Bernard Girard

Chronique du 21/02/06

La chance de l’Inde : la démocratie

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Bonjour, vous avez choisi de nous parler ce matin de l’Inde. J’imagine que le voyage de Jacques Chirac, les mésaventures du Clémenceau et l’OPA du métallurgiste indien Mittal sur le groupe Arcelor ne sont pas étrangères à  ce choix…

C’est effectivement le téléscopage de ces différents sujets dans l’actualité qui m’a donné envie de dire un mot de ce pays dont on parle relativement peu.

On en parle en tout cas moins que de la Chine…

Alors même que c’est un pays tout aussi prometteur, tout aussi intéressant. Il a d’ailleurs des atouts voisins de ceux de la Chine : une population abondante, une croissance rapide, un peu moins rapide que celle de la Chine, peut-être, mais les chiffres sont en la matière si imprécis que les écarts entre l’un et l’autre pays ne sont pas forcément significatifs. Comme la Chine, l’Inde a une structure fédérale, ce qui favorise le développement…

Et pourquoi?

Une structure fédérale favorise la concurrence entre régions et permet aux entreprises de s’installer là où l’environnement économique et administratif leur est le plus favorable. Le gouvernement qui prend des mesures défavorables à la croissance est rapidement sanctionné, sanction voulant en l’espèce dire : informé de l’erreur commise, ce qui lui permet de la corriger.

Comment expliquer cette différence de traitement entre ces deux pays?

Cela tient, j’imagine, pour une part au poids politique de chacun. Du fait de son histoire, de ses soubresauts à répétition, du jeu très particulier qu’elle a joué dans le camp socialiste, dans les relations entre le monde occidental et le monde communiste, la Chine attire depuis beaucoup plus longtemps l’attention des experts.

Cela tient également à cette idéologie du progrès qui l’entoure depuis une cinquantaine année. La Chine a à nos yeux l’image d’un pays qui va de l’avant. C’est un pays qui fait rêver. Elle a fait rêver la gauche, lorsqu’elle était maoïste. Le communisme, c’était le progrès, c’était la sortie de la pauvreté. Elle fait rêver la droite libérale depuis qu’elle s’est ouverte au marché dans les années 80.

L’Inde ne fait pas vraiment rêver. Elle a conservé une image plus dure, de grande pauvreté, de gens qui meurent dans la rue, de traditions religieuses que l’on maintient envers et contre tout. Ces images sont naturellement trompeuses.

Le privilège accordé à la Chine tient sans doute également à la spécialisation de son économie. Elle est devenue l’atelier du monde. On voit en permanence des produits made in China. On ne voit pas ou peu de produits made in India, tout simplement parce que l’Inde s’est plutôt spécialisée dans les services, dans la téléphonie, l’informatique… Ce qu’elle a pu faire grâce à la maîtrise de l’anglais que possèdent tous ceux qui ont reçu une éducation secondaire, ce qui n’est pas le cas en Chine.

Mais cette différence de traitement ne doit pas masquer l’essentiel : l ’Inde est un pays qui progresse très vite

M ais de manière infiniment plus discrète que la Chine…

La Chine progresse par bonds en avant, elle va de révolution en révolution, elle est dirigée comme l’est une dictature par grands coups de barre à gauche, c’était la Révolution culturelle, à droite, ce sont les réformes de Deng Xiao Ping… L’Inde évolue plus lentement, plus discrètement. Qui sait qu’elle a entamé au début des années 90 une grande réforme de son appareil administratif, qu’elle a autorisé les investissements étrangers, qu’elle a abandonné toute une série de contrôles, notamment de tarifs douaniers, qui bridaient son économie et l’empêchaient de se développer? Personne, parce que cela s’est fait sans grands mouvements de foule à coups de petites décisions. Pour ne prendre que cet exemple, le gouvernement devrait prochainement supprimer des dispositifs qui interdisent à des étrangers d’ouvrir des boutiques. C’est un détail qui ne mérite certainement pas les grands titres de la presse, mais c’est à coups de détails de ce type qu’une économie se libère de ses carcans.

Si je vous entend s bien l Inde est un pays au moins aussi prometteur que la Chine, peut-être même plus…

Peut-être même plus à moyen terme effectivement, grâce à sa démographie. La Chine a choisi une politique de l’enfant unique qui annonce un vieillissement rapide de sa population et représente une menace à moyen terme. L’Inde n’a pas fait ce choix, ce qui veut dire que sa population restera plus longtemps plus jeune, ce qui est un atout en matière économique. Grâce aussi et peut-être surtout à son régime politique.

C’est une démocratie alors que la Chine est toujours une dictature…

Oui, et c’est, je crois, l’une de ses grandes forces.

Et pourquoi?

Dans un régime démocratique, la population a son mot à dire. Et, du coup, les élus, les gouvernants sont amenés à tenir compte de ses attentes, de ses désirs. Ils le font plus ou moins bien, avec plus ou moins de rapidité, mais ils finissent par lui donner satisfaction. Or, dans des pays très pauvres, comme l’Inde, la population n’a qu’un désir : s’enrichir.

Mais les Chinois s’enrichissent aussi…

Bien sûr. Mais la croissance se fait en Chine de manière très inégalitaire. Il y a des régions dont la population devient rapidement riche et d’autres, les campagnes, dans lesquelles elle reste très pauvre. Au sein même des villes, il y a des écarts considérables entre les plus riches et les plus pauvres, les ouvriers, les travailleurs. Souvenez-vous, nous en avions parlé il y a quelques mois et je vous avais donné des chiffres sur les accidents du travail à faire froid dans le dos.

Mais les inégalités sont aussi très fortes en Inde…

C’est vrai, elles sont très importantes et elles continuent de croître, comme d’ailleurs en Chine, mais le régime démocratique incite les gouvernants à tout faire pour les réduire, à les limiter, ce qui passe par des décisions dans le domaine social auquel on pense immédiatement mais aussi dans le domaine économique. Si l’on veut lutter contre les inégalités il faut faciliter le développement des PME qui créent des emplois locaux.  Or, cela suppose la création d’un tissu économique, réglementaire favorable au développement dont profitent toutes les entreprises, les petites comme les grosses.

Il y a, il y aura en Inde comme en Chine, des grèves, des manifestations violentes, mais les revendications ont plus de chances d’aboutir dans un régime démocratique que dans une dictature, or cela est souhaitable pour deux motifs :

- d’abord, cela éloigne le spectre de troubles majeurs qui auraient des conséquences directes sur le développement économique et qui ont probablement déjà une incidence sur les investissements étrangers,

- ensuite, et surtout, cela favorise le développement d’un marché intérieur qui aide au développement d’entreprises locales qui absorbent la population rurale très importante en Inde comme en Chine. Le monde agricole occupe à peu près les deux-tiers de la population indienne.

Vous parliez des investissements étrangers. Vous croyez que le régime économique a une incidence sur les décisions des investisseurs?

Oh! certainement. Les investisseurs détestent les risques qu’ils ne maîtrisent pas, qu’ils ne peuvent pas anticiper.

J’ai pourtant l’impression que les investissements étrangers sont plus importants en Chine qu’en Inde…

C’est effectivement le cas. Vous savez que l’on dit que la Chine est le premier destinataire mondial des investissements étrangers. C’est certainement une destination aujourd’hui plus prisée que l’Inde, même si c’est un domaine que l’on connaît mal.

On a pourtant des chiffres…

Oui, mais ils ne sont pas toujours fiables. On sait, par exemple, que de 25 à 30% des investissements étrangers en Chine relève de ce que l’on appelle le “round-tripping”…

C’est quoi?

C’est une technique financière qu’ont développée les entreprises chinoises et les multinationales installées en Chine pour bénéficier des avantages accordés aux investisseurs étrangers. Elles envoient à Taïwan ou à Hong-Kong, une partie de leurs revenus qu’elle réimporte sous forme d’investissements étrangers, ce qui augmente artificiellement ces investissements étrangers qui sont, de toutes manières, et vous avez raison de le souligner, très importants. Mais cette croissance chinoise basée presque exclusivement sur les investissements étrangers peut être vue comme une faiblesse. Et le taux plus faible des investissements étrangers en Inde pourrait être un atout.

Parce que cela voudrait dire que la croissance serait plus solide parce que moins dépendante de l’étranger?  

Exactement.  La croissance indienne repose beaucoup sur des investissements, des initiatives et des clients locaux, elle est donc moins tributaire de l’étranger que l a croissance chinoise qui repose sur l es investissements étrangers et l es exportation s . Ce qui est plus sain. Imaginez que demain des violences politiques affolent les investisseurs internationaux, que des mouvements protectionnistes bloquent les importations et c’est toute l’économie chinoise qui en souffrira. Ce qui serait moins le cas de l’Inde qui a su développer des entreprises internationales capables de faire concurrence avec les entreprises occidentales.

Comme Mittal, dont nous parlions à l’instant…

Il n’y a pas que Mittal. Il y a quinze jours, nous parlions d’ énergies alternatives et je vous avais parlé d’une entreprise indienne qui est en pointe sur ce marché. On pourrait également citer des entreprises comme Infosys qui emploie 30 000 personnes dans le monde, Wipro, qui en emploie 42 000 dans le domaine informatique, Ranbaxy et Dr Reddy dans le domaine de la pharmacie et des biotechnologies.

Les chinois ont aussi des entreprises importantes…

Oui, mais je ne suis pas certain que leurs entreprises aient les mêmes ambitions, fonctionnent de la même manière. Toutes ces entreprises indiennes que je cite sont installées un peu partout dans le monde. Elles se comportent comme nos multinationales qui s’appuient sur un marché local important pour se développer à l’étranger. Le cas de Mittal est flagrant. Cette entreprise est dans une logique globale. On en parle et on la remarque parce qu’elle est d’origine indienne, mais elle pourrait aussi bien être canadienne ou américaine.

Mais au delà de tout ce que je viens de dire, l’Inde a sur la Chine trois autres avantages :

- elle a une infrastructure financière infiniment plus efficace qui facilite le développement d’entreprises locales, qui les aident à trouver les financements dont elles besoin pour se développer,

- elle dispose d’un environnement juridique beaucoup plus favorable au développement économique. La Chine n’a pas modernisé son appareil juridique, ce qui est un handicap majeur pour les années à venir,

- et elle garantit les libertés, ce qui devrait nous la rendre infiniment plus sympathique.

Mais est-ce que c’est un atout en matière économique?

Ce l’est certainement dans une économie qui repose de plus en plus sur la maîtrise de l’information. L’actualité la plus récente nous en donne une belle illustration. Vous savez que Google est aujourd’hui très critiqué pour avoir accepté de censurer son moteur de recherches en Chine pour des motifs politiques…

Cela a terni sa réputation…