Patrons d'hier et d'aujourd'hui
Bonjour, vous voulez encore nous parler des patrons?
Et oui! Mais de manière très différente. La semaine dernière, je vous parlais du renouveau du discours patronal. Je vais essayer aujourd'hui, et un peu par contraste, de vous faire plonger dans l'univers mental des patrons d'autrefois. Et pour cela, je vais vous demander de m'accompagner dans la lecture d'un roman d'André Maurois
Voilà un auteur qu'on ne lit plus beaucoup
C'est exact. Encore que l'on trouve ses livres facilement en librairie et en bibliothèque et qu'il faudrait peut-être voir de plus près les chiffres des ventes pour en juger. Mais il est vrai qu'il n'est plus à la mode, même s'il reste apprécié dans le monde anglo-saxon et en Russie. Il y a un signe qui ne trompe pas : quand on recherche André Maurois sur l'internet français, on trouve surtout des références à des collèges qui portent son nom. Lorsqu'on interroge le web mondial, on trouve des articles sur ses livres, sur sa vie.
C'est un auteur que vous aimez?
Non. Je le connais très mal. J'ai lu comme tout le monde "Les silence du colonel Bramble", mais c'était il y a si longtemps que je ne m'en souviens plus. Il se trouve simplement que j'ai trouvé dans un bac de libraire un roman qu'il avait publié en 1926. Son titre, Bernard Quesnay, m'a attiré à cause de François Quesnay, un des inventeurs de l'économie politique, et je me suis tout simplement demandé s'il n'y avais pas un rapport. Ce qui n'aurait pas été complètement stupide puisque, vous le savez, André Maurois a écrit de nombreuses biographies. Mais ce n'est pas le cas.
J'ai donc feuilleté le livre et découvert qu'il se passait dans le milieu industriel, ce qui m'a incité à le lire.
Il y a bien d'autres livres qui parlent du monde industriel
Sans doute, mais Maurois est sur ce sujet intéressant puisque ses parents étaient des industriels du textile et que lui même a travaillé dans l'entreprise familiale qu'il a vendue en 1924, quelques mois donc avant d'écrire ce livre qui sonne comme un adieu au monde économique. Mais un adieu réfléchi. Dans ce livre, Maurois parle de ce milieu, de ces patrons du début du siècle. Et il le fait avec cette connaissance intime des individus, de leurs préoccupations qui rend son récit particulièrement intéressant.
C'est d'autant plus intéressant qu'il traite ses personnages avec une réelle affection. Ce n'est pas le livre d'un révolté, ce que Maurois n'était pas. Il l'a dit d'ailleurs : "Peu d'hommes ont éprouvé pour leurs parents plus d'admiration durable que moi." Il est vrai que l'histoire de sa famille est de celles qui prêtent plutôt au respect puisque ses parents étaient des drapiers alsaciens qui ont émigré en 1870 à Elbeuf où ils ont reconstruit une usine avec les quatre cents ouvriers qui les avaient suivis en exil.
Maurois n'est pas un nom alsacien.
C'est un pseudonyme. Il s'appelait en fait Herzog.
C'est un peu une autobiographie?
Pas tout à fait. Il a dit à Georges Charensol, dans une interview : " Pour Bernard Quesnay, je ne me suis servi de personne exactement, mais le roman se passe dans un monde industriel où j'ai vécu. Je suis parti à l'origine d'un type de vieil industriel qui existe réellement, mais que j'ai recréé de telle sorte qu'on a pu me dire, à Bordeaux, à Lyon : " C'est ma famille que vous avez peinte. Ainsi en cherchant le particulier, sans le savoir, on atteint au général."
Mais venons en à ce livre, au portrait qu'il trace des patrons du début du dernier siècle.
J'imagine qu'il est très différent de celui que l'on pourrait tracer des patrons d'aujourd'hui.
Oui et non. Il y a des choses très voisines. André Maurois décrit très bien cette espèce d'obsession de beaucoup de chefs d'entreprise qui n'ont à l'esprit que leur travail. Il le fait de manière subtile en parlant du bruit de l'usine textile, du martèlement des métiers à tisser qui accompagne ses personnages même lorsqu'ils sont très loin de leur usine. Dans un passage, Bernard Quesnay, est dans un cabaret. Il y a un orchestre qui joue de la musique de danse. "Dans le rythme monotone des violons, Bernard obsédé crut entendre le battement des métiers lointains et comme un mélancolique appel." A un autre moment, il est à Londres. Il regarde les pantalons des policemen et se demande : "Tout ce drap noir, d'où vient-il?"
Il y a des passages tout à fait intéressants sur la relation à l'autorité qui rappellent ce que l'on observe chaque jour. André Maurois pointe, par exemple, la déférence dont font preuve les chefs de service à l'égard de leur patron. Il a une très jolie phrase : "par les trois portes du bureau affluèrent des hommes en jaquette noire, déférents et luxueux." C'est tout à fait cela, l'uniforme des cadres, leur déférence et la manière dont ils affichent discrètement leur réussite.
Il y a également toute une réflexion sur la relation entre productivité et chômage, qualité et concurrence. Tout cela, l'air de rien, sur le ton du roman.
Il y a encore des passages tout à fait intéressants sur la concurrence comparée au sport ou à la guerre et d'autres, très fins, sur la défiance qui donne une couleur si particulière aux relations dans le monde des affaires : défiance dans les échanges commerciaux, mais également dans les relations sociales qui sont abondamment traitées. Un des grands moments du livre est une grève qui dure une quinzaine de jours. On la voit émerger, on voit se construire la solidarité de classe, on voit également combien il est difficile d'en sortir. Au départ, il y a simplement des revendications salariales. Les employeurs cèdent une première fois puis une seconde, mais ils se braquent lorsque les ouvriers qui entretiennent les chaudières qui produisent la vapeur indispensable au bon fonctionnement de l'usine demandent à leur tour une augmentation. Ils ne sont que 4 mais ils peuvent bloquer toute l'usine. Pour l'éviter les fils des patrons se substituent à eux, à la grande colère de leur père. Bien loin de calmer le jeu, cette intervention l'aggrave : des salariés qui avaient obtenu satisfaction refusent d'aller travailler par solidarité avec leurs 4 camarades.
C'est quelque chose de plausible?
Oui, tout à fait. L'un des moments forts, dans les mouvements sociaux, est celui où se cristallise la solidarité entre salariés, le moment où des gens qui n'ont pas de vraie volonté de se mettre en grève cessent de travailler par solidarité avec ceux qui sont déjà en grève. Il suffit souvent de peu de choses, d'un geste, d'un mot, d'une attitude, pour faire basculer les salariés. On a beaucoup de mal à comprendre pourquoi la mayonnaise prend certaines fois et pas d'autres, c'est une alchimie très sophistiquée, mais la psychologie joue un rôle important. Aller travailler alors que les fils des patrons ont remplacé les collègues en grève, c'est se comporter en traître, le mot revient plusieurs fois dans le texte, en une personne en laquelle on ne peut plus avoir confiance, avec laquelle on évitera dorénavant les contacts.
Comme André Maurois l'indique, la violence joue également un rôle : la communauté ouvrière n'hésite pas à s'en prendre à ceux qui se comportent en traître. Et cette violence durcit les positions des uns et des autres, rend très difficile les positions intermédiaires : il faut choisir son camp.
On dirait que vous parlez d'un ouvrage de sociologie industrielle.
C'est un roman, mais écrit par quelqu'un qui avait effectivement un regard acéré et une connaissance intime, précise de ce dont il parle. Il n'utilise pas la méthode du sociologue, mais cela ressemble l'observation participante avec comme je vous le disais des passages qui pourraient être repris d'enregistrements d'entretiens avec des patrons contemporains.
Il y en a notamment un qui traite de la crise. La scène se passe dans le train et deux patron parlent de leurs difficultés. Il y en a un qui est très inquiet, qui voit les choses en noir. Et un autre qui a la vision à plus long terme de l'entrepreneur qui a confiance en l'avenir. Je vais vous lire le passage :
" - Rien ne s'arrange, dit M.Lecourbe. Le chômage engendre le chômage. L'ouvrier est le seul consommateur, or, il ne gagne rien. Le paysan a de l'argent, mais la campagne n'achète jamais ; elle thésaurise. Nous allons à la débâcle. Les économistes les plus distingués s'attendent à une catastrophe mondiale. D'ailleurs, il en est de même après toutes les grandes guerres, en 1817, en 1876
- Le monde n'est pas fini, dit M.Pascal. On produit très peu en ce moment. Vous marchez à peine à moitié ; je suis comme vous. Bientôt les besoins seront grands. Il y a encore des gens qui s'habillent."
Puis un peu plus loin :
" - Nous vivons une triste époque, dit M.Lecourbe, tragique.
- Une triste époque? Protesta M.Pascal. Je ne suis pas de votre avis ; je trouve ces temps-ci admirables. Avant la guerre, l'homme d'affaires de génie était sans emploi. Aujourd'hui, pour survivre, il faut de l'intelligence et du sang-froid. Nous vivons en pleine tempête? Mais nous savons nager. Nous sommes dans un creux? C'est ce qui prouve que nous allons remonter " Etc, etc
Il y a bien là deux profils, avec le comptable qui a les yeux tournés sur ses livres, et l'entrepreneur qui voit au loin.
Toujours à propos de la crise, Maurois montre cette espèce de sympathie que les ouvriers éprouvent pour leur patron dans ces moments difficiles. C'est un phénomène qui n'a à ma connaissance pas été étudié sinon peut-être par Tocqueville : c'est quand les choses vont bien, que les salaires augmentent que les relations sociales se tendent. Et non dans les périodes difficiles quand les salaires restent stables.
A vous entendre, le portrait qu'André Maurois dressait en 1926 des patrons est toujours valable? C'est plutôt surprenant.
Sur de nombreux points ce portrait est toujours valable, mais sur d'autres il ne l'est plus du tout. Et l'on voit bien en le lisant combien notre environnement économique a changé. Nous ne vivons plus dans le même monde. Les différences les plus frappantes portent sur :
On a l'impression que vous avez aimé ce livre
C'est un roman agréable qui se lit avec plaisir, pas plus, mais ce qui m'a frappé à sa lecture, c'est combien il était plus intelligent, plus précis, plus pertinent que la littérature à demi-savante que l'on faisait lire à la même époque aux étudiants des écoles de commerce. André Maurois avait un vrai regard, une vraie oreille, une connaissance fine, intime, intelligente, du milieu dont il parle. Ce qui me fait penser que l'on aurait peut-être intérêt à mettre au programme des études de management ce livre et d'autres comparables.
Vous pensez qu'on en trouverait d'autres du même type?
Oh! Sans doute. Il suffirait de fouiller dans la littérature réaliste, de Balzac à Sartre. Je suis sûr que l'on trouverait des choses passionnantes. Dans la littérature la plus contemporaine, ce serait sans doute plus difficile, puisque les écrivains ont abandonné cette analyse du monde pour s'orienter vers le formalisme ou vers l'exploration de l'intimité. Mais il y a aujourd'hui le travail des journalistes et celui des sociologues.
Vous conseilleriez donc aux écoles de commerce de mettre à leur programme l'étude de ce livre et d'autres du même acabit?
Mais bien sûr, ce serait infiniment plus intéressant et enrichissant que la littérature américaine, aussi ennuyeuse qu'abstraite qu'on fait lire aux étudiants. Imaginez un sujet comme : "La figure de l'entrepreneur dans Bernard Quesnay" ou "Grève et relations sociales dans le roman français de 1890 à 1930." Cela ne manquerait pas d'allure et donnerait leur chance aux étudiants de formation littéraire que l'on veut attirer dans les écoles de commerce et que l'on assomme aujourd'hui avec des mathématiques auxquelles ils ne comprennent en général pas grand chose.