Bernard Girard
Chronique du 16/06/09
La loi Hadopi
Bonjour, vous souhatez nous parler ce matin de la loi Hadopi, cette loi contre le téléchargement illégal que le Conseil constitutionnel a retoquée la semaine dernière…
Le Conseil ne l’a pas complètement retoquée, il est revenu sur l’une de ses dispositions les plus contestables, celle qui aurait amené à couper les connexions internet des récidivistes…
Une bonne chose…
Certainement. D’autant plus que cette loi était absurde et qu’il faut souhaiter que ce contre-temps renvoie aux oubliettes une affaire qui a été mal engagée dés le début et qui a mis en évidence tout à la fois le pouvoir des groupes de pression, l’ignorance des politiques, qui ne comprennent rien aux enjeux du numérique, mais aussi leur méconnaissance des mécanismes de la production culturelle.
Voilà qui fait beaucoup! Commençons par les groupes de pression. On a beaucoup dit que cette loi avait été écrite par et pour la FNAC…
Ce texte a été effectivement préparé par une mission nommée par Christine Albanel et dirigée par Denis Olivennes qui était, à l’époque, patron de la FNAC. Mais il n’était pas seul dans cette mission, il y avait également un ingénieur, une juriste, Isabelle Falque-Pierrotin, qui a été épinglée par un organisme qui récompense chaque année tous ceux qui font le plus pour menacer la vie privée…
J’imagine que c’est ironique…
Bien sûr… Et puis il y avait dans cette commission un économiste, spécialiste du numérique, Olivier Bomsel, qui s’était fait connaître par une attaque en règle contre la gratuité dans un livre a titre explicite : Gratuit et par une polémique virulente contre UFC Que Choisir qu’il a qualifié de charlatans dans un article de Libération.
Dans son livre il analyse l’économie numérique de manière assez fine mais sa thèse centrale est que “les firmes utilisent le gratuit pour attirer des consommateurs et leur vendre des biens et des services liés.”
Ce n’est pas faux…
Je ne crois pas. Il y a là confusion entre deux approches : une approche marketing classique qui consiste à faire une promotion, éventuellement à donner un produit pour inciter le consommateur à l’acheter plus tard et un modèle économique basé sur ce que l’on appelle les marchés à double versant…
Ouh là! Je sens le jargon…
Oui, mais facile. Ce que l’on appelle un marché à double-versant est un marché dans lequel le producteur s’adresse simultanément à deux cibles. Le journal est un bon exemple avec les lecteurs et les annonceurs…
Qui achètent de la publicité…
Exactement. C’est un modèle que l’on rencontre dans la presse, sur internet mais ailleurs aussi : les cartes de crédit fonctionnent sur ce modèle puisque le commerçant paie une commission qui finance le réseau. On n’est pas du tout dans une démarche marketing, mais dans quelque chose d’autre.
Lorsque Danone distribue à la sortie d’une grande surface des échantillons de ses produit, il a bien l’ambition de vous les vendre, lorsque les opérateurs téléphoniques vous annoncent qu’ils vous font cadeau d’une semaine de communication, ils ont bien l’intention de se rattraper sur vos prochaines factures, ce qui n’est pas le cas de Google ni celui de tous ceux qui offrent gratuitement leur service sur le web et qui continueront de le faire puisqu’ils se financent par ailleurs.
Mais ce n’est pas tout. Bomsel développe un autre argument tout aussi contestable. Il explique que les sociétés internet ont été financées par l’industrie informatique à laquelle elles apportent des marchés.
Ce n’est pas faux : si on veut télécharger des films, il faut des ordinateurs plus puissants…
Oui, mais là encore son analyse est biaisée. Les industriels qui vendent du matériel informatique profitent de la croissance d’internet, mais ce ne sont pas eux qui l’ont financée.
Beaucoup ont créé des filiales spécialisées dans le financement des sociétés internet…
Oui, mais ils sont en général arrivés après la bataille. C’est le cas de Dell qui a créé sa filiale de capital risque en 1999, soit un an après la naissance de Google. Et il l’a depuis fermé. Les gros gagnants de l’internet sur ce plan, ce sont les constructeurs asiatiques qui n’ont à aucun moment contribué à son financement.
On a beaucoup dit que cette loi aurait été de toutes manières inapplicable…
Bien sûr. Les internautes qui le souhaitent auraient rapidement trouvé des moyens de la contourner, de télécharger de manière clandestine sans se faire repérer. Cela existe déjà. Ce qui montre, d’ailleurs, combien les politiques qui ont voulu cette loi et qui l’ont votée sont ignorants des pratiques et des technologies.
Une affaire de génération.
Sans doute et ils ont des excuses. Ce qui n’est pas les cas des industriels de la culture qui ont voulu cette loi, qui veulent qu’on la représente au Parlement au plus vite parce qu’ils ont complètement manqué la révolution numérique et qu’ils en meurent aujourd’hui.
Vous voulez dire qu’ils n’ont pas su créer des sites de téléchargement légal à temps…
Ils ont effectivement tardé à créer ces sites, laissant à un nouveau venu sur leur marché, Apple, la possibilité de s’imposer avec iTunes qui a eu jusqu’à 90% du marché de la musique téléchargée légalement. Et puis, lorsqu’ils s’y sont mis ils ont multiplié les verrous numériques, ce que l’on appelle les DRM, qui ont tué dans l’oeuf leurs projets. Pourquoi aller payer pour une chanson que vous ne pouvez pas copier sur vos différents appareils? Leur stratégie a été grotesque. Ils commencent à le découvrir, mais c’est un peu tard.
Vous nous parlez là du téléchargement légal, mais la loi vise à freiner le téléchargement illégal…
Effectivement. Et toute son argumentation repose sur l’idée que le téléchargement illégal, gratuit, fait un grand tort aux industries culturelles…
C’est le cas : les ventes de disques diminuent…
Les ventes diminuent, mais est-ce la seule faute des téléchargements illégaux?
Tous les chiffres le disent, le phénomène est très répandu…
Certainement. On estime qu’un internaute sur deux a téléchargé illégalement au moins un film ou un disque, mais est-ce que cela veut dire que tous ces téléchargements sont des recettes perdues pour les producteurs de ces oeuvres? Certainement pas. Beaucoup de ceux qui ont effectué ces téléchargements n’auraient jamais acheté ces oeuvres.
On ne peut, par ailleurs, pas exclure que d’autres phénomènes que le téléchargement illégal soient à l’origine de ces baisses de ventes. Changement de goût du public, modification des comportements… on sait, par exemple, que les jeunes délaissent la télévision pour internet. On peut imaginer des évolutions du même type sur ces marchés.
Vous croyez que c’est plausible?
Mais bien sûr. Tous les acteurs sont focalisés sur le téléchargement illégal. Et du coup on ne regarde pas de plus près. Qu’est-ce que l’on télécharge effectivement sur le net? Est-ce que ce sont les oeuvres des chanteurs dont les ventes s’effondrent ou d’autres? Disons plus simplement : est-ce que ce sont des chansons françaises, qui font toujours le plus gros des ventes, ou des chansons étrangères, américaines?
Prenez les séries télévisées. Que copient les jeunes qui les téléchargent? Les séries françaises? Non, les séries américaines qu’ils voient à la télévision et dont ils veulent suivre les épisodes. Alors, évidemment, pendant qu’ils les regardent ils ne sont pas devant Julie Lescaut ou Navarro…
Vous datez un peu! Tf1 a abandonné ces deux séries…
Je sais, mais vous voyez ce que je veux dire : le téléchargement illégal est peut-être l’arbre qui cache la forêt.
Reste qu’il est difficile d’exclure tout impact…
Bien sûr, mais cet impact est certainement plus faible qu’on le dit même si la France est dans une situation un peu particulière. Vous savez que le téléchargement est particulièrement important chez nous.
Ah bon? Et pourquoi?
Cela tient, je crois, à pour trois raisons :
Nous avons, d’abord, un réseau à haut débit très développé qui facilite les téléchargements. Grâce au haut débit, c’est rapide,
Nous vivons, par ailleurs, dans une culture dominée par la culture anglo-saxonne : il y a un désir de chansons ou de séries télévisées américaines qui ne nous arrivent qu’au compte-goutte. Le cas des séries est flagrant, elles sont diffusées chez nous un an après les Etats-Unis. Il est donc tentant pour les amateurs de télécharger les derniers épisodes avant qu’ils soient diffusés sur nos antennes,
Nous disposons, enfin, d’une industrie culturelle puissante, qui a ses entrées dans les allées du pouvoir, qui se sent menacée et qui exerce donc une pression forte sur les pouvoirs publics. On voit bien, d’ailleurs, les enjeux politiques de cette affaire. Si le pouvoir est si déterminé dans cette bataille, c’est qu’il sent qu’il peut par ce biais s’attirer les bonnes grâces d’un milieu qui lui est traditionnellement plutôt hostile. C’est bien, d’ailleurs, ce qui se passe : écoutez les débats sur le sujet à la télévision. On n’a jamais vu autant de comédiens ou de chanteurs, d’ordinaire plutôt de gauche, défendre le projet d’un gouvernement de droite.
Tout cela explique pour beaucoup celle ardeur à légiférer qu’on ne trouve pas ailleurs. Ardeur qui est d’ailleurs problématique et qui risque d’affaiblir notre production culturelle et de la marginaliser.
Et pourquoi?
Pour deux motifs. Le premier est économique. Cette bataille oppose une vieille industrie, celle de la production et de la diffusion des biens culturels par les moyens traditionnels et une nouvelle industrie, celle de l’internet. Plus on tardera à l’accepter plus nos industries culturelles mettront de temps à développer des modèles économiques qui lui permettraient de se développer dans ce nouveau contexte.
Mais quels peuvent-ils être?
On peut imaginer plusieurs solutions. Certaines existent déjà. Les professionnels de la musique contemporaine ne gagnent pas leur vie en vendant des disques mais en organisant des concerts, en enseignant, en organisant des master classes, en enseignant… La musique populaire pourrait très bien se financer de la même manière. C’est ce qu’elle faisait avant l’invention du disque…
Mais cela ne ferait pas les affaires de la FNAC…
Peut-être pas, mais faut-il confondre le bilan comptable de la FNAC et la vitalité culturelle de la France? J’ajouterai que la culture a longtemps vécu en dehors de toute protection juridique. Les lois sur le droit d’auteur ou sur le copyright sont récentes. Aristote, Descartes, Molière, Racine, tous auteurs dont l’apport à notre culture n’est pas moindre que celui de Johnny Halliday, travaillaient sans protection juridique…
Vous voulez dire que le téléchargement ne réduira pas la qualité de la production culturelle, à l’inverse de ce que l’on entend parfois dire?
Cela n’en réduira ni la qualité ni la quantité. Ce qui ne veut pas dire que tout restera en l’état. Bien au contraire. Nous vivons actuellement une révolution silencieuse dans le monde culturel, révolution dont le téléchargement illégal n’est qu’un des aspects, et certainement pas le plus important. J’en ai eu la révélation en lisant un livre sur la réception d’Aristote au Moyen-Age…
Pas grand chose à vous avec la révolution numérique…
Rien à voir effectivement, sauf que j’ai découvert à cette occasion que la notion d’auteur, de propriété de l’oeuvre, notion à la base de nos lois sur la propriété littéraire ou le copyright sont relativement récentes. La notion même d’auteur est récente. Au Moyen-Age, les textes appartenaient un peu à tout le monde. Il y a quelques années Roger Chartier, un historien du livre, avait montré comment cette notion était apparue tardivement. Jusqu’à la fin du XVIII ème siècle, on n’hésitait à reprendre, à copier, à mélanger des textes d’auteurs différents. On pratiquait sans vergogne la compilation, les mélanges, les collections, les miscellanées…
Mais cela, c’était au Moyen-Age. C’est aujourd’hui différent…
Oui et non. La notion d’auteur est sans doute en train de s’effacer. On le voit bien lorsque l’on regarde la production scientifique, je pense notamment à la production en économie ou en philosophie. Dans ces deux disciplines on avait autrefois, je veux dire il y a trente ans, des auteurs qui faisaient une oeuvre, qui publiaient des livres que l’on commentait. Les mêmes aujourd’hui publient des articles qui circulent.
Là où il y avait une oeuvre qui se construisait lentement, il y a un foisonnement de textes courts qui se répondent, se copient, se critiquent les uns les autres. Il n’y a plus un auteur, quelques vedettes, mais une sorte de collectif d’auteurs qui travaillent dans un même espace.
Cette évolution est antérieure au web, mais celui-ci l’a formalisée avec Wikipedia ou Knol, deux encyclopédies qui fonctionnent sur des modèles un peu différents mais qui, toutes deux éliminent ou effacent la notion d’auteur au profit de celle de production collective. Et s’il n’y a plus d’auteur au sens classique du terme, la notion de propriété intellectuelle, de propriété d’un auteur sur son oeuvre perd beaucoup de son sens.
Mais vous croyez que c’est acceptable? Que les auteurs continueront de produire s’ils ne sont pas rémunérés? Pas reconnus?
La plupart ne sont aujourd’hui ni rémunérés ni reconnus, ils continuent cependant à travailler, à produire. C’est toute l’économie de cet univers qui est aujourd’hui en train d’évoluer. Mais le web n’est qu’un moment de cette évolution qui appartient à l’histoire longue. Et dont on trouverait des traces aussi bien dans les batailles entre les partisans du cinéma d’auteur et ceux qui pensent que le cinéma est un produit industriel que dans les réflexions des sociologues sur les mondes de l’art. Je fais allusion aux travaux d’Howard Becker sur le jazz ou l’art qui montrait que l’auteur était toujours un collectif. Même le plus grand peintre ne serait rien sans son galeriste, les critiques qui commentent son oeuvre, les industriels qui fabriquent les couleurs… et ce qui est vrai des peintres, l’est plus encore des écrivains. Quelle est donc dans la production d’un livre, même des meilleurs, la part de l’éditeur? Elle est toujours importante…
Avec tout cela on est loin du téléchargement illégal…
Le téléchargement n’est que l’un des aspects de ce changement de modèle dans nos univers culturels. Et le plus grave serait que sous couvert de défendre quelques artistes qui n’en ont pas besoin on retarde, on bloque l’émergence des modèles de demain.
Note de lecture
Comme chaque semaine, vous souhaitez nous faire part d’une de vos lectures…
Oui, et je voudrais cette semaine vous parler d’un livre tout à fait passionnant de Dan Ariely, un professeur du MIT, un israélien qui se situe aux frontières de la psychologie et de l’économie et dont la spécialité est l’analyse de nos comportements : Predictably irrational.
Si j’en juge par son titre, j’imagine qu’il en conclut que nous sommes tous irrationnels…
Exactement. Il utilise pour cela des méthodes empruntées à la psychologie, il fait des expériences avec des étudiants… qui montrent que le modèle des économistes, celui de l’agent rationnel, égoïste ne correspond pas tout à fait à ce que nous sommes…
Et où est-ce que cela le mène?
À des conclusions un peu insolites. Certaines qui confinent au banal et d’autres plus intéressantes. Il montre, par exemple, expériences à l’appui que toutes les mesures prises depuis quelques années pour introduire de la transparence dans les rémunérations des dirigeants ont eu un effet exactement opposé à ce que l’on en attendait. Bien loin de ramener les dirigeants à plus de raison, elles ont contribué à l’augmentation des rémunérations selon un mécanisme assez simple : dés lors qu’un patron connaissait les salaires de ses concurrents, il voulait être au moins aussi bien payé, sinon plus, d’où cette course à l’échalote qui a contribué à l’augmentation des inégalités. Ce n’est qu’un exemple, mais ce livre est rempli d’analyses de ce type, souvent intéressantes. Et on ne sait, à la lecture, ce qu’il fait le plus admirer, des analyses qui vont à l’encontre de ce que disent la plupart des économistes ou des moyens mis en oeuvre, des expériences imaginées pour prouver ce qu’il avance.
Vous pouvez nous donner un exemple…
Il y a beaucoup de choses amusantes sur les prix, sur par exemple, la manière dont nous nous sommes, pas nous mais les anglo-saxons, laissés convaincre de la nécessité d’acheter des machines pour faire du pain…
Faire du pain? Et comment?
Oui, mais c’est très simple vous avez deux modèles, l’un à un prix abordable et l’autre très cher. Le fait qu’il y en ait un à un prix abordable vous convainc de faire une bonne affaire, vous achetez donc alors que vous n’avez aucun besoin de ce type de produit… Toute son analyse très fine fera sourire tous ceux qui sont tombés dans le piège.
Vous avez une machine à faire le pain…
Non! Grands dieux, non, mais j’ai certainement fait pareille bêtise avec d’autres produits et je connais des gens qui ont acheté ce type de matériel parce que c’était une bonne affaire…
Un livre intéressant, donc, presque amusant…
Oui, c’est un peu cela, mais pas seulement. Il y a dans ce livre une réflexion assez subtile sur les limites du marché, sur le rôle des normes sociales, nous vivons à cheval sur les deux. Un livre rafraîchissant, à lire si on sait l’anglais.