La reconstruction de l’Irak

Bernard Girard, bonjour. Vous avez choisi de traiter ce matin de la reconstruction de l’Irak. J’imagine que vous voulez nous parler de ces contrats que les Etats-Unis ne veulent accorder qu’aux entreprises venant des pays de la coalition…

C’est bien cela. Les Etats-Unis souhaitent réserver les contrats énormes que va générer la reconstruction de l’Irak aux seules entreprises des pays membres de la coalition qui a participé à la guerre. En réalité, ils souhaitent les réserver à des entreprises américaines. Les entreprises des autres pays n’auront, au mieux, que des miettes. Cette annonce a naturellement suscité plus que de l’agacement en Europe, en France et en Allemagne, mais aussi au Canada et en Russie

Mais est-ce que ce n’était pas prévisible ?

Bien sûr. Mais cela ne veut pas dire que c’est une bonne décision.

On comprend pourtant que les Américains qui ont le plus investi dans cette guerre souhaitent que leurs entreprises en tirent parti.

Oui, bien sûr. D’autant que ce sont les Américains qui vont, pour l’essentiel, financer cette reconstruction. Mais on ne peut pas, d’un côté, passer son temps à critiquer le protectionnisme des autres et à fermer un marché de cette taille pour des motifs exclusivement politiques. La Commission européenne regarde, d’ailleurs, s’il ne serait pas possible d’attaquer ces mesures devant l’OMC, l’Organisation Mondiale du Commerce.

Et avec une chance de réussite ?

C’est difficile à dire. Ce n’est pas le gouvernement américain qui distribue officiellement ces contrats, mais l’autorité provisoire de la coalition que dirige Paul Bremer. Or, cette autorité est de création trop récente pour être couverte par les accords de l’OMC. Les Américains disent donc : l’Autorité provisoire n’est pas concernée par les règles de l’OMC. Les Européens feront certainement tout pour prouver que c’est, en fait, le gouvernement américain qui prend les décisions, ce qui est bien sûr le cas…

D’où des batailles à venir…

Batailles au sein de l’OMC si les Etats-Unis ne changent pas de politique. L’arrestation de Saddam Hussein leur donnerait la possibilité de le faire, de revenir sur ce qui est une erreur diplomatique. Le feront-ils ? nul ne le sait.

Mais s’ils ouvraient ces marchés à des sociétés non américaines, est-ce que cela changerait quelque chose ?

L’essentiel des marchés ira de toutes manières à des entreprises américaines. Mais, l’ensemble du processus est bizarre. Non seulement les contrats sont réservés à des entreprises américaines, mais ils sont le plus souvent passés sans appel d’offres. Ce qui va poser des problèmes aux Etats-Unis mêmes. Tout le monde sait que ces contrats vont à des entreprises qui ont financé, qui financent la campagne de Bush. Et qu’elles vont tout faire pour tirer le maximum de ces contrats. Il y aura, dans les mois qui viennent, des scandales. On en voit déjà les prémisses. Le Pentagone a annoncé il y a quelques jours que Halliburton, la société pétrolière que Dick Cheney dirigeait avant de devenir vice-Président, avait surfacturé à plusieurs reprises l’essence envoyée en Irak. Des irrégularités ont été constatées dans les autres contrats confiés à cette même entreprise que l’administration américaine a chargée de reconstruire l’infrastructure pétrolière d’Irak.

Mais, au-delà de ces affaires à venir, deux choses me frappent dans cette décision :

Les sommes en jeu sont considérables, puisque l’on parle de plus de 18 milliards de dollars, ce qui représente à peu près l’équivalent de 6 mois de budget militaire de la France, mais on peut d’ores et déjà annoncer que les Irakiens n’en verront qu’une petite partie qui risque d’être mal dépensée.

Qu’est-ce qui vous permet d’être aussi affirmatif ?

Deux choses :

Lorsque vous dites que les Irakiens ne vont pas pleinement profiter de ces aides, vous pensez que les entreprises qui ont obtenu ces contrats vont les détourner ?

Elles vont certainement tout faire pour tirer le meilleur parti de contrats qui ont souvent été négociés sans appel d’offres. Mais il n’y a pas que cela :

Pour tous ces motifs, les Irakiens ne verront qu’une petite partie de la manne financière. Et c’est d’autant plus regrettable que ces flux financiers auraient pu nourrir l’économie irakienne, susciter le développement d’entreprises locales, de prestataires de services qui auraient recruté des salariés qui auraient pu, à leur tour, contribuer à la relance de l’économie locale.

Vous parliez également d’éléphants blancs. Qu’entendez-vous par là ?

On donne ce nom à ces grands projets que la Banque Mondiale et d’autres organismes ont lancé dans les années 70 et 80 pour aider au développement des pays les plus pauvres et qui n’ont jamais abouti, à toutes ces usines qui rouillent sur pied dans tant de pays du Tiers-Monde.

Trop grands, inadaptés à des pays pauvres, ces projets ont surtout servi à enrichir les sociétés occidentales et les oligarchies locales. Et la même chose risque de se reproduire en Irak pour, d’ailleurs, les mêmes motifs. Une grosse usine ne peut fonctionner de manière satisfaisante que si le milieu lui est favorable, avec des voies de communication pour transporter ses productions, un système électrique et téléphonique efficace, des écoles pour former du personnel, un tissu industriel pour assurer la maintenance de ses équipements, des institutions pour résoudre les conflits lorsqu’il y en a… À défaut de tout cela, la plus belle usine du monde ne peut pas grand-chose.

Le risque de construire des éléphants blancs est d’autant important que les décisions sont prises, comme je le disais tout à l’heure, à des milliers de kilomètres de l’Irak :

Vous insistez sur l’environnement institutionnel, juridique… C’est à votre avis important ?

C’est capital. Et c’est l’une des choses que l’on a appris des échecs répétés de l’aide au développement. On ne peut pas construire une économie efficace sans un appareil juridique adapté qui définit les droits et les devoirs des uns et des autres. A défaut, on voit apparaître les mafias et la corruption qui se substituent à l’appareil juridique, qui prennent sa place ou servent d’intermédiaire avec des fonctionnaires auxquels on demande d’appliquer des textes inadaptés. La corruption et la mafia ne sont pas, à l’inverse de ce que l’on dit trop souvent des phénomènes sociologiques, ce sont des réponses que le marché apporte à des environnements policiers et juridiques déficients.

Vous paraissez pessimiste sur l’avenir de cette reconstruction

Oui, j’ai l’impression que les Américains vont rater cette reconstruction comme ils ont raté l’après-guerre. L’injection de sommes considérables en Irak pourrait être une chance pour ce pays qui n’est pas sans atouts. Au delà du pétrole auquel tout le monde pense, il y a une tradition culturelle et intellectuelle forte qui pourrait faciliter le décollage économique. Mais pour cela, il faudrait donner aux Irakiens la possibilité de profiter directement de cette manne financière.

Mais est-ce possible ?

Mais bien sûr. Il faudrait que les projets soient décidés au plus près des Irakiens et de leurs besoins. Ce qui les modifierait, d’ailleurs. Les Irakiens ont aujourd’hui plus besoin d’écoles et d’hôpitaux, de routes et de tribunaux que d’une remise en route rapide de leurs installations pétrolières. Il faudrait que ces travaux soient pris en charge par des sociétés locales, régionales, irakiennes, mais également jordaniennes, libanaises, égyptiennes, palestiniennes ou, pourquoi pas, israéliennes. Quitte à ce que ces entreprises s’associent à des sociétés occidentales pour acquérir les compétences qui leur manquent.

Cette solution permettrait de distribuer du pouvoir d’achat en Irak, de réduire le chômage, d’apporter à la population les services dont elle a besoin et de réduire l’influence des extrémistes et des islamistes dont le succès repose sur l’incapacité des Etats à apporter aux citoyens ce qu’ils attendent.

Remettre en route l’industrie pétrolière ne vous paraît donc pas la priorité ?

C’est, bien sûr, important, mais ce n’est certainement pas la première des priorités. L’Irak sort d’une guerre qui a écrasé son armée et d’une dictature abominable. Les Irakiens ont besoin de retrouver confiance en eux-mêmes. Ils ont certainement plus besoin aujourd’hui de signes forts de leur capacité à s’en sortir que d’ingénieurs pétroliers.


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