest dŽveloppŽe depuis la seconde guerre mondiale sĠest b‰tie sur la propriŽtŽ individuelle dĠun nombre croissant de produits industriels. Gr‰ce au crŽdit chacun est devenu propriŽtaire de son propre logement ŽquipŽ dĠune multitude de produits ŽlectromŽnagers, de sa voiture personnelleÉ Or, cĠest le moteur de cette sociŽtŽ de petits propriŽtaires, le crŽdit distribuŽ trs largement, qui vient de se gripper, qui a montrŽ ses limites et les dangers quĠil nous faisait courir. On peut donc penser que ce modle est condamnŽ, tout simplement parce que la croissance ˆ venir ne pourra plus se construire seulement sur le crŽdit ˆ la consommation. 

Vous pouvez nous donner un exemple des consŽquences que cela pourrait avoirÉ

Prenez le b‰timent, lĠimmobilier. Une grosse part de son activitŽ consiste aujourdĠhui ˆ construire des logements individuels pour lĠaccession ˆ la propriŽtŽ. Les maisons individuelles reprŽsentent aujourdĠhui 70% des logements neufs construits. Or tout cela est basŽ sur un modle Žconomique qui sĠappuie sur le crŽdit. On construit des maisons bon marchŽ sur des terrains eux-mmes bon marchŽ, ce qui veut dire loin des centre-villes, pour obtenir les prix que peuvent payer des gens qui financent leur achat avec le crŽdit ˆ la consommation.

On nous dit beaucoup quĠon construit des maisons individuelles dans des villages ˆ la pŽriphŽrie des villes parce que cĠest ce que souhaitent les acheteurs. CĠest faux! On construit ces maisons individuelles entourŽes dĠun petit jardin parce que cĠest ce que les acheteurs peuvent financer avec un crŽdit qui est de plus en plus long et peut aller aujourdĠhui jusquĠˆ 40 ans.

Mais pourquoi des maisons individuelles plut™t que des immeubles collectifs?

Mais parce que la construction dĠune maison individuelle cožte beaucoup moins cher que celle dĠun immeuble collectifÉ

Vraiment?

Oui. Tout simplement, parce quĠon ne construit pas de la mme manire : le bŽton armŽ que lĠon utilise dans les immeubles cožte plus cher que des parpaings. Ajoutez ˆ cela que la construction dĠun logement collectif, dĠun immeuble suppose la crŽation dĠun ascenseur, dĠun garage souterrain, de parties communes, dĠŽquipements pour les handicapŽs, dĠune isolation acoustiqueÉ toutes choses dont on nĠa Žvidemment pas besoin dans une maison individuelle. 

Si, demain, le mode de financement de la construction change, si on sĠappuie moins sur le crŽdit ˆ la consommation, la propriŽtŽ individuelle du logement passera de mode et lĠon reviendra ˆ des systmes qui font plus appel ˆ la location, avec un modle Žconomique diffŽrent qui pourrait tre plus favorable ˆ dĠautres modes de construction, par exemple ˆ des immeubles de ville. Ce qui Žviterait, dĠailleurs, beaucoup de drames. Pensez ˆ toutes ces familles qui ont achetŽ une maison, qui divorcent au bout de quelques annŽes et qui se retrouvent dans des situations impossibles avec des dettes trs lourdes ˆ rembourser.

On pourrait trouver des exemples de ce changement dans dĠautres secteurs qui vivent Žgalement du crŽdit, comme lĠautomobile.

Vous croyez que lĠon pourrait lˆ aussi aller vers des locations?

Les industriels de lĠautomobile sont aujourdĠhui confrontŽs ˆ une crise gravissime. Leurs ventes dŽgringolent alors mme que les besoins de transport, de dŽplacement nĠont pas changŽ. Ils vont devoir inventer de nouveaux modes de commercialisation de leurs produits. Et lĠune des hypothses est quĠils sĠorientent vers des systmes voisins du Velib. 

Le velib est nŽ avant la criseÉ

Oui, mais il nous donne un exemple de dŽveloppement dĠun nouveau service, le transport individuel en bicyclette, qui ne passe ni par le crŽdit ˆ la consommation ni par la propriŽtŽ individuelle et qui, cependant, satisfait ses utilisateurs. Ses concepteurs ont inventŽ un nouveau mode de financement, qui est un mixte dĠabonnement des utilisateurs et de financement par la publicitŽ, que lĠon pourrait appliquer ˆ dĠautres produitsÉ

Ë lĠautomobile? JĠen doute un peuÉ

Pendant trs longtemps le marchŽ de lĠinformatique, celui de la photocopie ont fonctionnŽ sur ce modle. Pourquoi pas lĠautomobile dans les grandes villes? Vinci qui gre des parkings un peu partout en France, la SNCF et quelques autres ont des projets allant dans ce sens. Le financement se ferait probablement sous forme dĠabonnement. Mais ce pourrait tre une solution pour les grandes agglomŽrations alliant la satisfaction des besoins individuels de transport et les exigences de lutte contre le rŽchauffement climatique.

Vous y croyez vraiment?

Ce ne sont que des hypothses et on a aujourdĠhui beaucoup de mal ˆ imaginer ce que pourrait tre une croissance basŽe sur dĠautres mŽcanismes de financement que le crŽdit. Mais cĠest pourtant ce vers quoi nous allons aller. Si lĠon veut sortir de la crise, il faudra trouver dĠautres moyens de financer la croissance que le crŽdit ˆ tout va. Cela prendra du temps, plusieurs annŽes sans doute mais il en a fallu plusieurs pour sortir de la crise de 1929. Je voulais simplement indiquer que ce changement de financement de la croissance pourrait avoir un impact sur notre environnement, sur la manire dont nous vivons et pourrait notamment nous amener ˆ revenir sur cette idŽologie de la propriŽtŽ individuelle qui domine nos comportements de consommateurs. 

 

 

Note de lecture

 

Chaque semaine, vous nous proposez une lecture. Que nous proposez-vous cette semaine?

Un livre qui nĠa, a priori, rien ˆ voir avec lĠŽconomie mais qui est tout ˆ fait passionnant. CĠest un livre Žcrit par un latiniste, un professeur de philologie allemand, Wilfired Stroh, personnage Žtrange qui organise des visite de Munich, la ville dans laquelle il vit, en latinÉ

Et ce livre nous parle de latin?

Le titre de ce livre est ÒLe latin est mort, vive le latinÓ est une histoire du latinÉ Une histoire amusante et trs instructive avec de longs dŽveloppements sur le r™le du latin dans lĠŽducation classique.

LĠune des thses de lĠauteur est que le latin est mort depuis trs longtemps, quĠil est mort avec Ciceron, quĠil sĠest ˆ ce moment lˆ figŽ, quĠil est devenu une langue morte tout simplement parce que tous ceux qui ont Žcrit ensuite le latin et on lĠa utilisŽ trs tard comme nous le rappelle lĠauteur - Descartes, Leibnitz Žcrivaient en latin, jusquĠau dŽbut du 19me sicle, des savants utilisaient le latin-, tous ceux, donc, qui ont Žcrit en latin aprs CicŽron lĠont fait dans sa langue, et non pas dans un latin qui aurait ŽvoluŽ comme font les langues vivantes.

On est effectivement trs loin de lĠŽconomieÉ

Oui, mais on est, en mme temps, pas si loin dĠune prŽoccupation trs contemporaine : celle dĠune langue de communication internationale. CĠest aujourdĠhui lĠanglais, cĠŽtait hier le latin. Et lĠauteur montre comment utiliser comme langue internationale une langue morte est un avantage : cela met tout le monde sur un pied dĠŽgalitŽ, alors que lĠutilisation de lĠanglais donne un avantage certain au anglophones.

CĠest un livre que je recommande ˆ tous ceux qui ont ŽtudiŽ le latin au lycŽe et qui Žprouvent un peu de nostalgie pour ces cours qui rŽussissaient lĠexploit de rendre stupides les plus intelligents dĠentre nous.

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