Bernard Girard

Chronique du  02/06/09

L’homme malade de l’Europe : l’Irlande


Nous sommes à la veille des élection européennes et vous voulez nous parler de l’Irlande, l’homme malade de l’Europe après avoir été son enfant prodige…

C’est exactement cela : l’Irlande est aujourd’hui dans une situation économique très difficile, c’est, après l’Islande, le pays européen le plus en difficulté alors qu’il y a quelques mois encore, ce pays était considéré comme l’enfant prodige. Et c’est de ce retournement dont je voudrais parler ce matin pour essayer de le comprendre. 

J’en parle d’autant plus volontiers que je trouve que nous sommes très ignorants de ce qui se passe chez nos voisins. Et c’est dommage. Nous sommes dans le même bateau, mais nous ne nous intéressons absolument pas à ce qui se passe ailleurs. Alors même qu’une meilleure connaissance de  la situation de nos voisins nous permettrait de mieux réfléchir à ce qui peut être bon ou mauvais pour l’Europe.

L’Irlande est un des pays qui a le plus profité de son entrée dans la communauté européenne…  

C’est avec l’Espagne, celui qui a le mieux profité de l’Europe, qui s’est le plus enrichi ces dernières années. En une dizaine d’années, son PIB a pratiquement doublé, sa population active a augmenté de 75%.

75%?

Oui, elle est passée de  1, 2 million de personnes en 1990 à plus de 2 millions en 2007, grâce notamment à l’arrivée sur le marché du travail des femmes. 

Ce sont des données que l’on doit conserver en mémoire lorsque l’on parle de ses actuelles difficultés économiques. Le pouvoir d’achat des Irlandais, leurs modes de consommation ont, en quelques années, considérablement changé. L’Irlande d’aujourd’hui ne ressemble en rien à celle d’il y a trente ans.

Venons-en aux difficultés actuelles. Elles se traduisent, j’imagine, par une explosion du taux de chômage…

Oui, bien sûr, il y a aujourd’hui près de 400 000 chômeurs, sur une population de 4 millions d’habitants, mais il y a des indicateurs plus discrets qui sont peut-être plus significatif encore. Je pense, notamment, au taux auquel l’Irlande emprunte aujourd’hui pour financer sa dette : à 6% sur ses bons à 10 ans. Les Allemands qui doivent aussi emprunter à un taux élevé empruntent à seulement 3,2%. C’est le signe que les investisseurs n’ont plus confiance dans cette économie, qu’ils mettent en doute sa capacité à rebondir après la crise. 

Et d’où vient ce défaut de confiance? Des difficultés d’une économie basée sur l’installation d’entreprises américaines spécialisées dans les nouvelles technologies? On a appris il n’y a pas longtemps que le constructeur informatique Dell avait décidé de fermer ses installations en Irlande…

C’est un des motifs et j’y reviendrai tout à l’heure un peu plus dans le détail. Mais l’inquiétude des investisseurs est aussi et peut-être même surtout financière. En septembre dernier, le gouvernement irlandais a pris des mesures drastiques pour sauver ses banques en difficulté et ramener la confiance.

Cela avait  l’époque fait un certain bruit…

Oui, on avait accusé les autorités irlandaises de jouer perso, de ne pas jouer collectif. Ce qu’elles avaient fait en annonçant qu’elles couvriraient les dépôts et les pertes de ses banques sans bien réfléchir aux conséquences, du coup les investisseurs s’inquiètent de ce que cela pourrait coûter au budget irlandais et les banquiers n’acceptent de prêter qu’à des taux élevés. Il faut dire que les capitaux couverts par l’Etat représentent de deux à trois fois le PIB de l’Irlande. Le risque pris est donc considérable, on a envie de dire inconsidéré. À cela s’ajoute un déficit budgétaire très important, de l’ordre de 10% du PIB. 

Ce déficit budgétaire est d’autant plus important que l’Irlande ne veut surtout pas toucher à son taux très faible d’imposition des entreprises, de l’ordre de 12% seulement…

Qui a beaucoup contribué à sa croissance!

Bien sûr. Beaucoup d’entreprises se sont précipitées en Irlande à cause de cela. Pour ne vous donner qu’un exemple, la presse britannique critiquait récemment Google qui facture en Irlande toutes les publicités qu’il vend en Grande-Bretagne à cause de ce taux d’imposition très faible. Mais on ne peut maintenir cette politique dans une situation de déficit budgétaire que si l’on trouve l’argent ailleurs. Ce qui a amené le gouvernement irlandais à introduire un impôt sur les retraites qui diminue de 7% la rémunération des salariés du secteur public. Et ce n’est sans doute qu’un début. Il envisage de rendre payant l’enseignement supérieur…

Et il ne pourrait pas faire autrement?

Si, sans doute. Mais il est pris en tenaille. Lorsque le déficit budgétaire est trop élevé, on ne peut, dans la zone euro, ni dévaluer ni faire marcher la planche à billet. Il faut se serrer la ceinture, et augmenter les impôts. Et si l’on ne veut pas augmenter ceux des entreprises pour éviter une dégradation de la compétitivité, comme a choisi de le faire le gouvernement irlandais, il faut réduire les salaires des fonctionnaires et augmenter les impôts des particuliers.

C’est donc la faute à l’euro?

L’euro impose des contraintes sévères mais ce n’est pas la BCE qui décide de la politique fiscale. J’ajouterais que si la monnaie unique est contraignante, elle protège également. L’appartenance à la zone euro a probablement évité à l’Irlande le sort de l’Islande. Les taux d’intérêt demandés par les investisseurs sont élevés, mais ils le seraient bien plus encore s’il n’y avait pas le parapluie européen. Les Irlandais le savent bien, d’ailleurs. Ils avaient voté contre le traité de Lisbonne. Ils vont de nouveau voter dans quelques semaines et les sondages semblent plutôt favorables au oui. 

Reste que cette contrainte est dure…

Elle l’est d’autant plus que le gouvernement a choisi de mener une cure d’austérité qui va exactement à l’encontre des politiques menées ailleurs. Nous parlons beaucoup, en France, de relance par la consommation. En Irlande on parle plutôt de baisse des salaires. Celles imposées aux fonctionnaires ont, comme vous le devinez, donné des idées aux entreprises privées qui se sont mises elles aussi à les réduire pour leur personnel, leurs cadres. Et de manière significative puisque ces coupes dépassent souvent les 10%. Ce qui s’ajoute, bien sûr, aux licenciements massifs.  Là encore, les irlandais jouent perso. Ailleurs, on tente d’éviter la déflation et on essaie de soutenir la consommation. Les Irlandais font le contraire. Et ceci pour maintenir leur compétitivité. 

Vous croyez que cela peut marcher?

Pour essayer de répondre à votre question, il faut revenir sur le succès de l’Irlande qui tient à deux motifs : 

d’abord, l’Europe, avec l’ouverture sur le marché européen et une injection considérable de capitaux communautaires. L’Irlande a bénéficié de plusieurs milliards d’euros, qui lui ont permis de moderniser ses infrastructures et de mener cette politique industrielle qui a contribué à des taux de croissance exceptionnels en Europe, de l’ordre de 6%,

Ensuite, une politique industrielle qui a consisté à attirer, depuis le début des années 70 et de manière systématique, des entreprises internationales, surtout américaines, qui souhaitaient s’installer en Europe. Tout a été fait pour que l’Irlande qui avait des atouts (une population jeune qui parle anglais, relativement bien éduquée, avec des salaires faibles) leur offre le meilleur deal.

D’où cet impôt sur les entreprises très faible…

Je vous ai parlé de l’impôt sur les entreprises beaucoup plus faible que partout ailleurs en Europe, mais ce n’était que l’un des éléments du package offert aux entreprises étrangères : des terrains offerts gratuitement pour construire leurs usines, l’exemption d’impôts sur les exportations…

Tout cela lui a permis d’attirer des dizaines d’entreprises étrangères, surtout américaines qui l’ont choisie comme base pour pénétrer en Europe. Il faut dire que dans les années 90 le taux de retour sur investissement en Irlande était de l’ordre de trois à quatre fois supérieurs en Irlande à ce qu’ils pouvaient être en France, en Frande-Bretagne ou en Allemagne.

C’est ce qu’on a appelé une croissance par invitation… très différente, quant à sa conception, des politiques suivies par les tigres asiatiques, la Corée, Taiwan, qui ont surtout cherché à développer des champions nationaux et qui ont longtemps pratiqué des politiques protectionnistes. 

Mais c’était, comme en Asie, une croissance basée sur les exportations…

Bien sûr. 

Ce qui se révèle aujourd’hui une source de fragilité…

L’Irlande prend effectivement de plein fouet la crise internationale, mais cela lui a également permis de créer des emplois industriels et de service dans un pays qui était encore, dans les années 70, à dominante rurale. Et de développer une culture de la productivité élevée qui est un atout pour demain.

Parce qu’exportation et productivité sont liées?

Bien sûr. On a calculé que 93% des gains de productivité de l’économie irlandaise étaient le fait des sociétés exportatrices. Ce qui se conçoit bien : ces entreprises sont soumises à une concurrence rude, elles doivent en permanence réviser leurs prix pour se maintenir sur des marchés très concurrentiels. Elles sont donc poussées à améliorer en permanence leur productivité. Ajoutez à cela que ces entreprises étrangères apportaient avec elles des méthodes de management et d’organisation modernes. L’Irlande a réussi ce que beaucoup de pays en développement ont tenté sans succès dans les années 70, une croissance par l’extérieur : des entreprises étrangères qui produisent pour l’étranger.

Et pourtant cela n’a pas empêché la crise.

Ce modèle de développement présente effectivement des faiblesses que la crise a commencé de révéler :

Une très forte dépendance à l’égard d’entreprises étrangères qui peuvent partir à tout moment,

Une économie duale dont la croissance est basée presque exclusivement sur une industrie : l’informatique,

Une économie basée sur les exportations.

Mais les difficultés que l’on observe aujourd’hui viennent moins de cela que de cette croissance très rapide mal maîtrisée dont les effets contribuent à expliquer la profondeur de la crise d’aujourd’hui. 

La crise qui frappe l’Irlande n’est donc pas seulement importée.

Si la crise est aussi profonde en Irlande, plus qu’ailleurs, c’est pour des raisons qui lui sont propres. Il y a d’abord eu  l’explosion du marché de l’immobilier, des gens plus riches ont voulu mieux se loger, explosion qui s’est traduite par :

une croissance très rapide des prix, comme cela s’est produit ailleurs aux Etats-Unis et en Europe. L’Irlande a connu comme la Grande-Bretagne, l’Espagne ou les Etats-Unis un boom immobilier. Les prix ont monté, on a beaucoup construit, cela a créé de l’emploi… mais tout s’est arrêté en 2007,

Un poids croissant de la construction dans le PIB : 14%. Quand l’immobilier s’est effondré, cela a été une catastrophe, d’autant plus une catastrophe que les recettes fiscales dépendaient pour beaucoup des ponctions sur ce capital immobilier. Tant que les prix de l’immobilier ont augmenté, l’Etat s’est enrichi, ce qui lui a permis notamment d’augmenter les salaires des fonctionnaires, lorsqu’il s’est effondré, il s’est appauvri…

C’est une véritable machine infernale que vous nous décrivez…

C’est exactement cela. Ce qui explique ces baisses de salaires des fonctionnaires dont je parlais à l’instant.

Il y a eu, par ailleurs, et pour les mêmes motifs une croissance rapide de la demande de services publics, d’énergie, notamment, qui n’a pas été correctement traitée : du coup, l’Irlande est le pays d’Europe dans lequel le kw est aujourd’hui le plus élevé. Même chose pour les transports. Les Irlandais ont négligé leurs services publics et ils risquent de s’en mordre les doigts : une économie moderne ne peut être compétitive que si elle a des services publics de qualité! D’autant que l’Etat, s’il les a eus, n’a plus les moyens de les moderniser.

L’augmentation des prix de l’immobilier, de l’énergie, des transports… tout cela a contribué à augmenter les prix, mais aussi les salaires et à rendre, donc, l’Irlande moins compétitive que d’autres. Ce n’est pas un hasard si Dell, le constructeur informatique, a choisi de quitter l’Irlande, de licencier les 1900 salariés de son usine de Limerick, pour s’installer en Pologne. Les polonais ne parlent pas anglais mais ils sont également un bon niveau d’instruction et des salaires plus faibles. Lorsque l’on base sa croissance sur des salaires faibles, on prend le risque d’être mis en concurrence avec des mieux-disants.

Est-ce que ce modèle peut évoluer?

Il va falloir qu’il le fasse. L’Irlande d’aujourd’hui n’est pas celle d’hier. Toute la question est de savoir si l’Irlande sera capable de  se réinventer dans un contexte nouveau. La crise économique a révélé les faiblesses d’un modèle économique dont on connaissait jusqu’à présent surtout les forces. C’est ce modèle qu’il va falloir revoir.

Et c’est la direction que prend le gouvernement en place?

Il semble plutôt s’orienter vers une tentative de reconquérir par les baisses de salaires une compétitivité perdue. Mais il peut encore changer d’avis. Il y a bientôt des élections.






Note de lecture

Comme chaque semaine, vous souhaitez nous faire partager une de vos lectures.

Je voudrais ce matin vous parler d’un livre que j’ai lu cette semaine, un livre assez épais, publié il y a quelques années par un économiste marxiste américain…

Cela existe?

Oui. Il y a toute une école marxiste aux Etats-Unis, très vivante, plus sans doute que ce qu’il reste de marxisme en Europe, qui tente de mettre le marxisme au goût du jour, de l’adapter à une société qui n’est plus tout à fait celle qu’a connue Marx. C’est l’ambition d’Olin Wright qui tente dans ce livre au titre explicites, Classes, de régler la question des classes moyennes. Vous savez que c’est un des problèmes majeurs des marxistes que ces classes moyennes que l’on ne sait jamais vraiment comment situer. Ce n’est pas le prolétariat, même si la plupart de ses membres sont salariés, ce n’est pas non plus la bourgeoisie, puisqu’ils ne sont pas propriétaires des capitaux…

C’est peut-être la petite bourgeoisie…

On pourrait effectivement parler de petite bourgeoisie, sauf que ce concept a une application très particulière dans le marxisme, il sert ces petits commerçants, petits entrepreneurs, artisans, qui travaillent seuls ou presque, qui ne sont pas salariés et n’ont pas de capitaux… Tout le travail de Wright consiste à analyser cet immense corps mou au centre de nos sociétés, de montrer comment ils sont dans une position ambiguë, à la fois dominé et dominant, exploité et exploiteur…

Dominer et exploiter, ce n’est pas la même chose…

Non. Wright fait d’ailleurs bien la différence et se distingue de plusieurs de ses collègues marxistes qui ont abandonné la notion d’exploitation, au sens économique, au profit de celle de domination. Les capitalistes ne se contentent pas de dominer les prolétaires, ils les exploitent aussi, dans la mesure où ils s’approprient l’essentiel des richesses produites par les travailleurs.

Wright décompose donc cette classe moyenne en une multitude de sous-cases. Travail de bénédictin, passionnant en ce qu’il montre combien notre réalité est complexe et combien, paradoxalement, elle résiste aux analyses de type marxiste.

Un marxiste qui prouverait donc les limites du marxisme…

Ce n’est certainement pas son intention, mais c’est un peu l’impression qui ressort de ce livre qui vaut surtout par la finesse de ses analyses qui nous propose une grille de lecture de la société, qui s’inspire des analyses marxistes, extrêmement intéressante, qui rappelle que nous vivons dans des sociétés dans lesquels les rapports sociaux sont dominés par l’exploitation et la domination mais qu’ils sont complexes.  C’est un livre qui nous parle des Etats-Unis et de la Suède, mais dont pourraient s’inspirer très utilement tous ceux qui veulent analyser notre société et qui le font souvent en usant de simplifications excessives.

Un livre à lire…

Si on la chance de le trouver dans une librairie anglaise, parce qu’il n’a pas été traduit en français, oui!


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