Bernard Girard
Sur les difficultés de
la presse quotidienne
Bernard Girard,
bonjour. Vous avez choisi de nous parler ce matin des
difficultés de la presse écrite, du Monde, du Parisien
Libéré, de France-soir…
Vous l’avez sans doute vu, la presse quotidienne est depuis quelques
semaines en pleine ébullition. Il y a, d’abord, eu le rachat du
Figaro par Serge Dassault, puis l’annonce de plans de licenciements au
Monde, chez France-Soir, de difficultés au Parisien
Libéré et chez Libération. A dire vrai, rien de
tout cela n’a surpris les professionnels. La presse quotidienne est
malade. Elle l’est à ce point que Serge Dassault qui vient de
racheter les journaux du groupe Hersant, a affiché sa
volonté de céder les titres qui perdent de l’argent pour
ne pas mettre en danger son propre groupe industriel. C’est dire la
gravité de la situation.
Mais ce n’est pas
nouveau. Cela fait longtemps que l’on parle de la crise de la presse
parisienne…
C’est vrai. Serge July rappelait récemment qu’on en parlait
déjà lorsqu’il a créé, il y a plus de
trente ans, Libération. Ce qui suggère d’ailleurs
que les difficultés actuelles ne sont pas seulement liées
à des problèmes de management. Ces problèmes
existent et l’on peut penser que les difficultés du Monde sont
liées aux choix de sa direction. Je lisais hier que le
supplément du New-York Times vendu avec le journal le week-end
n’est pas rentable. On peut se demander l’intérêt,
à l’heure d’internet de distribuer une sélection
d’articles d’un journal américain en anglais en France. Combien
de lecteurs le lisent ? ceux que cela intéresse vraiment, et
c’est mon cas, ont plus vite fait d’aller sur internet où l’on
peut lire chaque matin le New-York Times, le Los Angeles Times et plein
d’autres journaux étrangers.
Je lisais aussi que l’opération DVD du printemps dernier a
été un échec financier. Vous savez que le Monde,
comme d’ailleurs le Figaro, a lancé une opération de
promotion basée sur la vente groupée du journal et
d’un DVD.
Cela paraît
pourtant une bonne idée…
Oui, c’est le mécanisme du gadget de Pif le chien
appliqué à la presse quotidienne. Mais cela n’a pas
marché. Pourquoi ? est-ce que parce les titres choisis
n’étaient pas très excitants ? il s’agissait de films de
la nouvelle vague, de bons films, mais que beaucoup de lecteurs avaient
probablement déjà dans leur bibliothèque. Est-ce
parce que le produit était trop cher ? peut-être. Mais, au
delà de ces erreurs de management, je crois le problème
plus profond. La presse quotidienne française souffre depuis
longtemps de son organisation.
Elle souffre
peut-être d’abord de la concurrence des autres médias, de
la radio, de la télévision, d’internet…
C’est un argument qu’on entend souvent et qui n’est, bien
évidemment, pas faux. Mais la presse souffre des mêmes
concurrents à l’étranger et les quotidiens s’y portent
mieux. Nous sommes, pour ce qui est de la lecture d’un quotidien, au
23ème rang mondial, loin derrière l’Allemagne, la
Grande-Bretagne, les Etats-Unis. Les ventes des quotidiens nationaux
ont diminué de 40% en 30 ans, alors que celles des
régionaux n’ont diminué que de 10%, ce qui montre bien
qu’il y a un problème majeur, qui n’est pas seulement lié
à la concurrence de l’audio-visuel.
Mais à quoi
est-ce que cela tient ? au prix trop élevé des journaux ?
Il est vrai que les journaux coûtent cher. Le Monde, Libé
coûtent 1,20€, ce qui est beaucoup, beaucoup trop. Le
succès des gratuits auprès des voyageurs dans le
métro l’indique bien, d’ailleurs. Il y a des lecteurs pour des
journaux mais pas à ce prix.
Ces journaux
devraient donc baisser leurs prix…
Cela ne suffirait à résoudre un problème qui tient
à la manière dont la presse est organisée. Lorsque
l’on regarde ce qui se passe à l’étranger, on
s’aperçoit que la presse quotidienne y est rarement nationale.
Elle est presque toujours régionale, ce qui modifie l’approche
du marché. Une presse régionale dont le marché est
limité à un territoire relativement étroit,
cherche à toucher tous les lecteurs potentiels. Sur un
marché beaucoup plus vaste, comme celui de la presse quotidienne
nationale, la segmentation se fait autrement. Elle se fait, chez nous,
selon les opinions. On parle, d’ailleurs, de presse d’opinion. Il y a
des gens qui, jamais, ne liront le Figaro et d’autres qui, jamais
n’achèteront Libération, Le Monde ou, a fortiori,
l’Humanité. Tous ces journaux sont de qualité, mais le
lecteur choisit le titre qui correspond le mieux à sa
sensibilité. Plutôt à droite, plutôt
conservateur pour le Figaro, plutôt à gauche pour
Libération et Le Monde.
Et en quoi est-ce
un problème ?
Cela a, je crois, deux conséquences :
- Cela aggrave d’abord les effets de l’insatisfaction du lectorat.
Lorsqu’un lecteur du Monde cesse d’acheter son journal parce qu’il
n’est pas satisfait de sa présentation, de son contenu, parce
qu’il le trouve trop cher… il ne se tourne pas vers le concurrent, il
cesse d’acheter un journal. Un lecteur perdu pour un quotidien est un
lecteur perdu pour toute la presse quotidienne. Il n’y a pas, ou peu de
transferts de lectorat d’un titre à l’autre… D’où cette
érosion très rapide des ventes dont je parlais tout
à l’heure ;
- Ensuite, la volonté d’être présent sur tout le
territoire, d’être un quotidien national complique
énormément les problèmes de distribution. Si l’on
veut acheter Le Monde à Nice, on trouvera celui d’hier, ce qui
n’incite pas à l’acheter alors que la radio, la
télévision ou la presse régionale ont donné
les dernières informations.
La manière dont la presse parisienne est distribuée est
l’un des points clefs.
C’est, je crois,
un problème que vous connaissez bien…
Oui, j’ai écrit il y a quelques années une histoire des
NMPP, les Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne…
Que l’on peut
trouver sur votre site.
Tout à fait. La distribution de la presse quotidienne est
réglée par une loi qui date de l’immédiat
après-guerre. Cette loi, qui porte le nom du ministre de
l’information de l’époque, Bichet, organise les relations entre
les éditeurs de journaux et le groupe Hachette qui était
et est toujours le principal distributeur de la presse en France. Les
NMPP sont nées de cet accord qui s’inscrit dans une logique
économique très particulière : celle de la
mutualisation des moyens.
Au lendemain de la guerre, la presse quotidienne s’est construite sur
les décombres des titres qui avaient, à l’exception du
Figaro, collaboré avec l’ennemi. Les gens qui ont repris ces
journaux, n’étaient pas des capitalistes, mais des gens issus
des mouvements de résistance. France-Soir a, par exemple,
été repris par le mouvement Défense de la France.
Ces résistants avaient des opinions mais pas de capital, ils ont
donc construit un système permettant de faire des journaux
avec très peu d’argent. On pouvait, à l’époque,
faire un journal sans journalistes (il suffisait de reprendre les
dépêches de l’AFP), sans imprimerie (on pouvait se faire
imprimer par une société nationale d’impression), sans
service de publicité (Havas faisait le travail) et sans
commerciaux puisque l’on pouvait déléguer cette
activité aux NMPP qui jouaient, qui jouent toujours un peu le
rôle de banque auprès des journaux puisqu’elles avancent
l’argent de la vente des journaux. Les NMPP paient l’éditeur
puis se font rembourser les invendus.
Tout cela a permis à la presse d’opinion de se développer
dans les années 40 et 50 sans capitaux, mais c’est aujourd’hui,
je crois, la grande faiblesse de la presse parisienne qui ne
contrôle pas, qui ne maîtrise pas sa diffusion.
On dit beaucoup
que ce système de distribution coûte cher…
Il est vrai qu’il coûte très cher et on attribue en
général cela au poids des syndicats, du syndicat du
Livre. Il y a effectivement de cela, mais pas seulement. La
distribution de la presse est chère parce qu’elle n’est pas
sélective. La loi Bichet dont je parlais tout à l’heure
impose aux NMPP de distribuer sans discrimination tous les titres qu’on
leur propose, ceux qui se vendent comme ceux qui ne se vendent pas…
C’est un peu comme si l’on imposait aux grandes surfaces de mettre en
vente, de proposer à leurs clients les produits de tous les
producteurs de yaourt.
Cela se justifie
dans la presse où l’on peut toujours craindre la censure…
C’est bien effectivement l’argument qui a justifié cette loi
votée à la veille de la guerre froide à une
époque de tensions fortes où l’on craignait tout à
la fois la censure du capital, Hachette avait refusé
avant-guerre de distribuer le journal de la CGT, et celle du parti
communiste qui contrôlait les ouvriers des messageries. Mais
cette obligation de tout distribuer augmente formidablement les
coûts. Elle l’augmente d’autant plus que ce qui avait
été conçu pour des quotidiens légers a
été étendu à l’ensemble de la presse
magazine qui peut, grâce à ce système, être
présente partout en France.
Cette organisation de la distribution a deux conséquences :
- comme elle coûte très cher, le nombre de points de vente
est limité. Si les journaux parisiens ont si peu de lecteurs,
c’est tout simplement parce qu’on ne les trouve pas. Essayez donc
d’acheter un journal en banlieue, vous verrez comme c’est difficile. Il
m’arrive régulièrement de quitter la faculté de
Nanterre en fin d’après-midi et de rentrer à Paris en
RER. J’achèterais volontiers le journal pour le lire dans le
métro, mais il n’y a pas de vendeur. Pour peu que je ne passe
pas devant un kiosque, je n’achète pas ce soir là Le
Monde ;
- comme les NMPP prennent tout en charge, les titres n’ont pas
développé de force commerciale, de force de vente qui
leur permettrait tout à la fois de mieux vendre leur journal et
de mieux connaître les attentes des lecteurs.
Mais comment
expliquer que la presse régionale s’en sorte mieux ?
Mais les NMPP ne distribuent pas la presse régionale. Le P de
NMPP veut dire parisien. Ouest-France, les Dernières Nouvelles
d’Alsace, la Voix du Nord… se distribuent eux-mêmes, directement,
ce qui explique tout à la fois :
- qu’on les trouve partout, dans les maisons de la presse mais aussi
dans les cafés, dans les boulangeries, dans les stations-service…
- et qu’ils résistent mieux à l’érosion des
ventes.
Vous nous disiez
tout à l’heure que la presse parisienne manquait de capitaux, ce
n’est plus vrai pour le Figaro depuis qu’il a été
racheté par Dassault.
C’est vrai, mais on retrouve là une autre caractéristique
de la presse française. Lorsqu’elle a des capitaux, ils lui sont
souvent, pas toujours mais souvent, apportés par des gens qui
ont fait fortune ailleurs et qui ont des visées plus
idéologiques que vraiment industrielles. Le conflit entre Serge
Dassault et ses journalistes illustre bien cela. De quoi parlent-ils ?
du contenu du journal, des articles qui peuvent mettre en danger les
contrats industriels du groupe Dassault. On comprend bien que cela
préoccupe l’avionneur Dassault, mais cela ne devrait pas entrer
en ligne de compte dans la gestion d’un quotidien. Le problème
du Figaro, comme de tout journal est de savoir s’il satisfait ses
lecteurs, s’il leur apporte ce qu’ils attendent, s’il leur donne envie
de l’acheter jour après jour. Parce que c’est le défi
très particulier de la presse : inciter le lecteur à
répéter, jour après jour, son achat. C’est une
habitude qui s’entretient, mais qui peut aussi se perdre très
rapidement. La vente du journal, qu’il s’agisse de la vente au
numéro ou de la vente par abonnement, ne représente
qu’une partie des recettes de la presse qui gagne également sa
vie avec la publicité, les petites annonces, les annonces
classées, mais tous ces revenus dépendent du nombre
d’exemplaires lus. Et moins on en vend, moins on vend de
publicité, de petites annonces… Je ne sais pas si Dassault
réussira son pari, mais je sais qu’il ne le réussira
vraiment que s’il fait abstraction de ses préférences, de
ses idées, que s’il construit un journal que ses lecteurs ont,
jour après jour, envie de lire et d’acheter. On est, bien
évidemment, très très loin de son métier
d’origine. Ce qui me fait dire qu’il a pris un vrai risque.
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