Bernard Girard
Chronique du 2/5/06
Le modèle économique d’internet
L’INA vient de mettre à la disposition de tous sur le net une partie de ses archives. 10 000 heures de programme, je crois… et c’est l’occasion de revenir sur internet.
Oui. Et je voudrais profiter de cette annonce qui a eu un succès mérité - c’est passionnant de retrouver des émissions de télévision ou de radio, la radioscopies de François Truffaut ou Michel Foucault, l’interview rare du poête Isidore Isou…- pour attirer l’attention sur l’expansion rapide, très rapide de cet univers numérique, qu’on appelle le web et sur les modèles économiques qui l’ont autorisée, favorisée.
Avant même le modèle économique, il y a la technologie…
Cette expansion passe évidemment par la technologie et par ses progrès qui ont permis la numérisation du texte, de l’image, du son, par la mise à la disposition du public de collections privées, par l’émergence de nouveaux outils qui permettent à chacun de créer ses propres oeuvres…
Comme les caméras numériques…
C’est un bon exemple qui montre comment les choses peuvent aller vite. En décembre dernier, s’est créé une entreprise appelée YouTube qui permet de télécharger des vidéos, essentiellement des vidéos courtes, du type de celles que l’on peut produire à titre privé avec une caméra numérique. Dès les premiers jours, 8000 personnes mettaient chaque jour des videos sur ce site qu’un million de personnes regardaient chaque jour. En avril, 35 000 personnes mettaient chaque jour leurs videos sur ce site que 40 millions de personnes regardaient.
C’est considérable!
Le plus étonnant est que 64% des internautes américains ont regardé des vidéos sur internet, que 24%, un sur quatre, en regardent une au moins une fois par semaine et que 5% en regardent tous les jours1.
Tout cela n’est bien sûr possible que parce que les coûts de production et de diffusion des oeuvres numériques ont formidablement baissé. Ils ont baissé parce que la technologie l’a permis, parce qu’une caméra numérique est, aujourd’hui, à portée de toutes les bourses, mais aussi parce que les acteurs ont su créer un modèle économique qui réduit à néant les coûts de distribution. Si vous voulez créer un blog pour mettre les images de vos enfants, ce que font aujourd’hui de plus en plus de jeunes couples, cela ne vous coûte rien. Rien qu’un abonnement à un fournisseur d’accès internet.
Mais comment est-ce possible? Comment peut-on tout avoir gratuitement, comme cela. C’est un peu étrange…
Non, pas tant que cela. Le modèle économique est bien connu : c’est celui de la presse gratuite, de la télévision. On vous donne le journal gratuitement et l’on se finance sur la publicité, sur les annonces que des industriels vont payer pour vous toucher. C’est un modèle qui existe depuis longtemps dans les médias et que les acteurs d’internet ont retenu, probablement un peu par hasard.
Vous croyez?
Je ne connais pas d’histoire de ce choix, mais il me parait être lié au fait qu’internet s’est développé,
- dans les communautés académiques, universitaires qui n’avaient pas d’objectifs financiers et que, d’autre part, internet a pris son expansion,
- au moment il y avait dans plusieurs pays et, notamment, aux Etats-Unis, surcapacité dans les infrastructures de réseau. S’il avait fallu développer ces infrastructures, les choses se seraient probablement passées autrement.
Et pourquoi?
Les gestionnaires de ces réseaux auraient alors voulu profiter de la manne financière que représente la vente de publicité,manne qui est tombée entre les mains des moteurs de recherche, d’Excite, d’Alta-Vista, aujourd’hui de Yahoo! et Google… de tous ceux, en un mot, qui ont compris qu’il fallait des outils pour s’orienter, se déplacer dans cet univers en expansion constante et qui ont choisi de les mettre gratuitement à disposition des internautes.
On voit, aujourd’hui, d’ailleurs, les gestionnaires de ces infrastructures tenter de reprendre la main, de revenir dans le jeu et de participer au banquet.
Et comment peuvent-ils faire?
Il suffirait tout simplement qu’ils transmettent les données à des vitesses différentes selon le prix payé par le propriétaire du site. Un peu comme vous avez un courrier à deux vitesses, vous pourriez avoir une transmission des données à plusieurs vitesses, les plus rapides coûtant naturellement plus cher.
Et c’est possible?
C’est un vrai risque. Il y a quelques jours, le 26 avril, la chambre des représentants a, à Washington, rejeté un amendement qui aurait interdit une discrimination entre les fournisseurs de sites web. Et depuis, on voit, en réaction au rejet de cet amendement, émerger un mouvement pour ce que l’on appelle la neutralité du net qui milite contre le net à deux vitesses. Il est vrai que les enjeux sont importants puisque toute la richesse du web vient de ce que les petits ont autant de chance de se faire connaître que les gros.
Ce sont les compagnies téléphoniques qui souhaitent mettre en place ce système à deux vitesses?
Oui. Ce sont des entreprises comme AT&T, Verizon… qui disent que ce serait le moyen pour elles de financer les nouvelles générations de réseaux beaucoup plus rapides. Mais ce n’est pas le seul phénomène qui pourrait freiner l’expansion de cet univers numérique. Il y a également, dans un registre complètement différent, l’intervention des Etats.
Vous faites allusion à la censure comme en Chine…
Il y a la censure politique, comme en Chine, il y a, également, l’opposition d’un certain nombre de pays à la diffusion d’images satellites pour des motifs militaires. L’Inde a protesté contre les cartes et images satellite que Google met à la disposition de tout le monde. Il y a, également, la tentation d’autres pays d’exploiter les données collectées par les moteurs de recherche pour mieux contrôler la population, pour, par exemple, lutter contre le terrorisme mais aussi, pourquoi pas, contre les crimes sexuels…
En regardant les gens qui consultent des sites pornographiques…
Bien sûr. Il y a quelques semaines, un procès a opposé Google au gouvernement américain qui voulait l’obliger à fournir des données sur, justement, les internautes qui visitent les sites pornographiques.
Des données individuelles?
Non, des données collectives, à usage statistique, mais Google a résisté et gagné, d’ailleurs la partie. Ce qui était important pour l’entreprise puisque tout son modèle économique repose sur sa capacité à garantir aux annonceurs qu’ils vont toucher les meilleurs prospects.
Si l’internet reste gratuit, s’il continue de se développer aussi vite, c’est qu’il a amélioré considérablement la qualité de l’action publicitaire. Passer une publicité dans un journal coûte à l’annonceur très cher : il faut payer la publicité dans la presse, la fabriquer, mais il faut faire des études en amont pour choisir les bons journaux et, en aval, pour vérifier qu’on a fait les bons choix. Et tout cela pour des résultats aléatoires. Sur internet, l’annonceur ne paie que si le prospect a cliqué sur des annonces présentées à des gens qui sont a priori intéressés puisque imprimée sur les pages jugées pertinentes. Les annonces d’un constructeur automobile passeront sur les pages parlant d’automobile…
Or, pour que cela soit efficace, il faut que les moteurs de recherche répondent du mieux possible à vos questions, qu’ils vous dirigent bien vers les pages que vous recherchez. Et cela suppose qu’ils en sachent beaucoup sur vous.
Mais pourquoi?
Imaginez, par exemple, que vous cherchiez sur Google le mot “train”. Quelle page doit-il mettre en premier? Celle de la SNCF? Celle des chemins de fer suisses? Ou celle des chemins de fer belges? Si Google sait que vous êtes en France, il mettra en premier la SNCF, s’il vous sait en Belgique, il mettra en premier les chemins de fer belge. Si vous êtes collectionneur, si vous avez déjà consulté des pages spécialisés dans les collections de trains, il mettra ces pages en tête.
Mais comment peut-il le savoir?
Tout simplement, parce que vous avez sur internet une adresse. Ce que les spécialistes appellent une adresse IP (Internet Protocol) qui identifie le terminal, l’ordinateur à partir duquel vous interrogez le moteur de recherche.
Prenons un autre exemple. Vous cherchez Truffaut? Que faut-il mettre en premier? Le cinéaste ou le pépiniériste? Si le moteur de recherche sait que vous êtes cinéphile, je veux dire par là, s’il sait que vous regardez souvent des sites parlant de cinéma, il fera passer le cinéaste avant le pépiniériste… et il vous proposera des publicités pour les derniers films sortis. Si vous êtes plutôt amateur de jardinage, il mettra des publicités pour des produits vous concernant. Je ne donne là que des exemples simples, mais vous voyez comment on peut améliorer la qualité des réponses en accumulant des connaissances sur les internautes ou, plutôt, sur les questions qu’ils posent, sur les sites qu’ils visitent, sur ceux sur lesquels ils s’éternisent…
Oui, mais c’est un peu inquiétant ce que vous dites…
Il y a effectivement beaucoup de gens que cela inquiète, d’où l’extrême prudence de Google. Pas question de donner des informations aux pouvoirs publics qui pourraient alimenter ces craintes. Des craintes qui ont d’ailleurs amené un certain nombre d’informaticiens à réfléchir à des techniques qui nous permettraient de rester complètement anonymes. C’est sans doute de ce coté-là qu’est la solution. Il faudrait trouver un dispositif qui permette aux moteurs de recherche de conserver les informations utiles pour améliorer la qualité des réponses tout en évitant que l’on puisse les rattacher à l’internaute qui les émet.
Quand on parle d’internet, on pense aussi beaucoup au piratage…
Ce mot n’est pas le mieux venu. On est à cheval sur deux modèles économiques, celui des technologies anciennes du livre et du disque et celui des technologies du web.
Ceux qui parlent de piratage sont ceux qui ont tout à perdre à l’abandon de l’ancien modèle : les éditeurs, les producteurs, les libraires, les disquaires qui ont réussi à contrôler l’essentiel des revenus de la vente des produits culturels. Ceux que l’on appelle les pirates se contentent d’explorer le nouveau modèle économique et de protester contre les prix beaucoup trop élevés que demandent les maisons d’édition. Cela n’a pas de sens de vendre une chanson, un livre, un film le même prix sur internet et dans les réseaux de distribution classiques. Tant que les producteurs ne le comprendront pas, il y aura ce qu’ils appellent des pirates.
Je veux bien, mais il ne paient rien aux auteurs…
Sans doute, mais vous remarquerez que ce ne sont pas les auteurs, les chanteurs qui protestent le plus fort, ce sont les éditeurs, les producteurs dont les revenus sont directement menacés par les technologies internet.
On a aussi entendu des chanteurs protester!
Les mécanismes traditionnels de rémunération des auteurs, du type droits d’auteur ou copyright sont inadaptés. Ils ont été conçus dans une économie où la production et la diffusion des oeuvres coûtaient cher et étaient contrôlée par un nombre limité d’opérateurs, les libraires, les diffuseurs, les éditeurs qui se sont organisés pour se partager les recettes et en laisser une partie, petite, à l’auteur. C’est tout ce modèle qu’internet fait exploser. Les éditeurs, qu’il s’agisse de livres, de disques ou de films, ne peuvent plus contrôler la diffusion dès lorsque l’on ne va plus chez un disquaire acheter un disque mais qu’on le copie sur internet. Les coûts de diffusion ont disparu tout comme, d’ailleurs, les coûts de reproduction, d’impression. Ce qui modifie complètement la donne…
Si les coûts de production et de diffusion baissent, les coûts devraient baisser…
C’est certainement ce qui va se produire. L’offre s’est dores et déjà formidablement enrichie. Des tas d’ouvrages, de films, de disques que l’on ne peut pas obtenir dans le commerce traditionnels parce que des coûts de distribution trop élevés interdisent de les mettre en vente sont disponibles sur internet. Il y a un chiffre qui devrait, je crois, inciter à la réflexion tous ceux qui s’intéressent à ces questions : la moitié, à peu près, du chiffre d’affaires librairie d’Amazon se fait avec des ouvrages que Barnes & Nobles, la grande chaîne de librairie américaine ne référence pas. Or, cette chaîne de librairie a 130 000 références. Ce qui veut tout simplement dire que le marché du livre est potentiellement deux fois plus important qu’il ne l’est actuellement.
Mais puisque vous parlez de baisse de prix, elle est en route. L’INA met à disposition ses émissions gratuitement ou à des prix très faibles, quelques euros seulement.
Reste la question de la rémunération des auteurs…
Faut-il dans ce nouveau contexte continuer de facturer les oeuvres au même prix et donner aux auteurs 10% du prix de vente d’un livre qu’on ne fabrique plus et ne distribue plus de la même manière? La rémunération au pourcentage du prix de vente n’est pas forcément la meilleure solution dans ce contexte. Il faut inventer quelque chose. Mais quoi? C’est une question que l’on commence à se poser. Je pense notamment aux travaux d’Hal Varian2, un économètre connu, il est l’auteur d’un des grands manuels d’économie contemporain, que l’on utilise aussi bien en France qu’aux Etats-Unis, et il a récemment publié un texte dans lequel il se pose la question.
Et il apporte une réponse?
Pas vraiment. Il explore plusieurs hypothèses, comme celle qui consisterait à rémunérer les auteurs sur les publicités qui apparaissent sur les pages de leurs livres… un peu comme la télévision finance ses achats de films en passant de la publicité.
C’est un peu compliqué…
Oui. Une autre solution serait de leur donner un pourcentage beaucoup plus important, de l’ordre de 40 à 50% du prix d’une oeuvre vendue beaucoup moins cher, puisque sous forme de fichier électronique. C’est une autre piste qu’examinent les libraires électroniques… Une seule chose est sûre : c’est que la bonne solution est celle qui permettra de diminuer radicalement le prix de l’oeuvre pour l’acheteur.