Bernard, bonjour. De quoi allez-vous nous parler aujourd’hui ?

D’un film : Of Bread and roses de Ken Loach qui sort demain en salle à Paris.

Mais ce n’est pas votre rubrique…

Non, mais je vais vous parler d’un film qui a été écrit comme un reportage, comme un roman politique et qui met en scène une analyse économique.

J’imagine qu’il s’agit plutôt d’une analyse socialiste, puisque Ken Loach nous a habitués à des films militants de gauche…

Oui, bien sûr. On connaît Land and Freedom qui a fait redécouvrir à toute une jeunesse qui l’avait oubliée la guerre d’Espagne. On dit, d’ailleurs, que la jeunesse espagnole s’intéresse à la guerre civile qu’elle a vu le film de Ken Loach. Ce nouveau film raconte comment des hommes et des femmes de ménage d’un grand immeuble de bureau de Los Angeles se mettent en grève pour défendre leurs droits.

Je crains le pire…

Je raconte très mal, on ne s’ennuie pas une seconde. Ce n’est pas un film militant au sens classique, rien à voir avec ce que faisait par exemple Marin Karmitz dans les années 60. Ce n’est pas non plus un reportage, c’est un film d’action qui, pour une fois, s’inscrit dans le monde réel, celui du travail, de l’immigration, un monde regardé par quelqu’un qui sait voir et montrer ce qu’il voit.

Le début du film nous montre un passage clandestin de frontière entre le Mexique et les Etats-Unis et l’arrivée de l’héroïne chez sa sœur qui a une petite maison dans un quartier fleuri de Los Angeles. Elle est femme de ménage, mais sa maison est coquette. Et on voit tout de suite ce qui attire ces immigrés : le rêve d’une vie plus agréable. Le reste du film montre que ce n’est pas si facile.

De quoi parle-t-on ?

De la manière dont des travailleurs s’associent, avec l’aide d’un syndicat, pour améliorer leur sort. On a vu beaucoup de films, on a lu beaucoup de romans sur ce thème. Celui montre des salariés qui inventent de nouvelles formes de lutte, qui font preuve d’humour. C’est un film où l’on rit et où l’on voit les ouvriers rire et se moquer. Je ne vais pas vous raconter le film, mais il est basé sur une histoire réelle, celle du combat qu’ont mené en 1990 les personnels de nettoyage à Los Angeles.

C’est à cela que font allusion les roses du titre ?

Bien sûr. On a besoin de pain, d’argent, mais aussi de rêves pour vivre heureux. Mais le titre, " bread and roses " est le slogan utilisé par des ouvrières de la confection qui manifestaient en 1908 pour protester contre la mort de 128 de leurs camarades dans l’incendie d’une usine. La formule est très connue aux Etats-Unis dans les milieux syndicaux. Elle a donné naissance à une chanson qui dit : " si nous n’avons pas nos rêves, pourquoi vivons nous ? " Mais je voudrais revenir sur les nouvelles formes de lutte que décrit ce film.

Elles sont intéressantes à plusieurs titres. Elles ne s’adressent pas au patron de ces ouvriers, ou du moins pas directement. On ne voit jamais les patrons, on ne les cite pas, on ne sait même pas s’ils existent. Le seul représentant de l’employeur que l’on voit est un contremaître, immigré lui aussi manifestement, qui sait à peine lire et parler l’anglais. Et c’est assez caractéristique du capitalisme lointain qui se met actuellement en place. On associe en générale cela à la mondialisation, au fait que les centres de décision sont de plus en plus éloignés géographiquement, mais dans ce film, on nous montre que cet éloignement des centres de décision n’est pas seulement géographique.

Il y a une très belle scène où l’on voit un syndicaliste expliquer aux ouvriers comment les choses se passent. Il fait un plan sur un bout de papier et il montre comment le meilleur moyen de toucher leur employeur est de toucher les clients de ses clients.

C’est un peu compliqué…

Mais non. La société de nettoyage a un contrat avec le propriétaire de l’immeuble qui loue des bureaux à des sociétés d’avocats. Il n’y pas de lien direct entre ceux qui consomment le travail des hommes et femmes de ménage et ces travailleurs. C’est ce que des milliers de gens vivent tous les jours. Dans le monde de l’informatique, cela s’appelle l’assistance technique, ailleurs, l’intérim…

Cet éloignement rend évidemment le combat social beaucoup plus difficile. Si vous vous mettez en grève, votre client final s’adresse à votre patron et lui dit : je vais devoir rompre le contrat. Et votre patron vous dira : je vais devoir vous licencier puisque je n’ai plus de travail.

C’est ce qui se dit dans le film ?

Non, même pas. On est au delà. Ce qui m’a beaucoup frappé dans ce film, c’est qu’il ne traite que de l’action syndicale et pas un moment on ne parle de grève. Ouvriers et syndicalistes sont à la recherche de nouvelles formes de lutte. En l’espèce, ce sont plutôt des formes ludiques, mais ce qu’ont fait en France les gens de Cellatex ou ceux d’Adelshoffen

S’inscrit dans le même registre : le patron est à l’étranger, on ne peut pas le toucher. Et si on veut obtenir gain de cause, il faut inventer d’autres modes d’action. Les gens de Cellatex avaient menacé de polluer la rivière, ceux d’Adelshoffen ont menacé de faire exploser leur usine. Les personnels d’entretien de Ken Loach préfèrent perturber une réunion et offrir au propriétaire de l’immeuble un dindon d’or, ce qui n’est pas un compliment.

Vous parlez beaucoup des syndicalistes. C’est un film en hommage au syndicalisme ?

On y parle effectivement beaucoup du syndicalisme. Il s’agit, naturellement, du syndicalisme à l’américaine qui n’est pas vraiment comparable au notre, mais on voit comme il se heurte à l’opposition des patrons et à l’inquiétude des salariés qui savent bien que se syndiquer peut être dangereux.

Ce syndicalisme à l’américaine n’a pas toujours bonne réputation.

C’est exact. Et l’image qu’on en donne dans ce film n’est pas enthousiasmante. Il y a un personnage d’organisateur très positif, mais une des scènes nous le montre en conflit avec sa hiérarchie qui lui reproche de dépenser trop de temps sur ce dossier, un peu comme un directeur commercial pourrait reprocher à un vendeur de passer trop de temps chez un client. L’organisateur fait d’ailleurs une remarque qui laisse supposer que le syndicalisme à l’américaine est surtout une machine à récolter des fonds pour préparer l’élection présidentielle américaine.

C’est sèvère.

Cette critique touche l’institution, mais l’organisateur est lui un personnage sympathique, mais on nous dit bien qu’il n’appartient pas au même monde que les femmes de ménage. Il y a dans son appartement une très belle bibliothèque.

On aurait pu faire un film de ce type en France ?

On aurait certainement pu raconter des histoires comparables. Mais avec tout de même une différence. A un moment dans le film, le syndicaliste montre un bulletin de paie d’un homme de ménage qui gagne 8 dollars par heure à des mexicaines qui en gagnent moins de 6. Et il leur dit : regardez la date, c’est un bulletin de salaire de 1988, d’il y a plus de dix ans.

On voit dans ce film une des différences fondamentales de nos deux systèmes : l’existence, chez nous, d’un salaire minimum qui évite la concurrence des plus pauvres, des sans droits sur les rémunérations. Quand il y a un salaire minimum, on ne peut pas dire : " embauchez-moi, j’accepte de travailler pour moins cher. "

C’est plutôt mieux…

Certainement, mais vous savez que beaucoup d’économistes nous expliquent que le salaire minimum est facteur de chômage et notamment de chômage des jeunes.

Vous y croyez ?

C’est loin d’être prouvé. Une étude montrant que le salaire minimum n’avait pas d’incidence sur l’emploi peu qualifié a fait, il y a deux ou trois ans beaucoup de bruit dans le milieu académique, mais ses résultats n’ont pas vraiment convaincu la profession. Il faudra sans doute encore beaucoup de travail pour que les économistes cessent de croire à une idée qui est probablement fausse mais qui a le mérite de les conforter dans leurs schémas théoriques.

Ken Loach ne parle pas de tout cela ?

Non, mais c’est implicite dans son film. Et c’est ce qui le rend passionnant et me donne envie de vous recommander d’aller le voir. Malgré tout ce que j’ai dit sur les grèves et le salaire minimum vous ne vous ennuierez pas une seconde.

Vous croyez qu’il y a un public pour ce film ?

Je l’ai vu dimanche matin dans une salle pleine. Ce film s’inscrit dans une espèce de retour de flamme de la pensée radicale qu’illustrent en France le succès de José Bové ou celui d’Attac. La chute du mur de Berlin a porté un coup fatal à la pensée marxiste traditionnelle, mais il n’a pas éliminé la pensée contestatrice, radicale qui renaît aujourd’hui sous de nouveaux habits et de nouveaux problèmes. Vous remarquerez que l’on parle de travailleurs immigrés, de gens sans droits (on le leur dit d’ailleurs dans le film : vous ne respectez pas la loi), des gens qui veulent du pain et des roses. Et les roses sont au moins aussi importantes que le pain.

 

Bread and Roses

As we go marching, marching, in the beauty of the day,

A million darkened kitchens, a thousand mill lofts gray,

Are touched with all the radiance that a sudden sun discloses,

For the people hear us singing: Bread and Roses! Bread and Roses!

As we go marching, marching, we battle too for men,

For they are women's children, and we mother them again.

Our lives shall not be sweated from birth until life closes;

Hearts starve as well as bodies; give us bread, but give us roses.

As we go marching, marching, unnumbered women dead

Go crying through our singing their ancient call for bread.

Small art and love and beauty their drudging spirits knew.

Yes, it is bread we fight for, but we fight for roses too.

As we go marching, marching, we bring the greater days,

The rising of the women means the rising of the race.

No more the drudge and idler, ten that toil where one reposes,

But a sharing of life's glories: Bread and roses, bread and roses.

Our lives shall not be sweated from birth until life closes;

hearts starve as well as bodies; bread and roses, bread and roses.


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