Bernard Girard
Chronique du 17/04/07
L’autre moteur du vote Le Pen : le protectionnisme
Bonjour, vous avez choisi de nous parler ce matin du vote Le Pen, ce qui nous éloigne un peu de l’économie.
Pas forcément, et vous verrez pourquoi. Vous savez que le vote Le Pen pose de nombreux problèmes aux sondeurs. On ne sait pas très bien ce que sera son score. D’un coté on nous dit que les résultats bruts tirés des sondages le donnent assez bas, de l’autre, les sondeurs ont appris à se méfier… de ses électeurs qui hésitent à déclarer leur intention de voter un candidat extrémiste…
On dit aussi que ses électeurs se cachent moins…
Ce qui rend le pronostic d’autant plus difficile. Mais je voudrais revenir ce matin sur un autre aspect de ce vote : son coté populaire. Vous savez que l’on a dit que le Front National est le premier parti ouvrier de France. Plusieurs sondages ont, par ailleurs, montré que de 20 à 25% des Français seraient plutôt ou tout à fait d’accord avec ses idées. On met en général cela au crédit des discours de Le Pen sur l’immigration. Ses diatribes contre les immigrés séduiraient tous ceux qui vivent à proximité des quartiers de banlieue dans la peur de l’insécurité et qu’on appelle, parfois, de manière un peu condescendante si ce n’est insultante, les “petits blancs”. Elles toucheraient également tous ceux qui vivent loin des banlieues, dans ces zones dans lesquelles il n’y a pas d’immigrés mais qui ont peur parce qu’ils voient à la télévision les images des émeutes, des voitures qui brûlent…
C’est effectivement l’explication la plus courante…
Mais je me demande si elle ne date pas un peu… j’ai un peu de mal à réconcilier ce que l’on sait de la sociologie de son électorat et ses diatribes anti-immigrés. Ses électeurs sont pour l’essentiel dans leur travail, dans leur quartier en contact direct avec des immigrés, des enfants d’immigrés. Ils entretiennent avec eux, au jour le jour, des relations apaisées. Les actes racistes, les crimes racistes si nombreux dans d’autres pays, comme en Grande-Bretagne, sont rares en France.
Il y a des discriminations…
Oui, et elles sont nombreuse, tant en matière d’emploi que de logement, mais je n’ai pas le sentiment que les relations entre Français de souche et immigrés ou Français issus de l’immigration soient particulièrement difficiles au quotidien.
Je ne crois pas surtout qu’elles soient plus difficiles dans les usines, les commerces ou les bureaux que dans les hautes sphères de l’Etat dont Azouz Begag vient de nous donner, dans le livre qu’il a tout récemment publié, une image inquiétante…
Vous l’avez lu? C’est un bon livre?
C’est un livre très sévère pour Nicolas Sarkozy comme le suggère d’ailleurs le titre : Un mouton dans la baignoire, allusion transparente aux propos de Sarkozy sur TF1 à l’occasion de la fête de l’Aïd-el-kébir. C’est sans doute ce qui fera son succès. D’autant qu’il multiplie les anecdotes qui ne sont pas à l’avantage du candidats de l’UMP. Mais ce livre vaut, je crois, beaucoup mieux. Il vaut par le portrait qu’il fait de la société politique et de l’ostracisme dont il a été victime, lui ministre, de la part de ses collègues, de la haute administration et, de manière plus générale, des élites. Il raconte comment un ministre du même gouvernement a refusé de s’asseoir à coté de lui dans un avion qu’il avait pris pour aller passer un week-end en province avec sa famille. Il raconte comment ses collègues confondaient le titre de son ministère, parlaient de ministère de l’intégration quand il était ministre à la Promotion de l’égalité des chances, comme si un arabe ne pouvait être ministre que de l’immigration ou de sujets connexes. Il raconte également comment un journaliste du Monde avait téléphoné à son ministère pour savoir pourquoi il avait décerné la légion d’honneur au journaliste Rachid Arhab, comme si on pouvait le soupçonner de la lui avoir décernée parce qu’il est lui-même arabe. Il raconte également combien il a été blessé par la photo montrant Villepin lui passant la main sur la tête à l’Assemblée. Un geste amical devenu, dans la presse, geste insultant.
Mais cela confirme qu’il y a du racisme dans la société française…
Le mot racisme est sans doute un peu fort. Disons de l’ostracisme…
Et ceci pourrait expliquer le vote Front National…
Sauf que ces gens dont nous parlons ne votent pas Front National. Et que ceux qui votent Front National n’ont pas forcément ces attitudes.
Vous voulez dire qu’ils ne sont pas racistes…
Certains le sont, incontestablement, mais rien ne permet de dire que c’est le cas de tous les électeurs du Front National. Je crains même qu’à trop le dire, on s’interdise de comprendre leur vote. Tout comme on s’interdit de le comprendre lorsque l’on n’y voit qu’un vote protestataire. Il y a certainement de cela, pour une part, mais pour une part seulement.
Les questions touchant à l’immigration, à l’identité nationale, à la sécurité jouent incontestablement un rôle majeur dans le vote Le Pen, mais elles ne sont pas le seul moteur de ce vote. Il y en a un autre qui tient à son projet économique et qu’il faut regarder avec d’autant plus d’attention qu’il risque de jouer un rôle plus important à l’avenir.
Vous pensez que ses électeurs se déterminent en fonction de son programme économique?
Je le crois effectivement. Je crois, notamment, que c’est le cas des ouvriers qui votent massivement pour lui…
Pourtant tous ceux qui ont regardé le programme du Front National disent qu’il est tout sauf social…
C’est vrai, mais en même temps il séduit les couches les plus populaires. Les chiffres montrent une progression constante du vote ouvrier en faveur du Front National : 16% avaient voté Le Pen en 1988, 27% en 1995 et 30% en 2002. Comme rien ne dit que les ouvriers sont plus racistes que la moyenne des Français ni plus indifférents à la politique, il faut chercher ailleurs la raison de ce vote. Et cette raison, je la vois dans son programme économique qui développe une thématique protectionniste.
Tout le discours de Le Pen, qu’il s’agisse d’immigration ou d’économie, tourne autour de la question des frontières. Il faut, dit-il, revenir aux frontières, en finir avec le libre-échange, avec l’euro, avec l’Europe qui a favorisé la libre circulation des biens…
Or, ce discours peut être bien reçu par les victimes de la globalisation, par tous ces salariés qui ont perdu leur emploi ou craignent de le perdre du fait de la mondialisation, et qui se disent : les choses iraient mieux si l’on fermait les frontières, si l’on mettait des droits de douane sur les produits importés d’Asie, si l’on interdisait aux investisseurs étrangers, aux fonds de pension et autres capitalistes sans patrie de faire la loi dans notre économie.
Le Pen est le seul candidat à proposer, au moins en apparence, des solutions au problème immédiat de ceux dont l’emploi est menacé par la concurrence internationale. On peut croire que fermer les frontières, mettre des droits de douane très élevés sur les produits importés de Chine protège les emplois menacés…
On attendait plutôt l’extrême-gauche dans cette défense des ouvriers menacés…
Oui, mais l’importance du vote ouvrier en faveur du Front National montre qu’elle n’a pas réussi son pari et qu’elle devrait s’interroger sur cette désaffection au lieu de répéter en permanence les mêmes analyses.
C’est dont le protectionnisme qui ferait voter en la faveur de Le Pen…
C’est en tout cas ce qui peut donner à ceux qui se sentent menacés le sentiment qu’il a entendu leur inquiétude… c’est dans les régions sinistrées, là où la concurrence internationale a été, ces dernières années, le plus cruel, qu’il réalise ses meilleurs scores dans les couches populaires.
Ce protectionnisme a d’ailleurs été l’un des moteurs du vote en faveur du non à la constitution européenne. On a à l’époque, beaucoup parlé de l’action de l’extrême-gauche, mais c’était oublier que le Front National a lui aussi appelé à voter non. Et l’une des illusions de l’extrême-gauche anti-libérale est sans doute d’avoir cru qu’elle avait gagné cette élection quand elle a partagé la victoire avec plein d’autres et, notamment, avec l’extrême-droite.
Traditionnellement l’extrême gauche est plus proche de la classe ouvrière, de sa culture. C’est vers elle que devraient aller ces votes ouvriers…
Elle en parle beaucoup plus, mais les prolétaires lui préfèrent d’autres partis et, d’abord, le Front National. On retrouve bien une thématique protectionniste à l’extrême-gauche, mais celle-ci souffre dans ce domaine, d’un double handicap :
- Le Pen ne fait pas de détail, il lie protectionnisme et lutte contre l’immigration alors que l’extrême-gauche dissocie les deux problématiques, ce qui rend son discours plus subtil, plus respectueux des droits de chacun, mais moins lisible,
- Le Pen a sur les questions de société une vision très traditionnelle, très conservatrice, il s’est longtemps opposé à l’avortement, or les classes populaires sont sur ces sujets, souvent très conservatrices, elles sont, par exemple, très attachées aux valeurs familiales alors que l’extrême-gauche est sur tous ces sujets beaucoup plus moderne. Si le Front National a récemment un peu évolué sur ces questions c’est sous l’influence de Marine Le Pen qui a sans doute gagné ses galons dans cette campagne : elle a porté avec un certain talent le discours du FN de demain, mélange de protectionnisme et de modernité sur les questions sociales. Ce qui pourrait d’ailleurs lui ouvrir les portes d’un ministère dans un gouvernement de droite.
Mais revenons à l’extrême gauche. Quand on regarde dans le détail, les transferts de voix des électeurs lors du deuxième tour de la deuxième élection présidentielle, on voit que ceux d’Arlette Laguillier, plus traditionnels se sont plus reportés sur Le Pen que ceux, plus modernes, plus bobos d’Olivier Besancenot.
Pour conquérir ces voix, il faudrait donc développer un argumentaire protectionniste?
Oui, et c’est toute la difficulté que rencontrent les grands candidats dont aucun n’est, vous l’aurez remarqué, protectionniste. Ce qui est d’ailleurs rassurant : le protectionnisme étant la pire des choses qui puisse nous arriver.
Parce qu’on n’est jamais seul à fermer les frontières?
Bien sûr. Si nous fermions les nôtres, nos concurrents feraient immédiatement de même et sous couvert de protéger quelques emplois menacés, on en détruirait d’autres dans des secteurs qui se portent bien.
On touche là, d’ailleurs, l’une des contradictions de Nicolas Sarkozy. On sait qu’il veut séduire l’électorat d’extrême-droite, le reconquérir. Et c’est ce qu’il fait lorsqu’il parle d’un ministère de l’identité nationale, lorsqu’il promet des mesures encore plus fermes contres les immigrés, mais il ne peut pas se permettre de parler de protectionnisme. Le faire serait s’aliéner immédiatement des pans entiers de son électorat qui vivent très bien la globalisation.
Je pense d’ailleurs qu’il a senti le risque, d’où sa proposition de TVA sociale… qui est une manière discrète, détournée de faire du protectionnisme, mais vous remarquerez qu’il ne l’a pas beaucoup développée…
Cette TVA sociale consiste à transférer une partie des cotisations sociales sur la TVA. Et vous pensez qu’il en parle peu parce qu’elle gêne une partie de ses électeurs?
Parce qu’elle se heurte à de nombreux obstacles, certains économiques, d’autres institutionnels. Tout cela mériterait des développements plus longs, mais on peut, d’abord, penser que l’effet sur les importations qui menacent le plus les emplois sera faible. Tout bêtement parce que l’écart entre les prix des produits français et celui des produits étrangers qui menacent nos emplois ne sera pas effacé par cette taxe. On peut également craindre une montée de l’inflation comme cela s’est d’ailleurs produit en Allemagne sans qu’il y ait d’effet sur l’emploi. Les salariés et, d’abord, les plus modestes, seraient donc les premières victimes du dispositif. La seconde victime seraient les autres pays d’Europe qui sont nos principaux partenaires commerciaux. La troisième victime seraient les organisations syndicales qui gèrent aujourd’hui les organismes sociaux et qui perdraient toute légitimité pour le faire. Cette TVA sociale renforcerait le poids de l’Etat, ce qui est un paradoxe pour un candidat qui se veut libéral.
Mais pour en revenir à notre conversation initiale, je ne crois pas que cette proposition de Nicolas Sarkozy ait autant de force que celles de Le Pen.
Parce qu’elle est diluée dans d’autres propositions…
Parce qu’elle entre en contradiction avec le reste de son projet, de nature libérale, c’est-à-dire libre-échangiste et donc complètement hostile au protectionnisme. Le Pen n’a pas ce souci. Son projet est lisible. Il veut fermer les frontières, il le dit et le répète sur tous les tons.
Mais si le protectionnisme est, comme vous nous le dites, ce qui explique une bonne partie du vote ouvrier en faveur de Le Pen, ces électeurs n’ont pas donc de raison de se tourner vers Nicolas Sarkozy…
C’est effectivement la conclusion que l’on peut tirer de cette analyse. Si elle est correcte, Sarkozy ne lui prendra pas autant de voix qu’il l’espère. Ce qui veut peut-être tout simplement dire qu’il se sera droitisé pour rien et qu’il lui faudra ramer pour reconquérir les voix du centre droit que ses propos sur le ministère de l’identité nationale, sur la pédophilie… ont inquiété.
Beaucoup de sondages suggèrent cependant qu’il va prendre des voix à l’extrême-droite…
Je sais bien, on verra… Mais il sera très intéressant pour l’avenir de regarder le vote ouvrier. Et de le regarder dans le détail. Parce que le monde ouvrier n’est pas systématiquement protectionniste. Il ne l’est pas dans les régions ou les secteurs qui profitent de la globalisation. Les salariés qui travaillent dans des entreprises qui exportent beaucoup savent bien qu’une politique protectionniste serait une catastrophe. Le protectionnisme séduit là où les industries sont en difficulté, vieillissantes… là où il y a, du fait même de la spécialisation de l’industrie dans des activités mal placées dans la concurrence internationale, beaucoup de chômage.
Si le Front National poursuit sa progression dans cette partie de la population, alors le protectionnisme est vraiment, comme je le crois, l’un des moteurs de son succès.
Nous saurons cela la semaine prochaine…