Bernard Girard
Chronique du 27/09/05
Quelques remarques sur un dépôt de bilan dans l’industrie textile
Bonjour, vous avez choisi de nous parler ce matin d’un dépôt de bilan…
Je ne sais pas si l’information est venue jusqu’à vous mais les Textiles de Picardie, entreprise que dirige le frère de Nicolas Sarkozy, Guillaume Sarkozy, a déposé il y a quelques jours son bilan. Il s’agit d’une PME qui emploie 85 personnes et on n’en a sans doute parlé dans la presse que du fait de la personnalité de son président qui a été, récemment, candidat à la Présidence du Medef.
Si l’on était mauvaise langue, on dirait que ses ambitions et activités syndicales, il est Président de l’Union des Industries textiles, vice-Président de la CNAM et de l’UNCAM, ont sans doute contribué à ses difficultés. Pendant qu’il s’occupait de ces institutions et faisait campagne auprès de ses pairs, il ne s’occupait pas de son entreprise 1 . Il ne serait pas le premier auquel ce genre de mésaventure arriverait. Mais s’il ne s’agissait que de cela, il n’y aurait pas de raison d’en parler longuement. Si j’ai choisi de faire de ce dépôt de bilan le sujet de cette chronique, c’est que l’on en devine au travers des documents disponibles, articles de presse, rapports d’activité… éclaire d’un jour intéressant la crise que vit aujourd’hui l’industrie textile.
Nous parlions, il n’y a pas très longtemps, des textiles chinois. Cette entreprise en est une victime?
Non. Ses difficultés ne sont pas liées à l’entrée sur le marché français de produits chinois meilleur marché. Guillaume Sarkozy ne le dit. Il le dit d’autant moins qu’il est de ces industriels du textile qui ont choisi de continuer de produire en France. Dans les années 80 et pour faire face à la crise, il a spécialisé son entreprise dans des produits de haut de gamme qui échappent à la concurrence asiatique…
Il a donc fait ce que tout le monde recommande…
Exactement. Et pendant des années, cela lui a permis de maintenir des emplois et de prospérer. S’il rencontre aujourd’hui des difficultés, c’est pour deux motifs assez différents : la défaillance de deux de ses très gros clients en 2004 et l’effondrement du marché du tissu ces derniers mois.
Et ce sont ces deux phénomènes que je voudrais analyser parce qu’ils montrent bien que le protectionnisme que certains veulent réintroduire dans nos politiques économiques ne peut pas être la solution.
Les clients qu’a perdus cette entreprise étaient étrangers?
Les Tissages de Picardie ont effect ivement perdu un client britannique, Laura Ashley qui a fermé 33 magasins en Europe continentale pour se recentrer sur son pays d’origine la Grande-Bretagne . Ce sont les difficultés de cette entreprise sur le marché britannique qui l’ont amenée à abandonner des magasins en Europe qui étaient rentables pour sauver ses activités anglaises qui souffraient beaucoup. Avec pour conséquence, les difficultés pour ses fournisseurs en France. La fermeture en 2003/2004 des magasins de Laura Ashley a fait perdre 30% de son chiffre d’affaires aux Tissages de Picardie. On est donc là, vous voyez, très loin de la Chine.
Et à quoi tenaient les difficultés de cette marque que tout le monde connaît?
Elles viennent pour l’essentiel au recul en 2003 des ventes sur le continent et, notamment, en Allemagne, et à la chute des ventes aux touristes qui représentaient un gros morceau du chiffre d’affaires des magasins londoniens au lendemain du 11 septembre. Le chiffre d’affaires réalisé avec les Japonais a reculé de 40% à Londres en 2003.
Mais Laura Ashley ne faisait pas l’essentiel de ses ventes aux touristes…
Non, bien sûr que non, mais Laura Ashley allait mal depuis quelques années. Et pour plusieurs motifs : son premier actionnaire, un industriel et milliardaire malais, a imposé des dirigeants qui avaient fait l’essentiel de leur carrière à Kuala Lumpur, qui connaissaient donc mal le monde de la distribution et les marchés européens. Les lignes de produit n’ont pas été renouvelées, l es motifs à fleur qui avaient tant de succès dans les années 70 se sont démodés. Mais, c’est la chute des achats des touristes en 2002 et 2003 qui a donné le coup de grâce et a conduit l’entreprise à fermer ses magasins sur le continent.
Quand on parle de globalisation, on pense toujours à la concurrence sur les salaires. Or, il s’agit dans le cas qui nous occupe de tout autre chose, de la diffusion très rapide d’un choc économique d’un secteur à l’autre, d’une région à l’autre. La crise du tourisme en Grande-Bretagne au début des années 2000 a touché de plein fouet un industriel du textile installé dans la région d’Amiens. Ce choc a été d’autant plus violent que depuis quelques années, Laura Ashley avait mis l’accent sur les tissus d’ameublement, la spécialité des Tissages de Picardie, ce qui avait permis aux Tissages de Picardie de prospérer dans les années 90.
C’est un peu comme un château de cartes. On bouscule une seule carte et tout tombe…
On pourrait également parler d’effet systémique. Effet lié à la globalisation, mais également à la concentration de la distribution qui condamne les entreprises de ce type à dépendre, pour leurs débouchés d’un tout petit nombre de gros clients. Que l’un ou deux fasse défaut et c’est la catastrophe.
Qui était l’autre client?
Il s’agit d’un industriel du textile, VEV, que l’on connaît mieux sous ses marques Boussac, Rodier, Pingouin, Pierre Clarence et Lainière de Roubaix, et qui s’est déclaré en cessation de paiement en janvier 2004.
C’est une entreprise qui connaissait elle aussi depuis longtemps des difficultés, qui a longtemps été aidée par des banques, elle avait dans son capital le Crédit Lyonnais et Natexis, et qui a pensé s’en sortir en allant produire à l’étranger, en Tunisie et au Maroc où elle employait 900 personnes dans des usines qu’elle a fermés l’année dernière. Ce ne sont pas, en l’espèce, les travailleurs tunisiens ou marocains qui ont détruit des emplois français, ce sont les difficultés du groupe sur les marchés européens et, d’abord, le marché français, qui ont conduit à la fermeture de leurs usines. Et on voit là un autre exemple de ces effets systémiques. Des difficultés liés, probablement, à la mauvaise gestion d’une entreprise française, détruisent des emplois dans un Maghreb qui souffre aujourd’hui directement de la concurrence chinoise sur plusieurs de ses productions, difficultés qui affectent l’économie française.
Je disais tout à l’heure que les Tissages de Picardie avaient également été victimes du retournement du marché des tissus. N os ventes de tissus à l’exportation ont fortement chuté, ces deux dernières années, sur tous nos marchés d’exportation, en Europe, aux Etats-Unis et, surtout dans les pays du Maghreb, de la Tunisie, du Maroc.
Parce que ces p ay s achètent des tex tiles à la Chine?
Non, c’est un peu plus compliqué que cela. L’industrie textile de ces pays est complètement intégrée à l’industrie européenne. Pour ne prendre que cet exemple, la moitié des 2000 entreprises tunisiennes de textile sont à capitaux européens, français, italiens, allemands, belges… Ces entreprises fabriquent des produits, essentiellement des vêtements, à partir de textiles qui viennent d’Europe. La Tunisie exporte à peu près 70% de sa production de vêtement en Europe et importe à peu près 70% de ses tissus d’Europe.
Si nous achetons moins de vêtements en Tunisie, ils nous achètent moins de tissu…
C’est bien ce qui se produit. D e puis deux ou trois ans, les importations françaises de produits textiles venant du Maroc et de la Tunisie diminuent…
Elles ont donc commencé de diminuer avant la levée des obstacles à l’entrée des produits chinois en Europe?
Ce recul a effectivement commencé avant le démantèlement de l’accord multi-fibres. L’industrie textile du Maroc et de la Tunisie a perdu en compétitivité, ce dont a d’ailleurs profité l’industrie italienne : e n 2003, nous avons importé plus de produits italiens que de produits marocains. Mais la situation s’est aggravée ces derniers mois. Ces pays se sont spécialisée dans des lignes de produits de bas de gamme, les T-shirt, pulls et pantalons que la Chine menace directement . Ce qu’il faut bien voir, c’est que tout le dispositif que les industriels européens avaient mis en place dans les années 70 et 80 pour résister à la concurrence de pays à la main d’oeuvre meilleur marché, qui se défait, se disloque.
On dit parfois qu’un euro fort pénalise un peu plus nos entreprises, mais en l’espèce, l’argument n’est pas très convaincant puisque les ventes de tissu d’Allemagne ou d’Italie progressent au Maghreb quand les nôtres dégringolent.
Et pourquoi?
Sans doute parce que les entreprises de ces deux pays sont plus dynamiques et qu’elles ont plus investi dans les entreprises qu’elles contrôlent. Les industriels français paient aujourd’hui le prix de la faiblesse de leurs investissements de ces dernières années en Tunisie et au Maroc.
Et pourquoi ont -ils moins investi que les Italiens ou les Allemands ?
Il faut d’abord dire que des problèmes de douane, de transports, d’équipements portuaires, de financement ont longtemps rendu les choses difficiles dans ces deux pays. Si leur industrie textile est aujourd’hui menacée, c’est parce qu’ils ont longtemps mis des obstacles de toutes sortes aux investissements étrangers.
Mais ces obstacles gênaient également les Allemands et les Italiens…
C’est vrai. S’ils font aujourd’hui mieux que nous, c’est, je crois, pour deux motifs liés à la structure de leur industrie textile :
- ils ont, d’abord, une industrie de la machine textile beaucoup plus puissante que la notre. Et pour les industriels de ce secteur il était naturel d’aller vendre leurs produits chez les partenaires des clients qu’ils connaissaient le mieux, des filiales tunisiennes ou marocaines de leurs clients italiens pour les entreprises italiennes, de leurs clients allemands pour les entreprises allemandes,
- ensuite, beaucoup d’entreprises de ce secteur fonctionnent en France sur le modèle du conglomérat, du groupe de PME. C’était le cas de VEV qui réunissait une myriade de petites sociétés qui se faisaient concurrence pour obtenir des budgets d’investissements et les mieux servies étaient naturellement les filiales les plus proches du centre, c’est-à-dire les filiales nationales. Ce type d’organisation favorise la survie d’activités déclinantes : il est difficile de vendre des filiales qui vont mal et on n’ose pas les fermer parce que tout le monde résiste et qu’on ne peut pas vraiment offrir d’alternative à leurs salariés : quand tout le monde travaille dans la même entreprise, on peut organiser des mutations, quand les gens travaillent dans des entreprises différentes, même si c’est au sein d’un même groupe, c’est beaucoup plus compliqué.
Ce n’est pas la même chose en Italie?
L’industrie italienne fonctionne beaucoup plus sur le modèle de la sous-traitance. Ce qui permet d’être plus flexible et abandonner beaucoup plus facilement les lignes de produits déficitaires.
Mais est-ce que les industriels français qui savaient depuis longtemps que leurs filiales marocaines et tunisiennes seraient confrontées à la concurrence chinoise n’avaient-ils pas de bonnes raisons de réduire leurs investissements?
C’est probablement le calcul qu’ont fait un certain nombre d’entre eux. Mais c’était un calcul risqué. En se retirant de ces deux pays ils ont privé de débouchés les entreprises fabriquant des tissus, mais ils ont peut-être commis une erreur.
Et pourquoi?
Et bien, tout simplement, parce que la messe n’est pas encore tout à fait dite. Il y a quelques mois on pensait que la Chine emporterait tout le marché. Les événements de ces dernières semaines invitent à la prudence. Peut-être faudra-t-il réviser ce jugement…
Et qu’est-ce qui vous permet de le dire?
L’actualité la plus récente… L’augmentation des prix du pétrole a augmenté les coûts de transport en provenance de Chine et amené un certain nombre de distributeurs à revoir leurs politiques. Zara et Decathlon qui avaient abandonné les producteurs du Maghreb cherchent à diversifier leurs sources d’approvisionnement et sont de retour en Afrique du Nord .
Vous disiez au début de cette chronique que l’analyse de ce dépôt de bilan mettait en évidence les faiblesses de l’argumentaire protectionniste…
Oui, et je voudrais effectivement conclure là-dessus. Le dépôt de bilan des Tissages de Picardie montre à l’évidence que la globalisation ce n’est pas simplement une affaire de concurrence sur les salaires, que les entreprises qui versent des salaires élevés peuvent se battre. La phase de globalisation que nous traversons bouleverse les équilibres qui se sont mis en place ces vingt dernières années, mais elle ne condamne pas forcément nos entreprises et donc nos emplois. C’est aux dirigeants de ces entreprises d’inventer les bonnes stratégies, celles qui leur permettront tout à la fois de se créer des débouchés et de construire des digues pour se protéger de la diffusion trop rapide des chocs économiques. L’Etat a sans doute son rôle à jouer, mais il ne peut, au mieux, qu’accompagner ces stratégies. Il ne peut pas se substituer aux industriels. A eux d’imaginer des solutions, sachant que le monde de l’économie fonctionne un peu selon un schéma darwinien. Les meilleurs, je veux dire ceux qui trouvent la bonne solution, progressent, grandissent. Les autres n’ont le choix qu’entre dépérir ou copier les recettes de ceux qui réussissent.
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1 A lire, les récits que la presse ont donné de la campagne électorale pour la présidence du Medef, on comprend que Guillaume Sarkozy ai pu délaisser son entreprise (voir, par exemple l’article d’Anne-Sophie Jarrige dans Le Point du 7 juillet 2005. Cet extrait d’un autre article rédigé à la suite d’un entretien avec Guillaume Sarkozy montre combien des activités syndicales peuvent éloigner de la gestion quotidienne : “ il (G.Sarkozy) agit, réagit, il se bagarre, ça se voit, «pour maintenir les quatre-vingts, je ne sais plus exactement, ou quatre-vingt dix, ou cent emplois en France », pas à une dizaine près je m'étonne, dans sa propre boîte, les salariés sont dénombrés grosso modo, « cent six » je précise, «oui, très bien »” Josef Kohlhaas, Fakir n°23 (février/avril 2005)
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