Bernard Girard
Chronique du 06/09/05
Katrina, un révélateur
Bonjour, vous avez choisi de nous parler ce matin des catastrophes…
Oui, tout simplement, parce qu’elles se sont multipliées la semaine dernière. Il y a eu, en quelques jours, presque simultanément, les incendies à répétition Paris et dans la région parisienne, le cyclone de la Nouvelle-Orléans, les bousculades meurtrières de Bagdad…
Et l’on pourrait ajouter, cet été, les accidents d’avion, voire même la sécheresse…
Bien sûr. J’ai été, comme beaucoup, frappé par la multiplication de catastrophes mais aussi et surtout par ce qu’elles disent de nos sociétés. Ces catastrophes sont de véritables révélateurs. Elles nous montrent ce que l’on ne voit pas d’habitude.
Elles ont mis à nu ces inégalités extrêmes qui se sont développées ces dernières années, inégalités qui étaient pour une fois visibles sur nos écrans de télévision. Que ce soit en France ou aux Etats-Unis, les victimes des catastrophes ont une couleur, elles sont noires. Noires et pauvres. Et l’on a appris, à l’occasion, que beaucoup de ces familles qui habitaient le long du Mississipi n’ont pas pu fuir parce qu’elles n’avaient pas de voiture, pas de carte de crédit, qu’elles vivaient en dehors de la modernité et ceci dans le pays le plus riche du monde, un pays dont on envie en Europe, depuis des années, la croissance. On a beaucoup dit que Katrina a mis en évidence la formidable fracture sociale qui traverse les Etats-Unis. Elle a aussi, et c’est plus in attendu et moins souligné dans la presse, mis à nu l a violence extrême des rapports sociaux. Vous l’avez sans doute vu , on a déployé à la Nouvelle-Orléans des policiers pour lutter contre les pillages avec autorisation de tirer, c’est-à-dire de tuer, comme s’il n’y avait pas assez de morts, comme si les Etats-Unis étaient en guerre contre leurs pauvres. Une guerre contre des pauvres qui n’ont plus rien, qui pour certains n’ont bu ni mangé depuis plusieurs jours et dont le seul crime est de s’approprier l es biens que leurs propriétaires leur donnera ient volontiers vue la situation .
Vous parliez à l’instant de la France. On n’en est pas là en France…
Dieu merci, même si l’on peut parfois en douter. Quand Nicolas Sarkozy demande que l’on expulse tous ceux qui sont logés dans des immeubles dangereux, on voit bien que son premier souci n’est pas de les reloger. Le maire de Neuilly qu’il est, le président du conseil général des hauts de Seine qu’il est également n’a pas proposé de les accueillir, de les loger en attendant de trouver une meilleure solution. C’est au point que certaines associations craignent qu’il ne profite de ces évacuations d’immeubles dangereux pour renvoyer chez eux quelques sans-papiers supplémentaires. Mais nous sommes très loin de la situation américaine où l’on a, parfois, à lire certains articles, le sentiment d’assister à une guerre civile larvée, avec des bandes armées qui occupent des bâtiments que des policiers essaient de reconquérir les armes à la main. Certains articles donnent le sentiment que la Nouvelle-Orléans est devenue une de ces sociétés cauchemar où des gangs violent des réfugiés, des gens désespérés, où comme le disait le philosophe britannique Hobbes, l’homme est un loup pour l’homme . La barbarie est là, juste sous le vernis de la civilisation. C’est une impression qu’on n’a pas eu ailleurs. Souvenez-vous du tsunami : personne n’est allé piller les hôtels, personne n’est allé détrousser ou violer les touristes. Personne ne l’a fait, personne n’en pas parlé, personne ne l’a même imaginé. Ces catastrophes naturelles sont aussi des catastrophes humaines!
Beaucoup d’articles parlent des ces violences. Mais sont-elles aussi généralisées qu’on le dit, est-ce qu’il n’y a pas un peu d’exagération des journalistes.
Il est possible que les violences aient été exagérées, ce qui en dirait d’ailleurs long sur l’imaginaire de l’Amérique, sur cette peur des pauvres et des noirs qui la travaille sourdement. On dit même que des gangs auraient dans les premiers jours pris en charge des fonctions de police, de sécurité que les forces de police ne pouvaient plus assurer. Mais cela ne change rien à l’atmosphère de guerre civile. Depuis quelques jours, je lis le blog de quelques informaticiens qui sont retrouvés bloqués dans leur bureau, qui disposent d’un générateur et qui nous disent ce qu’ils voient de leur fenêtre, ce qu’ils vivent. Ils racontaient samedi matin que les troupes qui circulent en ville, le doigt sur la gâchette, et se comportent avec autant de méfiance que les troupes américaines à Bagdad. Je cite : “Je vois un groupe de policiers et de militaires, inquiets, soupçonneux, prêts à tirer sur tout ce qui bouge. Ce n’est pas prudent de rester dans la rue même avec la tête de quelqu’un qui habite dans le quartier.” Un autre message explique que la police et la garde nationale patrouillent dans la rue avec le fusil prêt à tirer, arrêtent et contrôlent l’identité de tous les passants : “que faites vous là…” Toujours d’après ce même observateur, on voit en ville des policiers le visage couvert d’un passe-montagne noir, comme en portent les membres des opérations spéciales, armés de fusils-mitrailleurs. Le maire de la Nouvelle-Orléans disait hier que la police avait, je cite, “reconquis” la ville. Ce n’est certainement pas ce que l’on attend de gens venus pour vous sauver, vous apporter de l’eau ou de la nourriture.
Cette fracture profonde de la société s’est manifestée dans ces violences, mais également dans le comportement des autres américains qui ont fait preuve de peu de compassion et de solidarité. Le plus significatif est certainement, de ce point de vue, le comportement de Bush qui a attendu 5 jours pour se déplacer, pour aller sur le terrain. On le lui reproche aujourd’hui amèrement dans les média, mais son attitude était, au fond, assez en phase avec celle de l’opinion américaine. Je suis très frappé du peu de solidarité dont cette société a fait preuve globalement à l’égard des victimes .
On nous a pourtant montré à la télévision des gens qui en aidaient d’autres…
Il y a eu des so lidarités locales, de proximité, naturellement, mais rien de comparable au mouvement qui nous a tous saisis il y a quelques mois au moment du Tsunami.
Mais au delà de ces traits de sociétés, ces catastrophes ont révélé l’effrayante inefficacité de nos sociétés. On savait depuis plusieurs jours avant que l’ouragan serait d’une rare violence. Et cela n’a pas empêché les pouvoirs publics d’être pris de court, d’où ces centaines, ces milliers de morts dont on parle aujourd’hui.
Ces catastrophes ont également mis en évidence le délabrement des équipements publics…
Des équipements et des services. On a beaucoup dit que les digues qui protégeaient la Nouvelle Orléans ou les riverains du Mississipi n’étaient pas été entretenues depuis des années. De nombreux rapports l’avaient signalé. On découvre, aujourd’hui, que l’administration Bush avait réduit les budgets d’entretien contre l’avis des autorités locales. Mais il n’y a pas que les digues, il y a tous les services de secours qui se sont révélés dangereusement sous-équipés. Ce qui n’est pas non plus, d’ailleurs, une surprise. Un rapport publié en 2003 soulignait les faiblesses des systèmes de protection civile aux Etats-Unis. Ses auteurs s’interrogeaient sur la capacité des autorités à faire face à une attaque terroriste, mais ils donnaient des chiffres qui expliquent largement les morts d’aujourd’hui. On y apprend par exemple que les matériels radio disponibles permettent d’équiper la moitié seulement des pompiers, que le stock de bouteilles d’oxygène disponible ne permet d’équiper que le tiers des effectifs, que 10% seulement des brigades de pompier seraient capables de faire face à l’effondrement d’un immeuble. Ce rapport estime que pour revenir à un niveau de performance satisfaisant, il faudrait tripler les budgets publics consacrés à la protection civile.
Ces rapports ne faisaient, en fait, qu’annoncer ce qui s’est produit. Et c’est ce qui a amené le maire de la Nouvelle-Orléans à accuser directement Georges Bush. S’il n’y avait pas eu l’affaire irakienne, l’Etat fédéral aurait pu, dit-il, investir les sommes nécessaires pour réparer les digues, pour mettre à niveau les services de protection civile…
Ce qui n’est pas certain…
Vous avez raison, rien ne dit que l’argent dépensé en Irak aurait été servi à cela. On peut même en douter. Mais avec cette remarque, le maire de la Nouvelle-Orléans posait, en fait, implicitement une autre question : qu’est-ce qui menaçait le plus les Etats-Unis il y a deux ans ? Etait-ce la dictature de Saddam comme l’a dit l’administration? étaient-ce ces catastrophes naturelles, ces tornades et cyclones qui reviennent chaque année dans cette région du monde et dont chacun sait bien qu’ils sont particulièrement destructeurs ? ou, bien encore, était-ce cette guerre civile rampante qui revient régulièrement dans l’actualité ? Souvenez-vous des émeutes de Watts.
Derrière cette remarque de colère, se pose la question politique des priorités d’un gouvernement et au delà des choix d’une société. Vous disiez à l’instant que rien ne garantissait que l’argent économisé sur la guerre d’Irak aurait été utilisé pour moderniser les équipements de la protection civile. Et vous aviez raison. Mais pourquoi? On pense immédiatement à deux raisons :
- d’abord, à la faiblesse des industries de la protection civile qui n’ont ni les ressources ni les moyens ni la puissance du secteur militaro-industriel. Le poids politique de ces industries est d’autant plus faibles que l es Etats-Unis n’ont pas une culture de l’urgence, ils ne disposent pas de services comparables à notre protection civile. Trois ou quatre jours après la catastrophe, les autorités expliquaient qu’elles ne pouvaient pas intervenir parce qu’elles n’avaient pas été sollicitées, parce que les demandes d’intervention n’avaient pas été faites selon les règles ,
- ensuite, parce que le Louisiane, le Mississipi, l’Alabama, les Etats victimes de cette catastrophe sont des Etats pauvres dont le poids politique à Washington est faible, sans doute,
Mais on ne peut se contenter de ces explications. Si depuis 20 ans, toutes les infrastructures, tous les services publics ont été négligés, si leurs budgets réduits, ce n’est pas par hasard. C’est parce que l’Etat devenu la cible d’une idéologie libertarienne, ultra-libérale si vous préférez, a réduit comme peau de chagrin. Le traitement des problèmes sociaux a été abandonné ou, plutôt, transformé en problème de sécurité, de police. Pendant des années, on a aux Etats-Unis, nié la dimension collective des problèmes. On peut, je crois, dire que la catastrophe que vit aujourd’hui ce pays est une conséquence directe, immédiate des logiques individualistes qui ont envahi le champ de conscience de tous les décideurs.
Ce n’est pas aller un peu loin?
Tout le suggère. Cette catastrophe était annoncée. Les météorologues l’avaient prévue avec plusieurs jours d’avance, ils avaient mis en garde contre la force de l’ouragan et ils l’avaient fait avec assez d’énergie et de conviction pour que les pouvoirs publics invitent les habitants de la Nouvelle-Orléans à fuir, à quitter leur logement. Mais, et c’est là que l’on voit les effets des logiques individualistes, on n’a pas prévu de solution collective et, du coup, on ne s’est pas soucié de ceux qui n’avaient pas les moyens de se déplacer, pas d’endroit où aller. Pour les mêmes raisons, on n’a rien fait pour gérer les effets de ce drame alors même que l’on savait depuis longtemps que ces digues étaient fragiles, qu’elles pouvaient céder et que cela aurait des conséquences dramatiques. Vendredi matin, soit six jours après l’ouragan, il n’y avait que 2800 militaires à la Nouvelle Orléans, arrivés en catastrophe. On a depuis annoncé l’arrivée de 42000 militaires, mais rien n’avait été prévu à l’avance. Les autorités se sont reposées sur les décisions individuelles de partir, de se mettre à l’abri. Comme si le fait d’annoncer la catastrophe, de recommander de partir suffisait. Cette catastrophe naturelle est d’abord, et surtout une catastrophe humaine. Les américains en ont d’ailleurs conscience, les intellectuels, les journalistes, mais aussi les gens de la rue dont on lit des interviews dans la presse.
Mais est-ce que, justement, cette prise de conscience, cette colère qui semble monter dans l’opinion américaine peuvent faire évoluer les choses?
On peut le souhaiter. Mais il est beaucoup trop tôt pour le dire. On peut, cependant, penser que les Américains vont s’interroger dans les mois qui viennent sur les faiblesses de leur modèle et sur le coût de cette non-gestion des catastrophes naturelles, une coût que les compagnies d’assurances ont commencé de calculer et qui sera considérable. On parle déjà de 100 milliards de dollars. Cela peut aussi de faire bouger leur position sur le réchauffement de la planète et le protocole de Kyoto puisqu’il semble que l’un des motifs de l’effondrement des digues soit la montée du niveau de la mer du fait du réchauffement climatique. Mais encore faudrait-il que cette catastrophe ne s’efface pas de leur souvenir comme tant d’autres ces dernières années. Après tout, ce qui vient de se produire montre qu’ils n’ont pas vraiment pris la mesure des faiblesses dans leur système de protection civile que les attentats du 11 septembre avaient déjà mises en évidence. Mais qu’elles s’effacent ou non nous aurions tort de croire que nos sociétés européennes, avec leur Etat providence, sont à l’abri de pareil désastre. Des exemples récents, je pense aux incendies parisiens dont j’ai parlé mais aussi à la sécheresse, aux avalanches, aux inondations qui tuent régulièrement chez nous, montrent que nous connaissons nous aussi notre lot de catastrophes que l’on dit naturelles mais qui sont, en fait, d’abord et surtout humaines. Et nous devrions nous aussi nous interroger sur la manière d’anticiper les catastrophes annoncées, d’intervenir en urgence…
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