Bernard Girard
Chronique du 31/03/09
ÒIl nĠy a pas dĠconomie sans
moraleÓ, oui, maisÉ
Vous allez ce matin nous parler de morale. De morale et
dĠconomie. CĠest le sujet de dissertation la mode depuis quelques joursÉ
Vous tes ironique, et vous avez raison de lĠtre. On nĠa jamais
autant parl de morale en conomie que ces derniers jours. Vous vous souvenez
sans doute des propos du Prsident de la Rpublique Saint-Quentin, la semaine
dernire : ÒLa crise nous renvoie la morale. Il n'y a pas d'conomie sans
morale.Ó Formule marque du coin du bon sens populaire, comme plusieurs autres employes
dans ce discours. Je cite au hasard : ÒTravail, mrite, effortÓ ; ÒLe
capitalisme doit cesser de se caricaturer s'il ne veut pas faire le jeu des
anticapitalistes. Nous savons quels drames mne l'anticapitalisme.Ó
CĠest vous qui tes maintenant ironiqueÉ
Mais oui, parce que tout cela nĠest pas trs srieuxÉ
Pourtant, Nicolas Sarkozy nĠest ni le premier ni le seul
parler de morale LĠautre jour, Dominique Strauss-Khan parlait de lĠavidit des
dirigeants qui se votent des bonus insenssÉ
Et avant lui, Allan Greenspan, lĠancien Prsident de la FED, la
banque centrale amricaine, parlait de la cupidit des banquiers, cupidit
laquelle il attribuait la crise. Encore une fois, tout cela nĠest pas trs
srieux ou, plutt, tout cela signe lĠchec dĠune politique, dĠune gestion de
lĠactivit conomique qui repose sur la confiance dans lĠauto-rgulation des
dirigeants et, de manire plus gnrale, de tous ceux qui sont en position
dĠaccaparer une partie des riches produites par la collectivit. Parce que
cĠest bien l le fond des choses : on a laiss, on laisse ceux qui en ont la
possibilit sĠapproprier une partie des richesses produites par tous. Et on
continue de les laisser faireÉ
Parce que ce sont des copains, des amisÉ
Parce quĠon espre quĠils seront raisonnables, quĠils ne
profiteront pas trop de leur situation pour sĠenrichir. É
Ce quĠils ne sont pasÉ
Ë lĠvidence. Et pourtant, on ne prend aucune mesure pour
rglementer les stock-options, les rmunrations trop levesÉ
Vous remarquerez lĠasymtrie : nous avons un Prsident de la
Rpublique qui passe sa vie nous annoncer de nouvelles lois, il lĠa encore
fait dans son discours de Saint-Quentin propos des bandes de jeunes :
l'incursion dans un tablissement scolaire ne sera plus considre comme une
infraction, mais comme un dlit passible de prison. La simple appartenance
une bande sera punie jusqu' trois ans de prison ; un projet de loi sera dpos
ds le mois prochain. Mais aucune loi contre les rmunrations extravagantes de
quelques uns, juste un dcret insignifiant. On continuera comme avant, en
comptant sur lĠauto-rgulation, sur la moralit des dirigeants des grandes
entreprisesÉ
Vous croyez quĠune loi, comme le proposent les socialistes
et bien dĠautres, pourrait rsoudre le problme?
Ce nĠest pas une loi quĠil faut, mais une politique fiscale qui
rende inutiles ou beaucoup moins intressantes ces rmunrations. Mais revenons
la moraleÉ
Vous nous dites quĠelle nĠa rien voir avec le capitalismeÉ
Je ne dirai pas tout fait cela. Il y a tout un pan de la
littrature, qui se situe cheval sur la philosophie, lĠconomie et la
sociologie qui sĠintresse ces questions. Et ceci depuis trs longtemps. Vous
savez quĠAdam Smith, lĠinventeur de la thorie conomique tait professeur de
philosophie morale Edimbourg et quĠil a crit une Thorie des sentiments moraux qui est un grand
livre de philosophie morale. Vous savez galement que Max Weber a associ le
dveloppement du capitalisme et les valeurs, lĠthique du protestantisme. Si
les protestants sont, en Allemagne, plus riches que les catholiques, explique
le sociologue, cĠest quĠils sont puritains, cĠest que sĠils ont pour objectif
de gagner toujours dĠargent, ce nĠest pas pour en jouir ou pour le dpenser.
CĠest pour lĠaccumuler, pour constituer un capital quĠils rinvestissent dans
de nouvelles activits.
Thse clbreÉ
Oui, et qui nĠest videmment pas grand chose voir avec ce que
nous observons. Weber parle dĠentrepreneurs, les dirigeants qui profitent
aujourdĠhui de leur position sont des salaris, des fonctionnaires, ils nĠont
rien cr, ils se sont contents de conduire avec habilet leur carrire et de
grer des organisations cres par dĠautres. Ce qui est tout diffrent.
Mais cette rflexion sur les relations entre morale et activit
conomique est toujours vivante dans le monde anglo-saxon, avec ce que lĠon appelle
les Òbusiness ethicsÓ ou morale des affaires qui occupe de nombreux
philosophes, qui nourrit plusieurs revues savantes.
Et de quoi parlent-ils?
De ce qui nous intresse, justement. Quelles sont les obligations
des dirigeants? Doivent-ils se proccuper de morale ou ne tenir compte que de
la dimension conomique? Doivent-ils dans leurs dcisions prendre en compte les
intrts de ceux qui ne sont pas en situation dĠimposer leurs vues.
Tout cela reste un peu thoriqueÉ
Moins que vous ne le pensez. LĠun des textes majeurs de ce dbat a
t publi en 1970 dans le New-York Times Magazine, dans une revue de grande
diffusion. Il sĠagit dĠun texte de Milton Friedman qui explique que les dirigeants des grandes entreprises
nĠont quĠune seule responsabilit sociale : enrichir leurs actionnaires. Ce
texte a suscit beaucoup de ractions et donn naissance toute une rflexion
sur la responsabilit des dirigeants lĠgard de tous les autres, les
salaris, les clients, les fournisseurs, de ce que lĠon a appel les parties
prenantes, en anglais, les stakeholders. Un terme qui a t invent par Edward
Freeman par allusion aux shareholders, aux propritaires dĠactions, et qui
repose au fond sur lĠide que nous sommes des agents moraux et que nous
dsirons assumer la responsabilit de nos actes.
On est loin des stock-optionsÉ
Pas vraiment. Que reprochent en fait Nicolas Sarkozy et la droite
aux patrons qui se versent des stock-options : de mettre en danger le
capitalisme. De ne pas se soucier des consquences de leurs actes. CĠest cela
quĠil leur reproche et non pas de chercher sĠenrichir. Il lĠa dĠailleurs dit
clairement dans son discours de Saint-Quentin : ÒLe capitalisme doit cesser de
se caricaturer s'il ne veut pas faire le jeu des anticapitalistes. Nous savons
quels drames mne l'anticapitalisme.Ó
Il ne sĠagit certainement pas de revenir sur le bouclier fiscal, de
rduire les revenus des plus riches : ÒNe pas prendre plus 50 % des revenus
pour l'impt, c'est un principe de libert.Ó
Mais cela reste tout de mme assez thoriqueÉ
Pas compltement. Tous ces travaux ont nourri la rflexion sur le
dveloppement durable. Pourquoi les entreprises sĠen proccuperaient-elles si
elles nĠavaient pas des obligations lĠgard de la collectivit? LĠune des
ides majeures de ces auteurs est que toute thorie du management comporte une
dimension morale, mme si elle est souvent implicite.
Mais pourquoi les entreprises dont le premier souci est de
gagner de lĠargent se sentiraient-elles des obligations lĠgard dĠautrui?
On peut avancer plusieurs hypothses. La premire est tout
simplement le souci de lĠautre : il y a des choses que lĠon ne fait pas parce
que lĠon a de la sympathie pour autrui, parce quĠon sĠidentifie lui et quĠon
ne veut pas le faire souffrir. Pas plus quĠon ne veut soi-mme souffrir. On
retrouve l une ide dĠAdam Smith.
Une autre hypothse est quĠune entreprise ne peut se dvelopper
que si les individus sĠengagent et il ne pourrait y avoir dĠengagement,
cĠest--dire de motivation, sans souci des consquences de ses actes. Je
mĠengage parce que je veux obtenir un rsultat.
Vous croyez vraiment que cela peut inciter se comporter de
manire morale?
Si lĠon se soucie des consquences de ses actes et de leur impact
sur autrui, on est bien dans une position morale. Encore une fois, cĠest ce que
Nicolas Sarkozy reproche aux dirigeants de la Socit Gnrale, de ValoÉ Mais
il y a dĠautres hypothses.
Il y a, notamment, celle du conformisme. Les entreprises et leurs
dirigeants sĠinterdiraient certaines pratiques pour se conformer des normes
en vigueur dans la socit. CĠest la thse des no-institutionnalistes, de gens
comme Di Maggio et Powell (The Iron Cage Revisited
: Institutional Isomorphism and Collective Rationality in Organizational Fields),
Meyer et Rowan (Institutionalized Organizations: Formal Structure as Myth
and Ceremony) qui montrent que les institutions sont conformistes,
que leurs responsables appliquent les normes juges lgitimes dans leur
environnement, dans leur contexte. Ils le font par mimtisme, mais aussi par
intrt, puisque ceux qui ne les respectent pas sont victimes dĠostracisme.
CĠest une thse qui pourrait expliquer les comportements des
dirigeants de la Socit Gnrale, de ValoÉ
Exactement. SĠils se comportent comme ils le font, cĠest bien
parce quĠils ont le sentiment de ne pas faire autrement que les autres. Du
reste, ils soulignent quĠils respectent la loi, les rgles et quĠils ne font
rien dĠautre que ce quĠeux et bien dĠautres ont fait ces dernires annes. Et
on pourrait, dĠailleurs, reprocher Nicolas Sarkozy dĠentretenir ces
comportements. LorsquĠil explique, comme il lĠa fait Saint-Quentin, que Òne
pas prendre plus 50 % des revenus pour l'impt est un principe de libertÓ il
apporte des justifications tous ceux qui sont alls sĠinstaller en Belgique,
en Suisse ou ailleurs pour ne pas payer plus dĠimpts. Il leur dit : ÒVous avez
eu raison dĠchapper lĠimpt. Et vous auriez de nouveau raison si, demain, un
gouvernement venait vous imposer plus lourdement.Ó
Reste que nous sommes trs nombreux trouver cela
scandaleuxÉ
Oui, et cĠest ce qui mĠamne une dernire hypothse. Ces
stock-options nous choquent, choquent notre sens de lĠquit, dĠo nos
protestations, nos critiques qui ne sont pas sans effets puisque lĠon voit le
Medef se proccuper de ces questions, imaginer une charte de bonne conduiteÉ
Pas trs efficaceÉ
Non, mais significative. Que le Medef ne reste pas insensible la
fureur de lĠopinion veut tout simplement dire quĠil sait que la lgitimit des
dirigeants dpend de lĠopinion que lĠon a dĠeux. Raisonnement que lĠon peut
gnraliser : les dcisions qui suscitent lĠopposition de tous nĠont gure de
chance dĠtre appliques. Une dcision conomique ne peut pas se limiter au
seul calcul cot-bnfice, elle soit galement tenir compte des normes morales
en vigueur dans une socit, elle nĠa de chance dĠtre mise en oeuvre par ceux
chargs de lĠappliquer que si elle respecte ces normes. Or, celles-ci ne sont
pas dfinies par le sommet, par les lites, mais par nous tous. En ce sens,
nous exerons un contrle sur nos dirigeants. CĠest vrai dans la socit dans
son ensemble, mais ce lĠest dans les entreprises (pour une analyse plus prcise
de ce phnomne, voir : Les bonus de la colre). CĠest bien pourquoi
tant de choses restent confidentielles, secrtes. Ë lĠinverse de ce quĠon nous
dit, les patrons ne sont pas devenus fous, ils se sont toujours comports de la
mme manire, mais auparavant, cette appropriation des biens produits par la
collectivit, par lĠensemble des salaris, se faisait discrtement. Elle se
fait depuis une quinzaine dĠannes au grand jour.
Mais que pourrait-on faire pour lutter contre cette avidit,
sinon une loi?
Une loi prsenterait, je crois, de nombreux inconvnients. Elle
serait difficilement applicable et elle serait une ingrence dans le
fonctionnement des entreprises, ce qui nĠest pas souhaitable. Mieux vaut, je
crois, utiliser lĠarme fiscale et imposer les revenus au del dĠun certain
seuil de telle manire quĠil ne soit pas intressant de recevoir des
rmunrations extravagantes. On ne mesure pas, je crois, assez la
responsabilit de tous les discours contre les impts dans la situation
actuelle. Ë force de nous dire que lĠon paie trop dĠimpts, on a rendu
lgitimes toutes les pratiques qui consistaient y chapper : installation
lĠtranger, niches fiscales, dlinquance fiscaleÉ CĠest l-dessus quĠil faut
revenir. Il faut rhabiliter lĠimpt.
CĠest ce que disait Jacques Delors dans un article du Monde il y a quelques jours.
Il a raison. Non seulement, il faut, comme il le dit, rflchir,
une augmentation des impts, mais il faut galement le rhabiliter et traiter
comme des dlinquants ceux qui tentent dĠy chapper, qui vont sĠinstaller en
Belgique, en Suisse ou ailleurs. Johnny Hallyday, Charles Aznavour, les
artistes, les sportifs, les industriels domicilis Monaco, sont au moins
aussi dangereux pour la collectivit, pour notre bien-tre collectif, que les
gamins qui entrent sans autorisation un collge. Il faut le dire et le rpter.
LĠvasion fiscale est un dlit et doit tre considre, poursuivie et
sanctionne comme tel. La crise nous donne lĠoccasion dĠen finir avec la
concurrence fiscale : il faut en profiter et harmoniser les taux de
prlvement.
Mais vous croyez que cela empchera lĠavidit?
Non, bien sr que non. Mais elle se traduira autrement. Par la
recherche de satisfactions de prestigeÉ LĠimportant est de mettre en place des
mcanismes qui rduisent les ingalits, tant pour des raisons morales, que
pour des raisons conomiques. Et lĠimpt est, dans cette bataille, un outil
important quĠon nĠa trop nglig. Ë force de dire que les gens que trop
dĠimpts tuaient lĠimpt, que lĠaugmentation des impts rduisait le dsir de
travailler, on en a oubli la leon de Weber : les capitalistes ne travaillent
pas seulement pour sĠenrichir un peu plus.
Note de lecture
Comme chaque semaine, vous voulez nous parler dĠune de vos
lectures?
Oui, et jĠai choisi de vous parler ce matin dĠun livre tout
rcemment sorti que jĠai trouv un peu par hasard en librairie : La politique
de lĠoxymore
Joli titreÉ
Oui, et cĠest dĠailleurs ce titre qui mĠa donn envie de le
feuilleter et la quatrime de couverture envie de lĠacheter. On y annonce en
effet une analyse de lĠutilisation de lĠoxymore, ces contradictions du type
cette obscure clart par les politiques. Ide ingnieuse, subtile dont le livre
parle effectivement dans sa seconde partie, alors mme que toute la premire
est consacre une analyse dĠun pessimisme radical de notre socit. Si je
devais dcrire dĠun mot son auteur, Bertrand Mheust, que son diteur prsente
comme philosophe, ce quĠil est sans doute voir ses rfrences, je dirais que
cĠest un cologiste de la race des nihilistes. Ce livre est dĠun pessimisme
effrayantÉ
Il annonce des catastrophes?
Si ce nĠtait que cela, ce ne serait pas trs grave. Il explique
surtout que nous ne pourrons pas nous en sortir, que rien de ce qui est fait
actuellement ne nous aidera rsoudre les problmes, que bien au contraire,
cela ne fait, au mieux, que les repousser. Meheust analyse, de manire
dĠailleurs assez subtile tout ce qui rend le changement impossible. Toute sa
thse est que toute socit cherche persvrer dans son tre, tout systme
continue son chemin jusquĠ saturation, jusquĠau bout de ses possibilits,
cĠest--dire jusquĠ lĠexplosion. Il consacre tout un chapitre ce quĠil
appelle la pression du confort, chapitre dans lequel il explique que notre
ambition de donner lĠensemble des habitants de cette plante notre confort,
de lĠeau, du chauffageÉ nĠest pas seulement irraliste, elle nous conduit la
catastrophe. CĠest un livre par certains cots effrayant. DĠautant plus
effrayant quĠil se mle dĠune critique de la dmocratie dĠo on pourrait
conclure que la seule solution pour sĠen tirer serait une dictature qui nous
imposerait, face la catastrophe, des mesures drastiques.
Il nĠy a pas une pointe dĠespoir?
Meheust ne la met certainement pas dans la technologie puisquĠil
explique que lĠune des erreurs majeures que nous commettons est de croire que
la technologie nous permettra de corriger, au moins en partie, les problmes
crs par le dveloppement et la croissance.
CĠest un partisan de la dcroissance?
CĠest plus que cela,
cĠest un partisan du recul, du retour en arrire.
CĠest convaincant?
CĠest surtout dprimant. Mais intressant. Meheust pousse
lĠextrme et avec un certain talent les logiques des cologistes et on aimerait
le voir discuter ses thses avec les cologistes classiques, cela leur
permettrait sans doute de les prciser.