Bernard Girard
Chronique du  26/09/06
 20 ans de liberté des prix
 
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Bonjour,  vous avez choisi de fêter ce matin un anniversaire, celui de la libération des prix il y a vingt ans…
C’est un anniversaire largement passé inaperçu, mais  c’est il y a tout juste vingt ans, le 1er décembre 1986 que le gouvernement a abrogé l’ordonnance de 1945 sur les prix. Depuis cette date, les prix sont libres, c’est-à-dire librement déterminés par le jeu de la concurrence.
Si vous en parlez, c’est que ce fut un moment important de notre histoire économique…
Oui, puisque c’était au fond la sortie définitive de l’économie administrée mise en place au lendemain de la seconde guerre mondiale. Je dis définitive parce que cette sortie était engagée depuis plusieurs années. On avait commencé, sous Giscard à démanteler ce système. Raymond Barre avait libéré en 1978 les prix industriels. Le premier gouvernement Mitterrand a poursuivi en réduisant le rôle du plan qui avait pendant des années guidé la politique économique en France. François Mitterrand l’a d’ailleurs fait de manière contournée en nommant Ministre du Plan un adversaire politique qu’il souhaitait marginaliser : Michel Rocard.
J’imagine que cette libération des prix a alors suscité des oppositions fortes…
Beaucoup ont craint que cela favorise le retour de l’inflation. Il faut dire que l’on sortait tout juste d’une longue période d’inflation à deux chiffres.
Et cela n’a pas été le cas? J’ai bien l’impression que les prix n’ont depuis fait qu’augmenter…
La libération des prix n’a pas eu l’impact que certains ont pu craindre sur les prix, puisque l’inflation n’a pas redémarré et qu’elle est globalement faible depuis. Je dis globalement parce que lorsque l’on regarde les prix des produits de consommation courante, on s’aperçoit qu’il y a eu sur certains d’entre eux au moins des évolutions. Si certains produits ont diminué de prix, grâce à cette libération qui a permis d’aiguiser la concurrence entre producteurs, d’autres ont progressé. Et ce sont souvent ceux de première consommation qu’on a en tête. Le cas de la boulangerie est amusant. Une baguette vaut aujourd’hui à Paris à peu près 1 €. Ramené en francs constants, cela représente 4,50 francs en francs de 1986. On la payait naturellement beaucoup moins cher entre 2,50F et 3F.
Ce qui veut dire qu’elle a beaucoup augmenté et que la libération des prix a eu en l’espèce des effets négatifs…
Elle a effectivement favorisé l’augmentation des prix du pain, mais on ne peut pas généraliser à tous les produits. Il est intéressant de voir cette mesure administrative a pu avoir des effets différents selon les marchés et les métiers. Ce qui devrait inviter à la modestie lorsque l’on fait des prédictions sur les effets d’une mesure nouvelle ou de la suppression d’une mesure ancienne.
Puisque nous parlions à l’instant du pain, que s’est-il passé? Pourquoi a-t-il autant augmenté?
Il a, d’abord, augmenté parce qu’on s’est laissé faire. Le pain est un produit qui résiste bien à la hausse des prix pour des tas de motifs. C’est un produit culturel : pour beaucoup de gens, un repas sans pain, n’est pas vraiment un repas.
Il a également augmenté parce que le prix des éléments qui entrent dans sa composition ont fait de même. Le pain est sensible aux évolutions du coût de la main d’oeuvre, des matières premières, gaz et farine, et de l’immobilier puisque les commerçants sont souvent en centre-ville.
Il a enfin augmenté parce que les boulangers ont su résister à la concurrence des industrielle. Le pain est un produit que l’on ne stocke pas ou mal.  ⅔ des ménages vont à la boulangerie au moins quatre fois par semaine. C’est un produit de proximité : on ne fait pas de grand détour pour acheter son pain. Pour tous ces motifs, les boulangers sont probablement de tous les artisans de bouche ceux qui ont le mieux résisté à la concurrence industrielle.
Le premier objectif de cette libération était pourtant de faire jouer la concurrence.
Oui, ce qui n’a d’ailleurs pas toujours été du goût des artisans et des commerçants qui se sont souvent entendus pour organiser des hausses concertées de prix. D’où, d’ailleurs, des condamnations régulières, comme celle, il y a deux ou trois ans, du syndicat professionnel de Haute-Marne de la boulangerie qui a été pris la main dans le sac par la Direction de la concurrence. Les dirigeants du syndicat avaient recommandé à leurs membres d’augmenter leurs prix à la veille du passage à l’euro pour éviter les contrôles de la direction de la concurrence. Ils avaient notamment recommandé une augmentation de trente centimes du prix de la baguette et conseillé à leurs membres de jouer avec les arrondis.
Mais, le plus intéressant est sans doute ailleurs. Cette libération a également amené les commerçants à modifier leurs manières de travailler. Elle les a amenés à segmenter leur marché.
À varier leur production…
Ils ont multiplié les pains, ce que l’on appelle les pains spéciaux et les pains tradition qui coûtent plus cher, ce qui était une autre manière d’augmenter les prix. Plutôt que d’augmenter le prix du seul pain courant, ils ont développé des produits plus sophistiqués, de meilleure qualité, ce qui leur a d’abord permis de résister à la concurrence des industriels qui ont du mal à suivre une profession qui a su enrichir son offre, innover sur les créneaux où elle était le plus efficace : la fraîcheur, le croustillant…
Les pains de tradition ce qu’on appelle la baguette tradition représente aujourd’hui à peu près 20% du marché et elle est en croissance, les pains spéciaux à peu près 30%.
Mais cette diversification leur a également permis de tirer insensiblement vers le haut le prix de leurs produits de base. Quand on regarde l’évolution des prix chez les boulangers, on s’aperçoit qu’ils commencent par augmenter le prix des produits de haut de gamme. Ils le font pas à pas, à coup de cinq centimes, puis ils augmentent ensuite les produits bas de gamme.
Mais ces augmentations de prix sont à terme suicidaires : elles peuvent inciter à réduire sa consommation… et c’est bien ce qui se produit : on mange de moins en moins de pain…
La consommation de pain a beaucoup diminué tout au long du 20ème siècle, mais elle s’est aujourd’hui stabilisée autour de 160 grammes par jour et par habitant, très loin, bien sûr, des 900 grammes du début du siècle ou même des 200 grammes des années 70. Et, à l’inverse, de ce que vous dites, il ne semble pas que l’augmentation du prix du pain ait beaucoup freiné cette consommation, puisque cette consommation est à peu près stable depuis le début des années 80. Peut-être parce que cela reste un produit bon marché pour lequel nous ne sommes pas très sensibles au prix. Mais peut-être est-ce pour un autre motif. On peut se demander si le pain n’est pas ce que les économistes appellent un bien de Giffen…
C’est quoi, ça…
Ce sont des biens dont la consommation augmente en même temps que le prix. C’est un phénomène qui a été observé par un économiste britannique de la fin du siècle dernier, Robert Giffen, qui avait remarqué que les Irlandais consommaient plus de pommes de terre alors même que leur prix augmentait…
Et pourquoi?
Tout bêtement parce que le prix des pommes de terre n’augmentait pas seul. Le prix de la viande augmentait en même temps. Or, les Irlandais pauvres ne pouvant acheter autant de viande qu’avant, consommaient plus de pomme de terre qui est un produit meilleur marché que la viande. D’où cette croissance de la consommation malgré les augmentations de prix…
Mais vous croyez que c’est ce qui s’est passé en France?
Peut-être pas avec le pain, mais avec les sandwiches que les boulangers vendent de plus en plus. Vous me disiez tout à l’heure que la consommation de pain à table avait diminué. C’est probable, mais la consommation de pain dans les sandwiches a augmenté. Et elle a probablement augmenté parce que le sandwich est devenu pour beaucoup un substitut aux repas pris au restaurant qui coûtent plus cher et qui ont eux aussi augmenté.
C’est le phénomène de la restauration rapide…
Ils y ont trouvé leur inspiration. La libération des prix les a amenés à modifier complètement leur approche commerciale. Ce ne sont plus seulement des fabricants de pain, ce sont des entrepreneurs qui appliquent, souvent d’ailleurs de manière intuitive, les méthodes qu’on enseigne dans les écoles de commerce. Ils ont recherché des produits à forte valeur ajoutée sur lesquels on peut gagner plus d’argent que sur la baguette ordinaire. Et c’est bien le cas du sandwich qui associe une baguette et des produits achetés dans le commerce, jambon, fromage, boissons… que l’on vend infiniment plus cher qu’on les a achetés.  
Mais ils ont sur ce créneau des concurrents, des chaînes…
Oui, bien sûr, mais elles ont souvent un double handicap dont les boulangers ont su profiter:
- les produits que proposent ces chaînes nous sont le plus souvent culturellement étrangers : hamburger…
- ils arrivent et doivent donc investir lourdement, ce que n’ont pas à faire les boulangers qui sont déjà installés. Pour ne prendre que cet exemple, Subway, qui se situe sur le même créneau, demande à ses franchisés des investissements lourds : des magasins qui font entre 60 et 130m2 avec un investissement hors pas de porte de l’ordre de 1200€ le m2. Si vous y ajoutez le pas de porte, vous arrivez à des investissements de 200 à 300 000€. Tous investissements que les boulangers n’ont pas à faire puisqu’ils sont déjà installés. Et comme ils sont en général installés depuis longtemps, ils ont de bons emplacements.
Si je vous comprends bien, la libération des prix a amené les boulangers à changer de métier…
Exactement. Et c’est ce qui s’est souvent passé. Je vais prendre un autre exemple : celui du fuel. Jusqu’à la fin des années 70, le prix des produits pétroliers étaient administré. C’est le ministère de l’industrie qui annonçait un beau matin que le prix de l’essence ou du fuel augmentait de quelques centimes le litre. Aussitôt, les stocks dont disposaient les marchands de fuel augmentaient de valeur mécaniquement. Comme les prix ne baissaient jamais, ils avaient intérêt à avoir des stocks importants. Dès lors que les prix ont été libérés, ils ont varié dans les deux sens, à la hausse et à la baisse. Et du coup, la stratégie qui consistait à constituer des stocks abondants à des fournisseurs qui vous accordaient des remises parce que vous étiez fidèle s’est révélée suicidaire. Les entreprises qui avaient acheté au mauvais moment pouvait perdre beaucoup d’argent. D’un métier de distributeur dont l’objectif était de servir le maximum de clients pour obtenir ces remises, on est passé à un métier d’acheteur où l’important est d’acheter au bon moment chez le fournisseur qui vous offre les meilleures conditions.
Tout le marché du fuel a, en quelques mois, été, de ce fait, bouleversé.
Et que s’est-il passé?
Beaucoup de chefs d’entreprise se sont révélés incapables de changer de métier. Comme beaucoup avaient créé leur entreprise au lendemain de la guerre et arrivaient donc, en cette fin des années 70, à l’âge de la retraite, beaucoup ont vendu leur entreprise aux grands groupes pétroliers qui cherchaient à consolider leurs ventes et qui donc voulaient se développer en aval, du coté de la distribution. Le système des revendeurs qui leur convenait parfaitement tant que les prix étaient administrés  devenait dangereux dès lors que ceux-ci devenaient infidèles et les mettaient en concurrence. Ils ont donc acheté un très grand nombre de fonds de commerce un peu partout en France.
Si j’ai prix ces deux exemples, c’est pour montrer combien la même mesure peut avoir des conséquences différentes selon les produits et les marchés. D’un coté, la libération des prix a favorisé le maintien d’une profession artisanale, de l’autre, elle a conduit à la concentration d’une profession autour de quelques majors dont les chefs d’entreprise d’hier sont devenus salariés.
Et les consommateurs? En ont-ils tiré parti?
Si l’on prend le cas du pain, on voit que d’un coté, le prix a augmenté, mais la qualité s’est également diversifiée et enrichie. Et on a probablement évité une dégradation de la qualité et la montée en puissance des produits industriels qui échappaient, eux, à la réglementation des prix.
Dans le cas du fuel, la libération a favorisé la concurrence qui s’est traduite par une plus grande vérité des prix, par des prix beaucoup plus sensibles aux cours des produits pétroliers qu’ils n’auraient été autrement. Les prix des produits pétroliers ont dans les années 80 beaucoup reculé et les consommateurs de fuel en ont sans doute mieux profité, grâce à cette libération des prix qu’ils n’auraient autrement. Tout simplement parce que les professionnels, au lieu de se faire concurrence se seraient ligués pour obtenir des pouvoirs publics qu’ils maintiennent un peu plus longtemps des prix élevés. Chaque occasion aurait, bien sûr, été bonne : un hiver un peu plus rigoureux, quelques entreprises en difficulté…
Le transport des marchandises offre un autre cas de figure. Pendant très longtemps été soumis à une réglementation stricte : le prix du transport des produits était fixés par l’administration dans ce qu’on appelait la Tarification Routière Obligatoire. L’abandon de ce dispositif dans les années 80 a profondément modifié ce métier, conduit à une baisse forte des prix des transports obtenue grâce développement de pratiques de concurrence très agressives, basées sur la sous-traitance, pratiques si agressives que les pouvoirs publics ont du intervenir pour lutter contre les excès, les prix anormalement bas. Ces baisses des prix ont eu des conséquences sociales pénibles, et c’est un euphémisme, pour les professionnels du transport, mais elles ont aidé des producteurs à vendre leurs marchandises plus loin et donc profité directement aux consommateurs. Vous le voyez, les conséquences ont été différentes d’une profession à l’autre.  
Personne aujourd’hui ne revient sur cette libération des prix?
Personne ne propose bien évidemment de revenir dessus. Ce qui ne veut évidemment pas dire qu’elle s’applique partout. Il y a des secteurs qui continuent de vivre sous un régime de la réglementation. C’est le cas des taxis, des médicaments, du livre, de la santé… mais on n’est plus du tout dans les mêmes logiques.
 
 
 
 
 
 
 
 
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