L'Etat résiste à la globalisation

 

 

Vous voulez nous parler de la mondialisation

J'ai voulu profiter de la réunion du G8 et des manifestations des anti-mondialisations pour revenir sur l'une des questions qui intrigue aujourd'hui le plus les économistes qui s'intéressent à ces questions. Je veux parler de l'impact de la mondialisation sur le rôle économique des Etats…

Quand on écoute les altermondialistes, ils reprochent à la mondialisation de pousser à la déréglementation…

On a effectivement entendu des manifestants de Genève ou d'Annemasse tenir des propos de ce genre qui ne sont, d'ailleurs, pas très éloignés de ce que pensent la plupart des économistes qui voient dans la globalisation une arme contre l'intervention de l'Etat dans l'économie. Leur raisonnement est un peu celui de tout le monde : dès lors que de grandes entreprises peuvent mettre en concurrence les Etats pour installer leurs usines, elles font pression pour qu'ils réduisent les impôts sur les sociétés et le coût du travail, pour qu'ils suppriment les règlements qui les gênent… Et c'est bien ce qui se passe. L'actualité apporte en permanence de quoi confirmer cette thèse. Mardi dernier, le deuxième fabricant européen de semi-conducteurs, Infineon Technologies a menacé de quitter l'Allemagne si le gouvernement ne réduisait pas des impôts qu'il juge trop élevés.

Cette entreprise menace de détruire des emplois en Allemagne pour les relocaliser à l'étranger…

C'est tout à fait cela. Infineon a annoncé la suppression de 900 emplois dans les semaines qui viennent. On a donc, vous le voyez de bons motifs d'associer la globalisation au recul de l'Etat. Et, cependant, un certain nombre de travaux récents vont à l'encontre cette thèse.

Ces travaux montrent que la globalisation n'a pas d'impact sur le rôle de l'Etat dans l'économie?

Plus que cela : ils montrent que plus les frontières d'un pays sont ouvertes, plus il y a de chances pour que le poids de l'Etat dans son économie soit important.

Ce sont des travaux isolés?

J'ai trouvé quatre articles qui vont dans ce sens. Leurs auteurs ont analysé les données d'une quinzaine de pays, pour les uns, d'une soixantaine pour les autres sur une période de15 à 25 ans. Ils utilisent des méthodes un peu différentes, mais qui aboutissent au même résultat : l'ouverture des frontières favorise plutôt la croissance de l'Etat.

Est-ce que ce ne sont pas tout simplement les Etats qui interviennent le plus dans leur économie qui ont le plus ouvert leurs frontières?

C'est évidemment la première objection à laquelle les auteurs de ces articles ont pensé et à laquelle ils répondent. Ils utilisent pour cela des traitements statistiques qu'il serait un peu difficile d'exposer ici. Mais il ressort de ces travaux que l'on peut prédire le poids de l'Etat dans l'économie d'un pays en partant de son degré d'ouverture au commerce international quelques années plus tôt. Dans les années qui suivent l'ouverture d'une économie au commerce international le poids de l'Etat dans cette économie augmente.

C'est donc exactement le contraire de ce que l'on pense d'habitude. Et comment l'expliquent-ils?

Le premier auteur qui ait mis en évidence ce phénomène dans un article publié en 1978, David Cameron, avait une explication assez simple : ce sont les pays les plus industrialisés qui ouvrent le plus leurs frontières au commerce extérieur. Ce sont ceux dans lesquels il y a les plus grandes concentrations de salariés et, donc, les syndicats les plus puissants. Or, que font les syndicats? Ils se battent pour une amélioration des conditions des travailleurs et militent l'élection de gouvernements de gauche qui sont favorables à l'intervention de l'Etat dans l'économie.

Dani Rodrik, de l'université de Harvard qui a publié l'étude récente la plus approfondie sur cette question, explique que les pays les plus ouverts au commerce extérieur sont vulnérables. Qu'un de leurs gros marchés étrangers s'effondre et ils en subissent directement les conséquences. Que l'inflation explose chez l'un de leurs gros fournisseurs et ils se retrouvent immédiatement avec de l'inflation chez eux. S'ils veulent éviter ces chocs, il leur faut créer des amortisseurs.

Et l'intervention de l'Etat dans l'économie en est un?

C'est effectivement sa thèse. Dans un pays comme la France dans lequel un salarié sur quatre travaille pour la fonction publique, ce qui veut dire qu'un salarié sur quatre est à l'abri des choc extérieur. Ce qui est évidemment une garantie pour tous les agents économiques, pour tous ceux qui vendent des prestations et des services.

On pourrait également dire que le coût social de l'ouverture des frontières est tellement élevé que celle-ci n'est possible, dans un régime démocratique, que si la collectivité aide les victimes des restructurations. C'est bien d'ailleurs ce qui s'est produit ces dernières années. Les gouvernements ont multiplié les plans pour aider les secteurs en difficulté à se séparer de leurs salariés dans des conditions pas trop catastrophiques. C'est ce qui s'est passé un peu partout et explique que la protection sociale ait plutôt progressé que reculé ces trente dernières années.

Mais on peut évidemment trouver d'autres explications :

Vous voyez, on peut avancer plusieurs explications.

Vous parliez à l'instant des syndicats, mais on sait qu'ils ont perdu beaucoup de leur force ces dernières années. A cause, notamment, de la globalisation. Comment concilier cela avec ce que vous disiez de leur pression sur les pouvoirs publics pour améliorer la protection sociale?

La globalisation a effectivement détruit les secteurs dans lesquels les syndicats étaient depuis le plus longtemps implantés et favorisé le développement de secteurs dans lesquels ils ont du mal à s'imposer. La dégringolade du taux de syndicalisation dans le secteur privé en témoigne à peu près partout. Mais le syndicalisme n'a pas reculé dans les mêmes proportion dans le secteur public. Or, c'est bien là qu'il a le plus de possibilité de faire pression sur les pouvoirs publics. Que demain Michelin se mette en grève ne gênera que les gens de Michelin et leurs sous-traitants. Que la SNCF, la RATP, l'Education Nationale ou les impôts s'arrêtent et c'est toute la France qui s'arrête. Le syndicalisme a effectivement souffert de la globalisation mais il n'a pas perdu sa capacité d'action. Et c'est, en l'espèce, ce qui compte.

Mais les intérêts des salariés du secteur public et du secteur privé ne sont pas les mêmes…

Non. Mais la résistance des salariés du secteur public aux réformes du gouvernement protège les salariés du privé. D'abord parce que dés que l'on attaque le privé, le public s'inquiète et lance des actions préventives. C'est ce qui se passe aujourd'hui à la RATP et à la SNCF. Ensuite parce que le gouvernement ne peut pas mettre en place des systèmes trop inégalitaires qui conduiraient à orienter les plus qualifiés vers le secteur public et à abandonner le secteur privé aux autres.

Vous dites que les interventions de l'Etat ont progressé et, cependant, on n'a jamais tant parlé de réduction des impôts. C'est contradictoire…

Pas forcément. Si plus de gens paient d'impôts parce que le chômage recule ou si l'impôt moyen est plus élevé parce que les gens occupent des emplois plus qualifiés et donc mieux rémunérés, il peut y avoir simultanément augmentation des recettes et diminution des impôts.

Mais y a-t-il vraiment eu des réductions d'impôts? Les gouvernements le disent, mais nous voyons tous que ce n'est pas le cas. Les réductions d'impôts sur le revenu sont aussitôt compensées par l'augmentation d'autres impôts, impôts locaux, CSG…

Je pensais plutôt aux impôts que paient les sociétés, ceux que ne veut plus payer l'entreprise allemande dont vous parliez il y a quelques minutes.

Les entreprises ont souvent poussé à la diminution des impôts qu'elles paient. Et on a beaucoup dit que la globalisation la favorisait. Les taux d'imposition sur les bénéfices des sociétés ont effectivement beaucoup reculé ces dernières années. Ils étaient de l'ordre de 50% il y a une vingtaine d'années, dans la plupart des pays de l'OCDE, ils sont aujourd'hui plutôt de l'ordre de 30%. Mais… et c'est ce que révèlent d'autres travaux récents, il n'est pas du tout sûr que cela se soit traduit par une baisse réelle de la pression fiscale sur les entreprises.

Et pourquoi?

Mais tout simplement parce qu'en même temps qu'ils réduisaient le taux, les gouvernements supprimaient les exemptions de toutes sortes qui permettaient de déduire une partie des revenus de l'entreprise du calcul de l'impôt. On a réduit les taux mais élargi la base. Et ceci, si j'en juge par les articles que j'ai lus, a été le cas un peu partout dans les pays de l'OCDE. Et le paradoxe est que ces exemptions ont souvent été supprimées pour éliminer les distorsions de concurrence. Le même mouvement de globalisation qui pousse, d'un coté, à réduire les taux d'imposition pousse de l'autre à en élargir la base.

Et quelle conclusion tirez-vous de tout cela ?

Oh tout simplement, qu'à l'inverse de ce qu'on nous dit si souvent, l'intervention de l'Etat dans l'économie a encore de belles années devant elle.


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