Bernard Girard
Chronique du 12/09/06
La fusion GDF-Suez et son contexte
 
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Bonjour, vous avez choisi ce matin de nous parler de la fusion GDF-Suez qui occupe ces jours-ci le Parlement…
Oui, on parle beaucoup aujourd’hui de la bataille à l’Assemblée, de l’opposition de la gauche et de l’UDF et de leurs 137 000 amendements mais aussi des réserves de nombre de députés de droite. C’est un projet qui ne va pas de soi… Et je voudrais ce matin revenir sur le contexte, sur les enjeux,  éclairer un peu un débat qui ne se limite pas à des discussions sur des amendements qui seraient, comme l’a dit un député, UDF je crois, plus ou moins débiles.  
On a l’impression que tout cela a été un peu improvisé…
Tout est effectivement né de la réaction du gouvernement au projet d’ENEL, société italienne, de lancer une OPA sur Suez. Pour s’y opposer, le gouvernement a imaginé une fusion entre Suez et GDF. C’était à l’origine une parade, mais qui a rapidement séduit les directions des deux entreprises qui défendent aujourd’hui ce projet, qui y ont vu un moyen de participer à la restructuration du marché de l’énergie en cours depuis quelques mois.
Vous faites allusion à ce qui s’est passé il y a quelques mois en Espagne?
Effectivement, vous vous souvenez des débats lorsque E.On a annoncé son intention de lancer une OPA sur l’espagnol Endesa. L’objectif  du géant allemand était de prendre pied sur les marchés en forte croissance de l’Espagne et de l’Amérique latine. Vous savez que le gouvernement espagnol s’y oppose et qu’il a envisagé un rapprochement entre Endesa et une autre société espagnole, Gas Natural, qui rappelle celui entre Suez et GDF.
Mais tous ces rapprochements doivent être envisagés dans le cadre d’un marché qui pousse aujourd’hui aux restructurations…
J’imagine que la montée des prix joue un rôle moteur dans ces restructurations?
Pour beaucoup, certainement. La montée des prix de l’énergie remplit les coffres des entreprises, surtout des plus puissantes, et leur permet de se lancer dans des opérations de fusion acquisition. Ils en ont les moyens et leurs actionnaires le souhaitent. Quoi de mieux que des opérations de fusion-acquisition pour faire monter les cours de leurs actions et s’enrichir?
Mais il n’y pas que cela. Il y a aussi la volonté de la commission européenne de libéraliser les marchés de l’énergie, d’ouvrir les frontières qui pousse à bouger.
Il y a, enfin, et c’est peut-être le principal, les inquiétudes liées aux approvisionnements ou, plutôt, au rôle géopolitique que les grands producteur, et d’abord la Russie, font jouer à leurs exportations d’énergie et de gaz.
Il y a, enfin, en France, la campagne électorale. On ne peut exclure que le gouvernement ait voulu, en poussant cette fusion, mettre en difficulté Nicolas Sarkozy qui s’était engagé à ne pas privatiser Gaz de France.  
Vous croyez que cela a joué?
Cela fait partie du contexte. Le candidat de gauche aura beau jeu de renvoyer Nicolas Sarkozy à ses contradictions, à ses promesses non tenues. Mais ce n’est pas l’essentiel.
Revenons un instant sur le rôle géopolitique du gaz. Vous parliez de la Russie, vous pensiez à ce qui s’est passé il y a quelques mois avec le gaz en Ukraine?
Ce qui s’est passé en Ukraine n’est qu’un épisode parmi beaucoup d’autres.  
Il y a quelques semaines, la Sonatrach algérienne et la société russe Gazprom ont signé un accord de coopération dont l’objet est de conforter les positions de ces deux producteurs sur le marché européen. Gazprom nous livre 25% du gaz que nous consommons. Son objectif, au travers de cet accord est de limiter, de bloquer la pénétration en Europe de ses concurrents potentiels que sont l’Iran, l’Afghanistan ou le Kurdistan. Gazprom poursuit la même politique lorsqu’il envisage d’entrer dans le capital de Centrica, une société spécialisée dans la distribution de gaz en Grande-Bretagne issue du démantèlement il y a une dizaine d’années de British Gaz. Dans les deux cas, il s’agit de conforter ses positions sur nos marchés.
Gazprom mène une politique comparable à l’Est.  Les russes seraient sur le point de négocier un accord avec les iraniens pour se partager le marché asiatique. Et ils ont obtenu, il y a quelques semaines, l’arrêt de la construction d’un pipe-line de Shell qui devait partir de Sakhalin en Sibérie pour livrer du gaz au Japon et en Corée.
On a l’impression que dès que l’on parle d’énergie on parle de politique, de géopolitique.
On a souvent souligné les liens de l’administration Bush et des pétroliers, mais ces liens sont plus forts encore en Russie. Gazprom est aujourd’hui l’un des bras de l’Etat russe sur la scène internationale. Le gouvernement de Poutine tente de reconstituer sa puissance en s’appuyant sur son appareil industriel, sur des leaders mondiaux, comme Rusal dans l’aluminium ou Gazprom qui est aujourd’hui la deuxième entreprise énergétique mondiale derrière Exxon. Tout cela relève d’une politique concertée et mûrement réfléchie au sommet de l’Etat russe. On n’est pas, comme aux Etats-Unis, dans des bagarres entre lobbies et groupes de pression, on est vraiment dans un projet politique.
Mais qu’est-ce qui vous permet de le dire?
Trois choses. La culture économique de Poutine, d’abord. Il a fait, dans les années 90, sa thèse sur le rôle des entreprises publiques dans le redressement de l’économie européenne au lendemain de la guerre. Et l’on peut penser qu’il s’inspire de cette expérience tant pour relancer l’économie russe que pour rendre à la Russie sa place sur l’échiquier internationale.
Les rapports de force au sein de l’économie russe, ensuite. Les grands monopoles contrôlent 30% de l’économie locale mais restent, quoique privés, sous la dépendance du pouvoir politique. On imagine les transactions, le pouvoir disant aux dirigeants de ces entreprises : aidez-moi dans ma politique…
Sinon je vous envoie en prison, comme cela s’est produit il y a quelques mois dans l’affaire Yukos!
Exactement. Ce n’est pas un hasard si l’on retrouve Gazprom sur tous les terrains où la Russie est politiquement présente :
- Gazprom est présent en Amérique latine où il négocie la construction d’un pipe-line qui irait du Vénézuela à l’Argentine avec des extensions vers le Paraguay, l’Uruguay et la Bolivie dont le gouvernement a récemment annoncé son intention de renationaliser le secteur énergétique,
- il se bat pour empêcher la construction d’un pipe-line sur la mer Caspienne qui permettrait à ses concurrents de livrer du gaz à la Turquie ou en Azerbaidjian, gaz qui pourrait ensuite être livré sur la cote est des Etats-Unis. Etats-Unis qui sont naturellement dans le jeu. Je vous parlais tout à l’heure de l’accord Sonatrach-Gazprom. Sa signature a été repoussée à plusieurs reprises sous la pressiondes Américains qui sont de gros clients de l’Algérie.
Revenons à la fusion Suez-GDF… On a dit que son projet avait été improvisé, mais les directions le soutiennent aujourd’hui. Pourquoi?
Pour justifier cette fusion, les directions des deux entreprises avancent des synergies importantes qu’ils ont chiffrées à plus de 1 milliard d’euros. Elles avancent quatre arguments :
- la fusion des deux entreprises leur permettrait de diversifier, d’optimiser leurs sources d’approvisionnement,
- une taille plus importante leur donnerait des positions plus fortes dans les négociations avec les producteurs,
- la fusion permettrait la réduction des coûts, qu’il s’agisse des coûts commerciaux ou des coûts opérationnels. Ces réductions ont été chiffrées par les deux entreprises et elles sont effectivement significatives,
- la fusion permettrait, enfin, à l’entreprise de vendre simultanément du gaz et de l’électricité, ce que demandent les clients qui veulent avoir deux sources d’énergie.
Ce sont ces arguments que l’opposition met en doute…
L’opposition et beaucoup d’économistes, de spécialistes. Personne ne conteste que cette fusion créerait des synergies et permettrait aux deux entreprises de faire des économies. Les débats portent sur trois questions : les approvisionnements, les prix et la concurrence.
Commençons par les approvisionnements…
Les entreprises disent que plus grandes, plus puissantes, elles seront mieux en mesure de négocier avec les producteurs, d’obtenir de meilleurs prix ou de meilleures conditions. Ce serait vrai sur n’importe quel marché. L’est-ce sur un marché aussi politique que celui de l’énergie? Ce n’est pas certain. Beaucoup de gens pensent que les Etats sont mieux armés pour défendre leurs approvisionnements que des entreprises privées, qu’ils ont d’autres moyens de pression. Si les industries pétrolières sont historiquement aussi proches des Etats, c’est qu’elles en ont besoin pour assurer leurs approvisionnements.
Les prix inquiètent beaucoup les consommateurs qui craignent qu’ils n’augmentent avec la privatisation…
Les entreprises disent que leur fusion leur permettra d’acheter à meilleur prix et d’en faire profiter leurs clients. Mais… les consommateurs sont sceptiques. Et ils ont de bonnes raisons de l’être. Vous savez peut-être que les prix du gaz pour les ménages seront libres le 1er juillet 2007. Et l’on peut se demander si la privatisation de GDF est la meilleure manière de protéger les consommateurs d'une hausse des tarifs.
Si l’entreprise restait dans le giron de l’Etat, celui-ci pourrait arbitrer entre bénéfices et hausses de prix. Si l’entreprise est privée,  on ne voit pas bien ce qui interdirait à la nouvelle entité de tirer parti de ses positions de monopole.
Vous parlez de monopole, cela nous mène à la concurrence…
C’est certainement la question centrale. Vous savez, d’ailleurs, que c’est ce qui, dans cette fusion, pose problème à la Commission européenne qui craint qu’elle ne renforce des monopoles :
- celui de la fourniture d’électricité en Belgique,
- celui de la fourniture de gaz en France et en Belgique.
C’est tout le sens du courrier que la Commission a adressé à Gaz de France et dont on a tant parlé…
Courrier dont certaines parties étaient tenues secrètes…
Pas tant que cela, puisque L’Humanité a publié ces passages secrets. Cette question de la concurrence est d’autant plus importante que l’industrie du gaz évolue actuellement. Traditionnellement, les distributeurs signaient des contrats à long terme, de 20 à 25 ans avec les producteurs, contrats dont les prix étaient depuis toujours indexés sur ceux du pétrole. Depuis quelques années, ces contrats se sont raccourcis, ils sont plutôt de 10 à 15 ans, en même temps que se développait un marché spot du gaz…
Ce qui veut dire?
On appele spots des marché sur lesquels les transactions et les livraisons se font au jour le jour. Les prix pratiqués sur ce marché sont déconnectés de ceux du pétrole, ce qui est un avantage dans les périodes de forte hausse de ceux-ci. On aurait donc intérêt à les prendre comme base, ce qui est le cas aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne qui se fournissent, pour partie, 50% pour les Etats-Unis, 15% pour la Grande-Bretagne sur ces marchés spot. C’est bien, d’ailleurs, semble-t-il, la direction que l’on prend. GDF est devenu un acteur important sur le marché spot en Amérique du Nord, à travers ses investissements au Canada. Et c’est ce qui se produira si cette fusion se fait, puisque la Commission considère, je cite, que “la détention de contrats à long terme confère un réel avantage à la nouvelle entité par rapport aux opérateurs qui ne viennent d’entrer que récemment (tels EDF, Poweo ou Altegaz) ou qui ambitionnent de le faire.
Mais si ces prix spot sont déconnectés de ceux du pétrole, ces évolutions ne sont pas forcément négatives pour le consommateur…
Il y a, effectivement, des études qui affirment que les consommateurs de gaz en Europe continentale  pourraient gagner jusqu’à 2 milliard de $ par an d’ici 2005 si les marchés gaziers étaient libéralisés aussi largement qu’au Royaume-Uni. Ce qui serait, bien sûr, à vérifier. Mais même dans cette hypothèse, ces évolutions ne seront positives qu’à deux conditions :
- la première est qu’elles ne bloquent pas les investissements dans la production et le transport qui est le problème majeur du gaz. Les contrats à long terme apportaient aux producteurs des garanties de revenus qui leur permettaient d’investir sans crainte, ce qui est moins le cas avec des marchés spot,
- la seconde est qu’il y ait une véritable concurrence dans la distribution. Sinon, les acteurs oublieront de transférer vers leurs clients finaux les économies réalisées. Ils augmenteront les prix lorsque ceux-ci monteront sur les marchés spots et les maintiendront à un niveau élevé même en cas de baisse sur le marché. Or, c’est ce qui risque de se produire avec cette fusion Suez-GDF. Et ce sera d’autant plus facile que les prix sur le marché spot du gaz sont très volatils, plus volatils en tout cas que ceux du pétrole.
Et pourquoi?
Tout simplement parce que ce sont des marchés régionaux sur lesquels l’arme politique est très efficace, plus que sur des marchés mondiaux comme ceux du pétrole. Il suffirait que la Russie décide de bloquer ses livraisons pour que ces prix s’envolent. Cela n’aurait sans doute qu’un temps, mais on voit bien comment des monopoles toujours prompts à à répercuter les hausses pourraient tarder à récupérer les baisses.
C’est ce qui se passe aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne?
La comparaison est effectivement intéressante. Les prix du gaz étaient jusqu’en 2003 plutôt plus faibles dans ces deux pays qu’en Europe continentale. Les tensions sur l’offre ont, depuis, provoqué  des envolées de prix. J’ajouterai que l’exemple de l’électricité invite également à la prudence. Depuis l’ouverture du marché de l’électricité pour les industriels en France, les prix ont sur ce que l’on appelle les marchés de gros pratiquement triplé, d’où, d’ailleurs, la colère des industriels qui demandent, ce qui est un paradoxe, le retour à des prix réglementés.
Les deux entreprises, leurs directions sont favorables à cette fusion. Mais, en l’espèce ce qui est bon pour l’entreprise, et qui justifie que ses dirigeants soient favorables à cette fusion, ne l’est pas forcément pour les consommateurs.
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