Le Medef et les retraites
Je suis sûre que vous allez nous parler du MEDEF, des retraites et de la grande manifestation de jeudi dernier.
Vous avez tout deviné. Je vais vous parler de cette affaire
J'ai l'impression que le MEDEF s'est pris les pieds dans le tapis
Vous croyez?
Pas vous?
Et bien non. Je crois que le Medef a fait preuve en cette affaire, comme souvent depuis le début des négociations sur la refondation sociale, de beaucoup d'habileté tactique.
On a pourtant vu 300 000 personnes dans la rue, des gens qui ne manifestaient jamais et tous les syndicats unis, ce qui ne s'était pas produit depuis très longtemps.
Sans doute, mais cela ne veut pas dire qu'il ait été malhabile ni qu'il ait échoué.
Mais il a uni contre lui tous les syndicats ouvriers et de nombreux patrons ont critiqué sa méthode.
Tout cela est vrai, mais combien de temps durera cette alliance entre organisations syndicales? Blondel n'a pas voulu défiler à coté de Nicole Notat : les oppositions entre organisations ouvrières sont profondes, anciennes, il faudra plus d'une manifestation pour les combler . Quant aux protestations des patrons elles se sont toutes accompagnées de déclarations sur la nécessité de réformer les retraites, ce qui les relativise un peu. On a critiqué la méthode, pas le fond.
Antoine Séllière a pourtant reculé l'autre matin sur France-Inter. On l'a même entendu parler du sérieux des manifestants
Et cela ne vous a pas mis la puce à l'oreille? Il a reculé bien vite, mais il pouvait le faire puisqu'il avait atteint son objectif : engager le débat sur les retraites sur le terrain qu'il avait choisi : celui de l'allongement de la période des cotisations.
Mais justement il recule puisqu'il ne demande plus 45 ans de cotisation
Comme dans beaucoup de négociations, on demande beaucoup pour obtenir un peu. Ce n'est pas nouveau, c'est la technique classique des organisations ouvrières que le Medef a reprise à son compte. Et cela marche : on va au devant d'un allongement de la durée des cotisations pour les salariés du privé et, sans doute, du public.
Cela risque d'être plus difficile
Certainement, mais le gouvernement aura du mal à ne pas aborder un jour ou l'autre cette question. On commence à poser les questions aux ministres. Lionel Jospin a reconnu qu'il serait mieux que la durée soit la même pour tous. En mettant le fer sur la plaie, le Medef a engagé le débat et il l'a probablement fait au plus mauvais moment pour le gouvernement. Les retraites sont un sujet brûlant. Leur négociation à quelques mois d'importantes échéances électorales ne peut que faciliter la vie de l'opposition.
Le Medef aurait donc fait acte politique en lançant ce dossier de cette manière?
Cela y ressemble diablement. Certains de ses stratèges auraient voulu jouer à l'envers le coup de 1995 qu'ils ne s'y seraient pas pris autrement.
Vous faites allusion aux grandes grèves de 1995 sur la sécurité sociale?
Les réformes de la sécurité sociale engagées par Juppé ont contribué à la défaite de la droite : les professions de santé qui votent en général à droite se sont probablement abstenues pour protester contre cette réforme. Cela combiné à l'effet Front National a fait pencher la balance à gauche.
Revenons au fond. Le Medef explique qu'il faut allonger la durée des cotisations pour financer les retraites.
C'est un argument que l'on connaît et que l'on répète depuis maintenant quelques années. Il y a des gens qui le contestent et font valoir que le retour de la croissance transforme la donne. Sans doute ont-ils en partie raison, la situation a changé depuis la fin de la crise. Cela suffira-t-il à éloigner toutes les difficultés? C'est peu probable. Mais, c'est une affaire d'experts et on ne peut trancher entre des experts qui se disputent qu'en entrant dans le détail, ce que nous n'avons certainement pas le temps de faire ici ce matin.
Je voudrais insister sur un autre aspect. On nous dit, vous venez d'ailleurs de le répéter, il faut modifier le systèmes des retraites, la durée des cotisations pour des raisons de financement. Mais l'impact économique des retraites ne se limite pas à cela. Il y a aussi des problèmes du pouvoir d'achat des retraités et ceux liés à l'activité des personnes qui ont passé les cinquante ans.
Vous voulez parler de ces préretraites qui se multiplient ?
Mais oui. On nous parle d'allonger la durée de cotisation, mais on voit les entreprises se séparer de plus en plus tôt de leurs salariés. On souligne volontiers la contradiction, Lionel Jospin l'a soulignée plusieurs fois ces derniers jours, mais on ne s'intéresse pas aux motifs qui amènent les entreprises à se comporter de cette manière. Or, ils sont à prendre en considération.
Si les entreprises se séparent de leurs salariés les plus âgés, c'est pour au moins quatre motifs :
Vous affirmez des choses qui vont faire frémir nos auditeurs. Pourquoi les quinquagénaires seraient-ils moins motivés?
Et bien tout simplement parce qu'ils sont plus riches et qu'ils ont moins besoin de faire des efforts. Le système des salaires veut que les rémunérations augmentent avec l'âge : on gagne en moyenne mieux sa vie à 50 ans qu'à 30. Parce qu'on a eu des promotions, parce qu'on bénéficie de primes d'ancienneté Or, on a général moins besoin d'argent : les enfants sont partis, ont terminé leurs études, les crédits pour acheter une maison, une voiture, des équipements électro-ménagers sont remboursés ou en passe de l'être on est de ce fait plus riche, on a donc moins besoin de se battre pour en gagner plus, de faire des heures supplémentaires
Soit. Mais pourquoi les quinquagénaires seraient-ils moins performants? Ce devrait être le contraire. Ils ont plus d'expérience, ils ont accumulé des connaissances au fil des années et sont donc plus efficaces.
C'est ce que l'on dit, mais ce n'est probablement pas vrai. Plus on vieillit , plus on accumule effectivement de savoirs, de connaissances et d'expérience. On en conclut en général que cela se traduit par plus d'efficacité. Or, ce pourrait être le contraire. Regardez les grands inventeurs, ils sont en général très jeunes. C'est-à-dire très ignorants. Tout se passe comme trop de savoir tuait le savoir, un peu comme trop d'impôts tue les impôts.
La comparaison est audacieuse et pas forcément très convaincante.
Je vais essayer de préciser ma pensée.
On dit souvent qu'il faut se former en permanence, que le progrès introduit de nouvelles demandes, mais on n'analyse jamais l'impact de ces changements sur nos comportements. Quand on le fait, on découvre que les choses ne sont pas si simples.
Si ce que vous dites est vrai, les positions du Medef sont encore plus intenables : si les entreprises ont effectivement intérêt à se séparer de leurs salariés très tôt comment allonger les durées de cotisation sans réduire les pensions?
C'est vraiment le cur du problème, d'un problème qui a deux facettes :
Ces questions sont, je crois, beaucoup plus importantes, beaucoup plus graves que celles touchant au financement des retraites et on ne les aborde jamais. On a d'autant plus de mal à les aborder qu'on n'a pas de lieu pour le faire. Ce n'est pas le rôle des syndicats que de traiter de ces questions.
C'est peut-être l'affaire des politiques?
Peut-être, mais les politiques ne peuvent prendre des décisions que si celles-ci ont été réfléchies, élaborées collectivement. On en est loin
A vous entendre, on est loin d'avoir épuisé le sujet
C'est bien mon sentiment.