Bernard Girard
Chronique du  26/09/06
 Libération et les difficultés de la presse
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Bonjour,  vous voulez nous parler ce matin des difficultés de la presse et notamment de celles de Libération…
Oui. Vous savez que Libération va très mal, que sa situation financière est catastrophique et qu’actionnaires et journalistes ne se sont pas encore mis d’accord sur une situation qui permettrait au journal de sortir de la crise dans laquelle il est plongé.
Crise qui est celle de la presse…
La presse traverse effectivement une grave crise, liée à la montée en puissance de l’internet qui l’amène un peu partout dans le monde à revoir son modèle économique et ses méthodes de travail. Mais si Libération est plus touché que d’autres, touché au point que l’on a pu dire que son imprimeur cesserait de le fabriquer et que l’hypothèse qu’il puisse disparaître de nos kiosques n’est plus à exclure tient également à la situation particulière de ce journal.
C’est pourtant un excellent journal.
C’est effectivement un excellent journal et, à l’inverse de ce que croient trop souvent les journalistes, ce n’est pas son contenu rédactionnel qui est en cause. Ce n’est pas en le faisant évoluer que l’on sauvera Libération. Ses difficultés relèvent plus de l’analyse économique que de l’analyse des contenus journalistiques :
- Libération n’est accoté à aucun groupe, comme peuvent l’être Le Figaro ou, d’une manière différente, Le Monde depuis quelques années. Cette solitude le fragilise ;
- Il n’a que deux sources de revenus : la vente et la publicité. D’autres journaux, comme Le Figaro ou Le Monde vendent également des petites annonces, emploi, immobilier, carnet… qui représentent une part importante de leurs revenus, ce n’est pas le cas chez Libé.  Un temps, Libération a pallié cette faiblesse avec un site minitel qui fonctionnait bien. C’est aujourd’hui terminé.
Ce n’est pas pour cela qu’il perd des lecteurs…
Avant même de parler des lecteurs perdus, il faut dire un mot de ceux qu’il n’a pas et qu’il pourrait avoir. Comme tous les journaux français, Libération souffre d’un système de distribution très passif, qui ne va pas chercher les clients, qui attend qu’ils se rendent dans des kiosques qui sont de plus en plus rares, de plus en plus souvent fermés. On s’étonne que l’on vende moins de journaux, mais c’est qu’il est de plus en plus difficile d’en acheter. Après 7 heures on n’en trouve plus dans Paris. Et si vous habitez en banlieue, il est pratiquement impossible d’acheter un journal pour le lire dans le RER ou le métro.
Mais au delà de cela, Libération perd des lecteurs…
Il en perd pour deux raisons :
- le dynamisme du Monde qui a avancé la parution de sa première édition, qui arrive dans les kiosques un peu avant midi et lui fait directement concurrence à Paris, c’est-à -dire sur son premier marché. Le lecteur qui voulait acheter un journal en fin de matinée qui prenait hier Libé prend aujourd’hui Le Monde dont les informations sont plus fraîches, qui peut commenter ce qui s’est passé dans la nuit et que le lecteur a appris au petit matin en écoutant la radio, ce qui n’est bien sûr pas le cas de Libération qui a été fabriqué la veille ;
- le vieillissement de son lectorat. Libération est, comme Charlie Hebdo, dans un autre registre, le journal d’une génération, celle qui est arrivée à l’âge adulte à la fin des années 60, au début des années 70 qui voulait tout à la fois moderniser les moeurs, le paysage politique et l’environnement économique. Il a été, au fond, le journal des baby-boomers parisiens, diplômés, curieux. Or, cette clientèle a vieilli et le journal n’a pas su la renouveler. Â
Ces  modernistes dont vous parliez tout à l’heure n’ont pas disparu… Â
Non. Mais cette clientèle est aussi celle qui s’est le plus tôt mise à l’internet qui est aujourd’hui le principal concurrent de la presse écrite. Ceux qui il y a dix ou quinze ans seraient devenus des lecteurs de Libé vont aujourd’hui sur internet. Je pense, notamment, aux étudiants, aux jeunes actifs… Les journaux qui ont une clientèle plus traditionnelle, plus conservatrice, je ne parle pas des idées politiques, mais des comportements, des pratiques, souffrent moins de la concurrence des nouvelles technologies. Les lecteurs du Parisien Libéré vont moins sur internet que ceux de Libé, ils sont donc moins tentés d’y consulter leur journal.
Pourtant Libération a très tôt créé un site internet…
Libération a été l’un des premiers journaux français à créer un site internet qui est aujourd’hui très visité. Plusieurs millions de consultations chaque jour, mais comme beaucoup d’autres journaux, Libération a commis une erreur de départ : il a donné gratuitement ce qu’il vendait, le contenu du journal du jour, et vendu ce qu’il donnait gratuitement et qui n’intéressait à peu près personne : les archives. Ce qui a favorisé cette perte de lecteurs que vous signaliez tout à l’heure. Pourquoi se donner de la peine de partir à la recherche d’un kiosque quand on a le journal sur son bureau.
Comme toute la presse, Libérations doit aujourd’hui réinventer son modèle économique pour faire face à la révolution internet…
Mais vous croyez la presse menacée au point de devoir revoir son modèle économique?
Oh oui. Et elle l’est de plusieurs manières…
Elle l’est, de manière évidente, dans sa diffusion avec ces services qui  collectent des articles disponibles sur les sites des journaux et les mettent gratuitement à disposition des internautes, ce qui vous permet d’avoir une vision panoramique de l’actualité. Mais elle l’est également avec l’ouverture de la concurrence. Les journaux étaient jusqu’à présent cantonnés dans un territoire, la zone dans laquelle ils étaient distribués. Ce n’est plus vrai. On peut grâce à internet consulter des journaux qu’on ne trouve pas en kiosque. Les premiers bénéficiaires sont les journaux américains qui sont lus chaque jour par des Français qui ne les achetaient jamais en kiosque.
Les journaux français ont plus de mal à être lus aux Etats-Unis…
Sauf par les Français qui y habitent. Internet leur donne la possibilité de toucher tous les francophones alors qu’avec les techniques de diffusion traditionnels ils ne peuvent être lus que par des gens installés en France. Le marché de la presse est en train de se transformer profondément, de se globaliser. Les quotidiens parisiens ont de nouveaux concurrents, mais ils peuvent atteindre des clients aux quatre coins du monde.
Mais il n’y a pas que les problèmes de diffusion…
Il y a aussi la publicité dont nous parlions il y a une quinzaine de jours à propos de Google…
Bien sûr. Toute la presse écrite est concernée. Et ce n’est pas en France que la menace est la plus sévère. Je lisais récemment que Google va dépasser en Grande-Bretagne Channel 4, une des chaînes publiques, pour ce qui est des recettes publicitaires.
C’est peut-être une chaîne en perte de vitesse?
Non, non. Channel 4 est une chaîne publique financée par la publicité. C’est, par ailleurs, une chaîne qui progresse puisqu’elle a amélioré l’année dernière son audience de 10%, ce qui rend d’autant plus significatif le fait que ses recettes publicitaires soient dépassées par celles de Google. La publicité sur internet représente aujourd’hui un peu plus de 10% des dépenses publicitaires en Grande-Bretagne. Autant dire que la presse est directement menacée dans l’une de ses principales sources de revenus.
Elle l’est également dans cette autre source de revenus que sont les petites annonces, l’immobilier, le recrutement, l’achat de voitures d’occasion… On s’en rend encore peu compte de ce coté de l’Atlantique, même si les sites de recrutement ont probablement fait du tort aux journaux, mais on a vu aux Etats-Unis se développer à toute vitesse une entreprise spécialisée dans la vente de petites annonces sur internet : les craig lists.
Vous voyez donc que la presse est menacée de toutes parts dans ses sources de revenus. Elle l’est également dans son modèle de production…
Vous voulez dire dans la manière dont elle produit l’information?
Exactement. Les journalistes commencent d’ailleurs à s’en rendre compte et à s’en inquiéter. Internet a révélé l’appétit des lecteurs de journaux pour tout ce qui leur permet de donner leur opinion, de dialoguer, de poser en direct des questions aux experts. Il a également mis en évidence leur capacité à produire de l’information sans la médiation des journalistes et de corriger celles que la presse donne. La vidéo, les blogs permettent de créer des médias alternatifs.
Mais vous croyez que ces blogs peuvent se substituer aux journaux?
Ils leur posent en tout cas de vrais problèmes. On n’en est bien sûr qu’au tout début du mouvement, dans cette phase d’effervescence où se multiplient les initiatives, où les acteurs se lancent dans l’aventure bénévolement sans se soucier de retour économique. Cela n’aura bien sûr qu’un temps et très vite, on devrait voir émerger des modèles économiques viables. Toute la question pour la presse est de savoir si elle saura trouver sa place dans cet environnement et quelle place. Certains ont dores et déjà pris de l’avance…
À qui pensez-vous? À ces Craig lists dont vous parliez tout à l’heure?
Elles ont révolutionné l’industrie des petites annonces et certainement fait un tort considérables aux journaux gratuits dont c’est la principale source de revenus. Dans un registre tout différent, on trouve sur le net plusieurs titres de la presse technique qui donnent gratuitement leur contenu et qui peuvent le faire parce qu’ils réunissent tant de lecteurs qu’ils peuvent se financer par la publicité qu’ils font sur leur site. Je pense, notamment, à un journal qui s’appelle CNET, que consultent chaque jour des millions d’informaticiens dans le monde.
Le problème des journaux est de trouver un modèle économique qui leur permette de se développer. Il est naturellement très difficile de faire des prédictions, mais on peut imaginer quelques pistes. On peut penser, naturellement à la publicité.
Ou au développement des petites annonces sur le modèle des Craig lists dont vous parliez tout à l’heure…
Effectivement. On peut aussi penser au développement de produits pour cette clientèle nouvelle, attachée à la France mais installée à l’étranger. Je pense à ces 200 000 français installés à Londres, à ces dizaines de milliers de Français installés aux Etats-Unis, aux francophones et aux francophiles que l’on rencontre un peu partout. On pourrait imaginer que les journaux développent des services pour cette clientèle qui vient sur leurs sites lire des informations qu’ils ne trouvent pas ailleurs organisées de manière satisfaisante. Il peut s’agir de petites annonces, mais aussi de services plus personnalisés créés en association avec d’autres. Ces Français rentrent régulièrement en France. Il leur arrive de louer des appartements, des maisons pour quelques jours ou quelques semaines. Les journaux pourraient se rémunérer en prenant une commission sur les transactions que ces lecteurs pourraient faire avec des partenaires qu’ils auraient sélectionnés.
Dans un registre un peu voisin, ils pourraient prendre des commissions commerciales sur les produits dont traite le journal. Pourquoi ne pas gagner sa vie en percevant une commission sur chaque vente d’un livre générée depuis une critique littéraire? Je parle de livres, mais ce modèle s’applique à tout ce dont parle un journal : les vêtements, la cuisine, les voyages… On sait que beaucoup de commerçants vous font des ristournes si vous venez de la part de tel ou tel journal. Pourquoi ne pas renverser les choses et rémunérer le journal chaque fois qu’un client vient grâce à lui.
Tout cela revient à transformer le journal en catalogue commercial?
Non, pas tout à fait. Je veux plus simplement dire : utiliser les articles comme portes d’accès aux sites commerciaux des entreprises dont parle l’article…
J’imagine que cela susciterait une forte opposition chez les journalistes…
Sans doute. Mais ce sera probablement le cas de tout nouveau modèle économique qui amène la presse à gagner de l’argent sur internet. Des solutions sont probablement à trouver du coté de la publicité. Il y a actuellement aux Etats-Unis toute une réflexion sur ce que l’on appelle le marketing comportemental qui consiste analyser les comportements des lecteurs.
En pratique en quoi est-ce que cela consiste?
Tout simplement à analyser les comportements des lecteurs et à en tirer des conclusions sur leurs comportements d’acheteurs. Une personne qui lit régulièrement les articles sur l’obésité est sans doute un bon client pour des régimes amincissants. On peut donc lui en proposer de manière régulière. Dans les articles sur les régimes, sur l’obésité, mais aussi dans des articles qui n’ont absolument rien à voir. Ce n’est pas parce qu’on lit un papier sur l’Irak que l’on oublie son problème de poids…
Cela fait un peu Big Brother…
Tout cela doit effectivement être mené avec précaution et discernement. On peut également imaginer que les journaux développent des produits nouveaux qui lui permettent de faire concurrence aux  journaux de petites annonces type Craig list. Lorsque j’achète une voiture d’occasion par petite annonce, j’ai besoin d’être rassuré. Les journaux pourraient vendre à leurs annonceurs un contrat d’assurances qui offre une meilleure garantie au client.
Cela parait compliqué…
Non, cela se fait déjà . Vous avez cela dans des journaux de petites annonces. La presse nationale s’en inspirer pour ses produits. Les journaux devraient également s’inspirer de ce qui se passe dans le monde adolescent, chez les 12-15 ans.
Les adolescents sont les lecteurs de la presse de demain…
Justement. Et ils sont en train d’inventer une nouvelle sorte de presse autour de l’internet qui leur permet de s’autopublier, de mettre en ligne leurs chansons, leurs vidéos, et ceci sur des sites qui commencent à gagner leur vie. Il y a là un modèle économique qui se dessine, qui mériterait, je crois, d’être suivi dans le détail. C’est dans Salut les Copains, magazine né d’une émission radio, que toute une génération a appris à lire la presse. Et la presse magazine s’est, pour l’essentiel, inspiré de la formule imaginée par les créateurs de ce journal, Franck Ténot et Daniel Filippachi…
Tous deux devenus patrons d’un grand groupe de presse magazine…
Exactement. Et je ne serais pas surpris que la même chose se dessine actuellement. Mais ce pourrait être l’objet d’une prochaine chronique.
Ce qu’il faut retenir, et c’est là -dessus que je terminerai, c’est que la presse, si elle veut résister à la déferlante internet, est appelée à revoir son modèle économique et que cela n’ira sans une transformation profonde de ses manières de travailler. Et cela demande du temps. Or, Libération, puisque c’est de lui dont nous parlions au début de cette chronique, n’en a pas beaucoup.
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