Les médicaments, le tiers monde et les brevets

 

 

Bonjour, vous voulez donc nous parler de médicaments?

Bonjour, j'ai choisi de vous parler ce matin de l'industrie pharmaceutique et de ses démêlés avec l'Afrique du Sud, la Thaïlande, le Brésil, tous pays aujourd'hui en butte aux actions en justice menées par les industriels de la pharmacie qui leur reprochent de ne pas respecter leurs brevets.

Pourquoi nous parler de cela aujourd'hui?

Parce qu'il y a actuellement en Afrique du Sud un procès qui oppose l'industrie pharmaceutique au gouvernement sud-africain auquel elle reproche de laisser fabriquer des produits pour la lutte contre le sida sans l'autorisation des industriels propriétaires des brevets. Ce procès s'inscrit dans la grande bataille sur la mondialisation et notamment sur les dispositions prises par l'OMC pour protéger les droits de propriété des détenteur de brevets et éviter que puissent leur faire concurrence des industriels installés dans des pays dont la législation ne protégerait pas les brevets. En deux mots, les pays signataires de l'OMC doivent reconnaître les brevets dans tous les domaines industriels, pour la pharmacie donc, pour une période de 20 ans. Or, certains pays ne permettaient pas de breveter les médicaments. Les industriels locaux pouvaient donc copier ces médicaments.

Les produits sud-africains qui font l'objet de ce procès sont vendus moins chers que ceux des grands laboratoires pharmaceutiques?

Bien sûr. C'est l'objectif. si l'on veut soigner les africains malades du sida il faut leur prescrire des médicaments auxquels ils peuvent accéder.

Quel est le principal argument des industriels pour justifier leur position?

Ils mettent en avant les coûts très élevés de la recherche dans ce domaine, ils citent des chiffres de l'ordre de 300 à 500 millions de dollars pour le développement d'une molécule, ce qui est considérable. Et ils disent : nous ne pouvons financer la recherche que si nous pouvons bénéficier pendant quelques années d'un monopole sur les ventes de la molécule que nous avons découverte.

Mais comment font-ils pour dépenser autant d'argent?

C'est effectivement une bonne question. Il y a des gens qui doutent de ces chiffres, qui assurent que les industriels les gonflent. Ces critiques soulignent que beaucoup de molécules sont issues de la recherche publique ou universitaire financée par l'impôt. Ils ajoutent que les laboratoires dépensent également énormément d'argent en publicité et promotion. Ce qui est également vrai. Reste qu'on ne peut nier que les laboratoires dépensent également beaucoup d'argent en recherche.

Et il y a, à cela, deux motifs.

Le premier est la durée de plus en plus longue de mise sur le marché des nouvelles molécules. Il se passe aujourd'hui de 12 à 16 ans entre le moment où on amorce la recherche sur une molécule et celui elle entre sur le marché.

A quoi est-ce que cela tient?

Cela vient de toutes les précautions prises par les organismes publics qui accordent les droits de commercialisation des médicaments. On ne met pas sur le marché un médicament comme une voiture ou un réfrigérateur. Il y a toute une série de tests, d'essais qui prennent beaucoup de temps. Plus on est prudent et plus, naturellement, cela prend de temps. Et lorsque chaque pays a ses propres mécanismes cela augmente les coûts, d'où la demande des laboratoires qui aimerait bien voir rationaliser ces autorisations de mise sur le marché.

Mais ce motif ne suffirait pas à expliquer les coûts très élevés du développement d'un produit. L'autre motif avancé par les industriels est le risque lié à la recherche. Avant de trouver une molécule qui devient un médicament il faut en examiner des milliers qui n'aboutissent pas et cela coûte très cher. Aussi étrange que cela puisse paraître l'industrie pharmaceutique fonctionne un peu comme l'édition : les éditeurs publient beaucoup d'ouvrages, mais il n'y en a qu'un ou deux qui deviennent des best-sellers et ce sont ces best-sellers qui servent à financer tout le reste.

Lorsqu'on nous dit donc que le développement d'une molécule coûte 300 millions de dollars, il y a dans ce chiffre le coût de toutes les recherches qui n'ont pas abouti. "Si nous ne pouvons plus protéger nos brevets, disent en substance les industriels, nous ne pourrons plus financer cette recherche et ce sont les médicaments de demain qui ne sortiront pas."

C'est un argument plausible…

Sans doute, mais qui serait plus fort si l'industrie pharmaceutique faisait moins de bénéfices, or elle en fait beaucoup. Les grandes compagnies pharmaceutiques internationales ont des taux de rentabilité de 20% ce qui est très important, très largement supérieur à ce qu'obtiennent la plupart des autres entreprises.

Mais, au delà de ces considérations sur les bénéfices, je voudrais souligner ce que ce raisonnement a d'un peu vicié et étrange. On nous dit, en fait, que si l'on veut sauver des vies, et probablement des vies occidentales demain, il faut accepter de vendre aujourd'hui des médicaments à des prix qui interdisent à des millions de gens de se soigner. On préfère la santé de nos enfants ou de nos petits enfants à celle de nos contemporains. C'est pour le moins bizarre. On pourrait tenir le raisonnement exactement inverse et dire : tant pis pour nos petits-enfants qui ne sont pas encore nés, préoccupons-nous d'abord des gens qui vivent à coté de nous. Vous remarquerez d'ailleurs, que l'industrie pharmaceutique raisonne en la matière un peu comme les écologistes qui luttent contre le nucléaire au motif qu'il risque de poser des problèmes à nos descendants.

Alors que beaucoup d'écologistes sont probablement hostiles aux laboratoires pharmaceutiques…

Sans doute… Mais je voudrais revenir un instant sur le modèle économique. Je vous disais tout à l'heure que l'industrie pharmaceutique fonctionnait un peu comme l'édition. Ses dirigeants sont comme les éditeurs, à la recherche de best-sellers. Lorsqu'il faut décider d'investir, ils choisissent naturellement les projets les plus prometteurs en termes financiers. Ce ne sont pas forcément ceux qui sont le socialement le plus utile. Un médicament pour lutter contre les allergies aux animaux domestiques est sans doute socialement moins utile qu'un médicament pour lutter contre une maladie tropicale, mais son marché est plus prometteur. Le financier aura donc tendance à le préférer. Tout comme il a tendance à profiter des monopoles que lui accordent les brevets pour pratiquer des prix élevés.

Prix qe;s.

Prix qui expliquent la montée des coûts de la santé?

Pas forcément. Les médicaments ne représentent qu'une petite part des dépenses de santé. Et même très chers, ils peuvent faire faire des économies s'ils remplacent des traitements très lourds ou des opérations chirurgicales. C'est assez fréquent. Mais des médicaments très chers, et on en revient, au sujet initial, ne peuvent être prescrits que dans des pays très riches. Dans les pays pauvres, on ne peut tout simplement pas les utiliser. On ne peut donc pas soigner les gens, d'où la tentation de copier les médicaments sans respecter les brevets. Ce qu'on a longtemps fait en Thaïlande, en Afrique du Sud ou aux Indes en profitant de régimes juridiques favorables et c'est ce que les laboratoires internationaux veulent aujourd'hui voir cesser. D'où ces procès qu'ils intentent en Afrique du Sud.

Procès qu'ils ont une chance de gagner?

Ils font en tout cas tout pour. Ils ont obtenu le report du procès en Afrique du Sud pour pouvoir mieux préparer leur défense. Mais leur cause soulève de très nombreuses oppositions et les met dans une position morale plutôt inconfortable. Attaquer en justice des gens qui fabriquent des médicaments génériques pour lutter contre le sida n'est pas très séduisant. L'industrie pharmaceutique est très critiquée dans les pays industrialisés notamment aux Etats-Unis où elle pratique des prix très élevés. En France, Médecins Sans Frontières a lancé une pétition qui dénonce le comportement des laboratoires. Dans quelques semaines va s'ouvrir à Ouagadougou une conférence internationale sur le traitement du sida dans les pays pauvres. Tout un mouvement est en train de naître et de se développer. Et certains laboratoires qui sentent bien que leur dossier est fragile cherchent actuellement des solutions pour sortir de l'impasse dans laquelle ils se sont enfoncés.

Ceci dit, l'optimisme n'est pas forcément de mise. Les laboratoires sont puissants et ils ont des soutiens puissants, soutiens qu'ils ont récemment conforté en participant à hauteur de 20 millions de dollars au financement des candidats républicains lors de la récente campagne électorale américaine.

Et il y a des solutions?

On peut en imaginer plusieurs. Je vais commencer par la plus radicale qui consisterait à supprimer les brevets sur les médicaments. C'est une hypothèse que l'on a parfois mise en avant.

Ce serait radical…

Sans doute, mais ce ne serait probablement pas très efficace. Le brevet impose la publication des caractéristiques de l'invention. Imaginez qu'il n'y ait plus de brevet, les industriels développeraient une culture du secret, ce qui ne serait pas une bonne chose.

Il y a d'autres hypothèses.

L'une de celles-ci est de pratiquer des tarifications différentes selon les pays. C'est déjà ce que font les laboratoires qui vendent beaucoup plus cher aux Etats-Unis qu'au Canada. Ils pourraient vendre leurs médicaments moins chers dans les pays pauvres. Certains se sont engagés dans cette voie. Un laboratoire a signé un accord avec le gouvernement ivoirien au terme duquel il vend beaucoup moins cher un traitement contre le sida en échange d'un monopole sur la vente de cette molécule.

C'est plutôt une bonne idée?

Tout dépend du prix. Dans le cas que je viens de citer le traitement coûte 4000 $ par an en Europe alors qu'il n'en coûterait que 1000 en Cote d'Ivoire, ce qui est mieux, mais reste tout de même très cher. Ceci dit, cette solution a l'avantage de s'inscrire dans une logique industrielle classique. Les entreprises qui vendent à des prix différents sur des marchés différents sont légion.

Justement, pourquoi les entreprises pharmaceutiques ne règlent pas le problème de cette manière?

Parce qu'elles craignent le développement d'un marché noir ou gris. S'il y avait de grands écarts de prix d'un pays à l'autre, il se trouverait des petits malins pour acheter les médicaments là où ils sont vendus bon marché pour les revendre avec un bénéfice là où ils coûtent cher.

D'autres hypothèses ont donc été évoquées : on a notamment imaginé de demander à des organisations internationales de racheter les droits des laboratoires privés pour permettre la fabrication de médicaments génériques. C'est une autre solution séduisante même si elle se heurte à de vraies difficultés : la première étant que l'OMS n'a pas les ressources nécessaires pour financer ce genre d'achat et que l'on ne voit pas les Etats-Unis qui freinent des 4fers les investissements dans les organisations internationales augmenter leur participation financière à l'OMS.

J'ajouterai que ce n'est pour l'instant qu'une proposition. Et que des gens meurent tous les jours du sida et de bien d'autres maladies que l'on pourrait soigner dans les pays pauvres.

Vous voulez dire qu'il y a urgence…

Oui, il y a urgence. Urgence pour les habitants des pays les plus pauvres, bien sûr, mais aussi pour nous, parce que si j'en juge par la rapidité avec laquelle les maladies animales se propagent en Europe, on n'est pas à l'abri d'une épidémie incontrôlable.

C'est pour tous ceux motifs qu'il faut, je crois, soutenir l'action de tous ceux qui se battent aujourd'hui pour que l'industrie pharmaceutique, les organisations internationales, les gouvernements agissent.


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