Bernard Girard
Chronique du 10/05/05
La Grande-Bretagne va bien, très bien
Bonjour, vous avez choisi de nous parler de la Grande-Bretagne à l’occasion de la réélection de Tony Blair…
Oui, parce que cette élection s’est, pour l’essentiel, gagnée sur les bons résultats économiques qui sont, par bien des cotés, atypiques en Europe tout comme la personnalité de Tony Blair et de l’équipe qui l’entoure. Il s’agit de travaillistes qui mènent des politiques qui passeraient de ce coté ci de la Manche pour libérales, voire, par certains cotés, ultra-libérales, comme en témoignent les titres qu’on a pu lire la presse française et qui le rapprochent de Margaret Thatcher.
On a beaucoup dit que Tony Blair avait d’autant mieux résisté à l’usure du pouvoir que son adversaire conservateur était particulièrement falot…
Falot et… très à droite. Le leader conservateur, Michaël Howard, a mené campagne sur l’immigration, tenant des propos extrêmement durs, très déplaisants et qui ont d’autant plus choqués qu’il est lui même fils d’immigré. Blair a dû mener campagne sur deux fronts, sur sa droite, contre un candidat qui n’était pas à la hauteur, mais aussi contre sa gauche, la gauche du parti travailliste, qui lui reprochait tout à la fois son action en Irak et ses choix en matière de politique économique et qui ne l’a pas ménagé.
C’est sur cette politique économique que vous souhaitez insister…
Oui. Parce que nous avons ici une vision très déformée de la situation britannique. Quand on en parle, on insiste sur l’échec de la privatisation des chemins de fer, sur les faiblesses des services publics et sur les inégalités. Ceux qui se sont rendus récemment à Londres, qui ont eu l’occasion de discuter avec des britanniques, ajoutent que cette ville est devenue le royaume de Big Brother. Il y a partout des caméras qui vous observent et vous filment. Tout cela est vrai, mais il y a aussi des aspects positifs, une économie extrêmement dynamique… Les britanniques ont réussi là où nous avons échoué.
Vous pensez au chômage…
La Grande-Bretagne a, effectivement, un taux de chômage très faible, de moins de 5%, et, surtout, un taux d’activité très élevé puisqu’il frôle les 75% et qui progresse. Ce qui veut dire que les entreprises cherchent du personnel, raclent, si j’ose dire, les fonds de tiroir. Nous en sommes bien sûr très très loin. Elle a une croissance qui frôle les 3% et cela va avec, les revenus augmentent, ce qui veut dire que ces inégalités dont nous parlons ont tendance à se réduire alors qu’elles continuent chez nous de se creuser. Le nombre de gens en dessous du seuil de pauvreté qui avait beaucoup augmenté dans la première moitié des années 90 a reculé ces dernières années. C’est une chose que l’on sait peu, mais le revenu moyen par tête des britanniques est plus élevé que celui des Français et de manière significative, puisqu’il est de 29 100$ quand il n’est chez nous que de 27 900$, l’écart est de 4%, ce qui n’est pas négligeable.
Les inégalités restent fortes…
C’est effectivement une ombre au tableau, la Grande-Bretagne est une société plus inégalitaire que la société française, d’où des taux de pauvreté plus élevés mais les britanniques ne paraissent pas en souffrir autant qu’on pourrait le penser. L’OCDE publie régulièrement des statistiques sur le bien-être et sur tous les points traités, ils arrivent loin devant nous. C’est vrai sur ce qu’on appelle l’indice de bien-être subjectif que l’on mesure à partir de réponses à des enquêtes sur la satisfaction dans sa vie quotidienne. 73% des britanniques se disent satisfaits de leur vie contre seulement 68% de Français. Ce qui explique, évidemment qu’ils aient reconduit Blair.
Mais est-ce que cet indice de satisfaction a beaucoup de sens?
Je crois, mais il y a d’autres indicateurs qui vont dans le même sens. Je pense, par exemple, à l’indice d’isolement social qui montre qu’il y a plus de Français que de britanniques qui se sentent isolés. Je pense, surtout, au taux de suicide beaucoup plus élevé chez nous puisqu’il est de 17,5 sur 100 000 contre 7,5 sur 100 0000 de l’autre coté de la Manche. Ce pays qu’on nous présente souvent comme un enfer libéral, comme l’exemple à surtout ne pas suivre est en réalité une société heureuse.
Et pourtant il y a des pauvres…
Oui, mais ils ne paraissent pas bizarrement aussi mécontents de leur sort que le sont les autres européens dans la même situation. Je vous accorde que c’est étrange, mais c’est ce qui ressort des analyses statistiques qui ont pu être faites sur le sujet. Plusieurs auteurs ont comparé l’indice de satisfaction des salariés européens ayant des emplois mal rémunérés. Ils faisaient l’hypothèse que l’on est d’autant plus satisfait de son emploi qu’on est mieux rémunéré. Or, leurs calculs montrent que les salariés britanniques qui ont les salaires les plus faibles ont des taux de satisfaction élevés, plus élevés en tout cas que leurs collègues des autres pays européens 1 . Ils auraient même, selon certaines études, des taux de satisfaction supérieurs à celui de salariés mieux rémunérés 2 .
C’est pour le moins étrange. Comment peut-on l’expliquer?
Les auteurs de ces études suggèrent que ces salariés mal payés trouvent des compensations dans leur travail. Ils ne vont pas plus loin, mais on peut penser que le rythme de travail est moins stressant, que la convivialité est plus importante, que la hiérarchie est moins pesante que chez nous, que les relations dans le travail sont plus agréables… Lorsque l’on regarde les statistiques sur ce que les économistes appellent l’engagement, la motivation, on découvre que 46% seulement des britanniques disent qu’ils seraient disposés à faire des efforts dans leur travail au dépens de leur vie privée, ils étaient 56% en 1989. Tout cela va avec toute une série d’indicateurs qui montrent que les salariés britanniques sont satisfaits de leurs conditions de travail 3 . Mais peut-être sont-ils tout simplement contents d’avoir du travail, de vivre dans une société dans laquelle on est assuré de retrouver un emploi rapidement. La sécurité de l’emploi, ce n’est pas seulement la garantie qu’on ne le perdra pas, c’est aussi l’assurance qu’on en retrouvera rapidement un.
Peut-être sont-ils également contents d’être sortis des années Thatcher qui ont été très dures?
C’est peut-être tout simplement cela. Reste que la qualité de vie des britanniques s’est fortement améliorée ces dernières années. Cela se voit d’ailleurs dans la vie quotidienne, dans les choses les plus insignifiantes. Les Anglais ont longtemps eu une abominable réputation culinaire. On se moquait de leur cuisine qui était, il est vrai, souvent médiocre. Or, on trouve aujourd’hui partout en Angleterre des restaurants de grande qualité, des pubs où l’on mange très bien, mieux que dans beaucoup de restaurants français, à des prix relativement élevés, mais accessibles à la classe moyenne. Cela n’est possible que parce que les britanniques sont plus riches, qu’ils peuvent dépenser plus d’argent pour leur nourriture, pour leurs loisirs…
Mais comment expliquer ces bons résultats de l’économie britannique. Vous parliez tout à l’heure des politiques libérales de Tony Blair. Est-ce à ces politiques qu’il faut attribuer ces performances?
C’est sans doute un peu plus compliqué que cela. La Grande-Bretagne a fait des choix très différents des nôtres. Elle a accepté de perdre des pans entiers de son industrie. Il y a quelques semaines encore on parlait de la disparition du dernier constructeur automobile britannique : Rover. 5000 emplois ont disparu et l’on voit que cela n’a pas eu d’effet sur le résultat des élections. La Grande-Bretagne a fait le choix des services et elle en tire aujourd’hui les bénéfices. Elle souffre moins que d’autres de la désindustrialisation et des délocalisations. Si cela a été son problème, ce ne l’est plus. Elle a su se spécialiser dans des activités qui sont mieux protégées de la concurrence internationale alors que nous payons au prix fort le transfert vers des pays à main d’oeuvre meilleur marché d’une partie de notre industrie. Et cette spécialisation tend tout naturellement à s’accroître puisque, lorsqu’elle attire des investissements étrangers, c’est d’abord dans les services.
Mais ils ne sont pas les seuls. La France attire aussi beaucoup d’investissements étrangers…
Oui, mais ils s’y sont mis plus tôt et de manière très énergique. Souvenez-vous, on disait il y a quelques années que la Grande-Bretagne était devenue le cheval de Troie du Japon en Europe. Les Britanniques ont fait de très gros efforts pour attirer les investissements étrangers, efforts qu’ont aidé leurs atouts : la langue, d’abord, qui favorise les contacts avec les multinationales, la dérégulation du marché du travail et une politique extrêmement agressive : lorsque Samsung et Siemens ont voulu s’installer dans le Nord de l’Angleterre à la fin des années 90, le gouvernement leur a offert, pour chaque salarié recruté, 30 000$ pour l’un et 50 000$ pour l’autre. J’ajouterai que les Britanniques ont fait preuve en cette affaire d’une absence totale de fierté nationale. Que les emplois soient créés par des entreprises étrangères semble ne leur avoir jamais posé de problème.
La dérégulation du marché du travail était l’un des points clefs du programme de Margaret Thatcher. A-t-elle joué dans cette reprise de l’économie le rôle que lui prêtent les libéraux?
Elle a incontestablement fait le bonheur des employeurs qui peuvent plus facilement licencier, mais qui, du coup, hésitent moins à recruter lorsque la situation est bonne. Dire que les travaillistes n’ont rien fait dans ce domaine serait inexact. Ils ont introduit en 1997 et 1998 toute une série de mesures qui renforcent le pouvoir des salariés, mais ils ont laissé les employeurs libres de licencier comme ils l’entendent. Il est vrai que la situation de l’emploi met les salariés en situation de négocier leurs conditions de travail.
Les travaillistes n’ont pas non plus touché au programme de privatisation qui a certainement joué un rôle important dans la spécialisation de l’économie britannique dans les services qui est aujourd’hui au coeur de la bonne santé économique de la Grande-Bretagne.
Mais comment?
Lorsqu’une entreprise publique est privatisée, ses nouveaux propriétaires se séparent de tout ce qui ne contribue pas directement à l’activité principale. Ils sous-traitent l’informatique, l’entretien des voitures, le gardiennage, la gestion du parc immobilier… Ce faisant, ils créent du travail pour des sociétés de service qui peuvent se développer à l’ombre de ce marché. Ce qui est vrai des privatisations des entreprises publiques l’est également de tout ce qui touche à la privatisation des services pris en charge par les collectivités publiques, les villes, les communes… Pensez au jardinage, à l’entretien des espaces verts. Dans beaucoup de nos villes ils sont pris en charge par des services municipaux. Dans les villes anglaises, ils sont confié à des sociétés privées qui se font concurrence, qui cherchent à étendre leur marché à de nouvelles clientèles. On peut étendre ce raisonnement à toutes les activités que le secteur public prenait en charge directement et qu’il confie aujourd’hui au secteur privé dans ce qu’on appelle des partenariats privé-public qui commencent à apparaître chez nous. Il s’agit d’un mécanisme qui amène le secteur public à confier au secteur privé le financement et la réalisation de travaux qu’il aurait autrement pris en charge.
C’est le secteur privé qui finance?
Exactement, c’est le secteur privé qui finance en échange d’une concession de longue durée, en général une trentaine d’années. Le secteur public donne des objectifs et le type de pénalité qu’il appliquera en cas de non respect. Ce mécanisme est probablement en partie responsable des difficultés des services publics qui sont, on le sait, médiocres en Grande-Bretagne, c’est l’autre ombre au tableau, mais cela a contribué à la croissance de l’économie britannique en l’amenant à concentrer ses ressources sur le développement d’activités de services. On estime qu’en dix ans, de 1992 à 2003, ces partenariats ont représenté un budget global de l’ordre de 35 milliards de £.
Il y a des exemples à prendre en Grande-Bretagne pour nous?
Sans doute, mais il y a, je crois, surtout une leçon à retenir : l’important, c’est l’emploi. Une société qui donne du travail, où l’on peut en changer lorsque l’on n’est pas satisfait de son sort est une société où l’on a de bonnes chances d’être heureux. Une société qui a plus de 10% de chômage, comme la notre, est forcément malheureuse. Je crois que nous devrions réfléchir à ce paradoxe : nous vivons dans une société qui protège très bien les travailleurs et cependant tout le monde y a peur de perdre son emploi. Les britanniques vivent dans une société qui protège mal les travailleurs et, cependant, personne n’y a peur du futur.
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1 Luis Diaz-Serrano, Jose A. Cabral Vieira Low Pay, Higher Pay and Job Satisfaction within the European Union: Empirical Evidence from Fourteen Countries, IZA, avril 2005
2 Rannia M. Leontarid, Peter J. Sloane, Low pay, higher pay, earnings mobility and job satisfaction, Working paper, Université d’Amsterdam, 2001
3 voir sur ce thème le rapport du Department of Trade and Industry : http://www.dti.gov.uk/er/emar/errs36.pdf