La Chine a gagné les Jeux Olympiques

Vous voulez nous parler de la Chine?

Oui. La victoire de la Chine à Moscou a choqué beaucoup de gens. Il est vrai que la Chine n'a pas très bonne réputation : corruption généralisée, exécutions massives, droits de l'homme bafoués en permanence… il y a de quoi affoler les âmes les moins sensibles. Et, cependant, ce pays se développe très rapidement. Et quand on opposait à ses partisans du CIO le peu d'équipements sportifs dont dispose aujourd'hui Pékin, ils répondaient : mais regardez donc à quelle vitesse ils changent. Dans 7 ans, tout sera prêt.

Je me suis donc dit qu'il y avait une sorte de paradoxe qui méritait d'être approfondi. Et j'ai trouvé un article de deux économistes qui se penchent justement sur cette question. C'est un article récent, il y a été rédigé il y a un peu plus d'un an, en mars 2000, par deux universitaires que je ne connaissais pas, Simon Fan, qui travaille à Hong-Kong, et Herbert Grossman qui enseigne à la Brown University.

Ils se demandent dans leur article pourquoi la croissance économique vigoureuse que connaît aujourd'hui la Chine s'accompagne de tant de corruptions et de violence de l'Etat qui ne respecte aucune règle démocratique?

C'est vraiment si surprenant?

Oui. Prenez la violence politique. L'Etat autoritaire crée une formidable incertitude qui freine les agents économiques dans leurs projets d'investissements. Si, pour ne prendre qu'un exemple banal, je risque d'être à tout moment exproprié, j'hésite à investir. C'est un argument que l'on entend souvent pour expliquer la faible croissance de tant de pays en voie de développement. Or, la Chine donne l'exemple du contraire.

Quant à la corruption, on sait qu'elle appauvrit l'Etat qui, du coup, ne peut plus financer les infrastructures dont l'économie a besoin pour se développer.

Il y a donc bien un paradoxe.

Comment l'expliquent-ils?

Ils parlent surtout de la corruption. Elle n'est aussi développée que parce que la Chine a maintenu un contrôle administratif extrêmement vigoureux sur son économie. Beaucoup de décisions ne peuvent être prises qu'avec l'aval des fonctionnaires, des responsables locaux. Cela tient à la décision prise il y a quelques années par les dirigeants communistes d'associer mécanismes de marché et planification centralisée. Ils n'ont pas tout lâché comme les soviétiques et pour beaucoup c'est une des raisons de leur développement : l'économie traditionnelle, planifiée ne s'est pas effondrée d'un coup comme elle a fait en Russie.

Du coup, les chefs d'entreprise doivent entretenir de bonnes relations avec les fonctionnaires et les patrons des entreprises restées dans le giron public pour obtenir de l'électricité, de l'eau, des matières premières, des produits demi-finis… On appelle Guanxi ces relations entre responsables des entreprises privées et du secteur public sans lesquelles une entreprise ne peut pas se développer.

Ce système donne naturellement un poids considérable aux fonctionnaires locaux, aux responsables régionaux. Surtout dans un aussi grand pays. Ce sont eux qui, en définitive, coordonnent et managent l'économie, qui prennent les micro-décisions dont dépendent les fortunes de telle ou telle entreprise.

C'est là que vient la corruption?

Bien sûr. Ce rôle leur donne la possibilité d'obtenir des revenus de la corruption de deux manières :

Et c'est là que la thèse de nos deux auteurs est originale. Ils disent : ces revenus de la corruption sont la rémunération des responsables locaux. C'est leur manière de profiter, de tirer parti de la croissance que leur action favorise. Et ils filent leur métaphore assez loin. Ils expliquent que les revenus qu'un fonctionnaire peut tirer de la corruption sont un peu comme la partie variable d'un salaire : plus l'économie de sa région est prospère, plus il peut espérer tirer de revenus de la corruption. En ce sens, les dirigeants chinois ont intérêt à tolérer des pratiques qui favorisent la croissance de l'économie.

D'une certaine manière, ils auraient fait le choix de laisser se développer la corruption pour faciliter le passage d'une économie administrée à une économie de marché.

Il y a une explication plus simple : que la direction chinoise soit incapable d'enrayer la corruption…

Bien sûr. Il est probable, d'ailleurs, que certains segments de la direction souhaitent effectivement éradiquer la corruption sans y parvenir, tandis que d'autres s'en accommodent d'autant mieux qu'ils en profitent. La corruption n'est pas forcément limitée aux fonctionnaires régionaux. Elle peut également toucher les fonctionnaires de l'administration centrale. Mais pour les deux auteurs que je cite, il y a plus que cela : la direction du parti communiste chinois a véritablement laissé se développer la corruption.

C'est plausible?

On imagine mal la direction du pardi communiste chinois décidant en congrès de tolérer la corruption, mais on peut imaginer qu'elle l'ait laissée se développer en connaissance de cause parce qu'elle présente des bénéfices politiques.

La corruption permet de maintenir l'apparence d'égalité et de concilier le besoin de rémunérer les fonctionnaires qui favorisent la croissance et la volonté de maintenir des rémunérations égales pour tous les fonctionnaires.

Elle permet également de maintenir l'illusion d'une société dans laquelle les motivations idéologiques priment sur les motivations financières, ce qui est un thème qui revient constamment dans les discours des dirigeants qui n'ont pas oublié toutes les leçons de Mao.

Elle permet encore de maintenir une égalité de façade entre les fonctionnaires qui ont des responsabilités économiques et donc la possibilité de toucher des dessous de table et ceux qui n'en ont pas la possibilité, comme, par exemple, les militaires. Pensez, par exemple, à ce qui s'est passé en Russie où l'on a vu les militaires s'appauvrir alors que s'enrichissaient les dirigeants des monopoles publics. Laisser se creuser un écart trop important entre les uns et les autres était un danger dans un pays dans lequel le pouvoir militaire est important.

Cette tolérance permet enfin, et c'est sans doute, le point le plus fort de maintenir en permanence la pression sur les fonctionnaires. Après tout, la corruption reste un crime. Et à tout moment le pouvoir central peut sanctionner ceux qui se sont rendus coupables de corruption. Et quand je parle de sanction, on sait qu'elle peuvent être extrêmement brutales puisqu'il y a des condamnations à mort pour faits de corruption. C'est un excellent moyen de s'assurer l'obéissance de barons locaux qui pourraient être tentés de prendre de l'autonomie et de désobéir au pouvoir central.

Ce serait une manière de tenir les fonctionnaires et d'assurer la pérennité du pouvoir du PC…

C'est cela. La meilleure preuve qu'il s'agit de cela est sans doute le comportement politique très conventionnel de ces cadres : ils ne contestent pas le régime. Qui, du coup, ne les sanctionne que très rarement, et seulement lorsqu'ils passent vraiment la mesure.

On sait tous que la Chine connaît actuellement une croissance très rapide. Y a-t-il d'autres explications que celle par la corruption?

Bien sûr. Si l'on s'en tient à la décentralisation dont on a vu le rôle qu'elle jouait, deux hypothèses concurrentes ont été avancées :

Vous remarquerez que ces explications n'excluent pas l'explication par la corruption, elles la complètent plutôt. Ce ne serait d'ailleurs pas la première fois que l'on observe que la décentralisation favorise la corruption. Et, plutôt que de soupçonner les dirigeants chinois de machiavélisme, comme sont tentés de le faire nos deux auteurs, on pourrait tout simplement imaginer qu'ils sont dépassés par les événements. Le schéma explicatif serait alors le suivant : les dirigeants chinois ont choisi de décentraliser largement la gestion économique, la politique fiscale notamment, et cela entraîne une corruption dont ils s'accommodent parce qu'elle leur permet de se maintenir au pouvoir. Au moins provisoirement.

Comment peut évoluer un régime de ce type?

C'est toute la question. Tant que le pouvoir central reste fort. Il peut, par la simple menace de sanctions, limiter la corruption à un niveau qui ne gêne pas trop le développement économique. Mais qu'il vienne à s'affaiblir, que cette épée de Damoclès disparaisse et il n'y a pas de motif que les fonctionnaires n'abusent pas de leur pouvoir et ne tentent d'accaparer pour leur propre compte les richesses produites. Il y aurait alors le risque qu'ils se comportent en pirates, en brigands et qu'ils freinent le développement économique. Ce qu'ils pourraient faire de deux manières :

Et comment pourraient-ils laisser se dégrader les infrastructures?

Selon une logique classique dans les pays du Tiers Monde les plus corrompus. Les fonctionnaires utilisent leur pouvoir, notamment leur pouvoir fiscal comme une arme. Ils demandent des impôts excessifs que les entreprises ne peuvent payer. Ils accordent contre monnaie sonnante et trébuchante des remises d'impôts et c'est, en définitive, la collectivité qui ne peut plus financer ses routes, ses écoles, sa police, son système de santé…

Cette analyse vous paraît satisfaisante?

Difficile de dire ce qu'est la bonne explication, surtout lorsque l'on est mal informé de ce qui se passe en Chine, ce qui est mon cas. Mais cette analyse est assez caractéristique de beaucoup d'analyses faites par les économistes : on prend les choses comme elles sont et on essaie de les rationaliser. Croissance et corruption vont en chine de pair? C'est donc que la corruption favorise la croissance. Il y a en anglais une expression pour décrire ce type de raisonnement : on dit qu'il est "panglossian" de Panglos, ce personnage de Voltaire pour lequel tout allait toujours pour le mieux dans le meilleur des mondes. L'analyse de Fan et Grossman n'échappe pas complètement à ce défaut.

Reste que si elle est pertinente, alors le CIO qui vient de choisir la Chine pour les jeux de 2008 va au devant de sérieuses difficultés. Car il n'y a pas de motifs que les dirigeants chinois changent un système qui leur donne satisfaction et les protège d'une révolte populaire. Les atteintes aux droits de l'homme, les exécutions massives se poursuivront, ce qui entraînera probablement le boycott de ces jeux par tous ceux qui pensent que la défense des droits de l'homme compte plus que quelques médailles.

 


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