Bernard Girard
Chronique du 29/06/2010
Le G20 des fractures
Bonjour, vous souhaitez nous parler du G20 qui vient de se dérouler à Toronto…
Vous savez que c’est une de ces grandes manifestations qui donnent aux dirigeants du monde l’occasion de se rencontrer.
Ce sont des manifestations souvent critiquées qui ont été le théâtre d’affrontements violents, on se souvient de la mort de ce jeune manifestant en Italie…
Effectivement et celle-ci n’est pas moins critiquée que d’autres. La presse canadienne est très remontée contre une manifestation qui va coûter une fortune. On parle de 1 milliard de $, de $ canadiens, en frais de sécurité, une dépense en pure perte.
En pure perte puisque ce G20 n’a réglé aucun problème…
Non, et même le communiqué final n’arrive pas à le cacher. Ce qui montre la profondeur des désaccords. Mais cette réunion a été intéressante en ce qu’elle a mis en évidence les tensions entre grands pays, les lignes de fracture, tout le monde n’est pas, et c’est le moins qu’on puisse dire, d’accord sur les solutions…
La position de l’Allemagne, sa volonté de réduire ses dépenses malgré ses bonnes performances économiques a été critiquée…
Il y a effectivement eu une opposition très nette entre les positions très rigoureuses de l’Allemagne et celles d’autres pays moins sensibles aux risques des déficits et, notamment, des Etats-Unis. Ce n’est pourtant pas faute, pour les Allemands, de s’être démenés.
Il y a quelques jours, le ministre des finances allemand, qui sentait bien que la position de son pays n’était pas comprise partout, a engagé une véritable campagne de communication mondiale. Il a donné un papier qui est un véritable plaidoyer au Financial Times et une longue interview au Monde.
Et que disait-il dans ce plaidoyer?
Il défendait la position allemande qui est, comme vous le savez, très critiquée à l’étranger, en France où l’on parle beaucoup d’égoïsme mais aussi, et peut-être même surtout, aux Etats-Unis où l’on craint qu’elle ne brise la reprise.
Si j’ai bien compris, les Allemands ne veulent pas pousser la consommation…
C’est effectivement ce qui les oppose aux Etats-Unis. Les Américains pensent que le secteur privé est très malade, qu’il ne pourra pas s’en tirer seul, que l’Etat doit intervenir, injecter de l’argent pour relancer la consommation, ce qui est une approche keynesienne assez classique. Les Allemands ne croient pas que cette solution puisse marcher, du moins pas pour eux. Au delà des débats idéologiques, il y a, je crois, une question de fond. Aussi étrange que cela puisse paraître, les Allemands se voient un peu comme un sorte de Singapour ou de Taiwan européen, un pays très puissant sur le plan industriel, leurs résultats à l’exportation le prouvent, mais avec un marché intérieur insuffisant pour ouvrir des débouchés suffisants à leurs productions…
D’où l’accent mis sur les exportations…
Qui est vue comme la seule manière d’assurer la croissance économique et d’éviter le déclin.
Vous parlez d’un marché intérieur insuffisant, c’est pourtant, c’est un grand pays. Rien à voir avec Singapour ou Taiwan…
Sans doute. Il y a plus de 80 millions d’habitants en Allemagne, mais avec une démographie inquiétante. La population vieillit et ne se renouvelle pas et les Allemands y sont particulièrement sensibles. Il faut dire que l’Allemagne a perdu plus de 450 000 habitants ces cinq dernières années, elle pourrait en perdre 13 millions d’ici à 2050 et se retrouver avec une population dont 40% des membres auront plus de 60 ans.
Mais est-ce que ce sont des chiffres fiables?On sait ce que valent les prévisions démographiques…
Tout en tout cas le suggère. Il y a actuellement un déficit de naissances important en Allemagne : il y a, en gros, bon an mal an, 800 000 décès et seulement 600 000 naissances. De quoi inquiéter et c’est, je crois, ce qui explique que les Allemands insistent autant sur le long terme. La formule revient constamment dans l’article de Wolfgang Schämble. Ils le font d’autant plus volontiers qu’ils sont aujourd’hui dirigés par une femme qui a été formée dans un pays, l’Allemagne de l’Est, qui a vécu cela et dont les capacités et le projet ont été, au fond, vidés par le désastre démographique. Ils le disent d’ailleurs clairement. Dans son article du Financial Times, le ministre allemand des finances explique que la démographie interdit à l’Allemagne d’avoir une croissance supérieure à 1,5% l’an. Ce qui est très peu et guide une politique qui repose sur deux piliers : les exportations dont nous avons parlé et une réduction des déficits obtenue par une baisse des dépenses et non par une augmentation des impôts,
C’est ce que différencie l’Allemagne des Etats-Unis mais aussi de la France…
Bien sûr. Notre population continue de progresser, ce qui explique sans doute que nous n’ayons pas la même inquiétude quant au futur. D’où, d’ailleurs, ces différences dans les approches. Interrogé sur la rigueur, François Fillon faisait remarquer il y a quelques jours que nous n’avions pas baissé les salaires des fonctionnaires, que nous augmentions les impôts mais de manière mesurée. Ce n’est pas, en un mot, dit-il, la rigueur. Les Allemands n’ont pas de ces précautions de langage.
Il y a donc une véritable différence d’appréciation de la situation entre l’Allemagne et ses partenaires.
C’est clair. Les Allemands ont une vision à long terme, nous avons, tout comme les Américains, une vision à plus court terme. Je dirai que nous n’avons pas le même objectif. Les Allemands pensent aux générations à venir, ils visent 2020, 2030, 2050… nous nous préoccupons de l’immédiat. Tout simplement parce que l’avenir nous inquiète moins.
Cela pourrait vouloir dire que l’Allemagne est isolée… Or, ce n’est pas l’impression qu’on a.
C’est que l’Allemagne a su imposer sa politique à ses voisins européens. La préparation de cette réunion a mis en évidence une réelle connivence, je dirais presque rapprochement des positions entre les trois grandes puissances européennes, la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne.
Les positions restent cependant divergentes sur de nombreux sujets…
Certainement, mais deux facteurs ont joué :
L’ascendant qu’Angela Merkel a pris sur Nicolas Sarkozy : elle lui a imposé ses vues ou, plutôt, il n’a pas eu d’autre choix que de s’y plier, ce qu’il a fait en proposant d’inscrire il y a quelques semaines dans la constitution l’obligation d’équilibrer les budgets,
Et l’obligation pour le nouveau premier ministre britannique, David Cameron, de dissiper la méfiance que son élection a suscitée dans les autres capitales européennes. Au vu du programme des conservateurs et de son alliance presque contre nature avec les libéraux, on pouvait craindre un retour des tensions avec le continent. Il a donc tout fait pour dissiper cela en réservant ses premiers voyages à l’étranger à Paris et Berlin.
L’affaire BP a par ailleurs contribué à resserrer ces liens ou plutôt, mais c’est presque la même chose à détendre un peu les liens avec les Etats-Unis. David Cameron a déclaré qu’il voulait avoir des relations solides avec les Etats-Unis, mais certainement pas des relations de servilité, “slavish” en anglais. Pas question pour lui de devenir le caniche d’Obama comme Blair fut celui de Bush…
Et sur quoi ce rapprochement peut-il jouer?
Mais sur la taxation des banques, un projet allemand, porté par Angela Merkel qui a reçu l’appui de Londres et Paris.
Qui n’a pas abouti à Toronto…
Le communiqué final l’évoque, mais de telle manière que l’on peut penser que les Européens n’ont pas obtenu gain de cause. Il faut dire que plusieurs pays s’y opposaient vigoureusement, le Canada, le Japon, le Brésil, l’Australie qui ne voient pas pourquoi elles taxeraient leurs banques qui n’ont pas failli et se sont bien comportées dans la tourmente…
On dit la même chose des banques françaises…
C’est vrai. Et cela peut faire douter de la détermination des autorités françaises en la matière. On sait que le lobby bancaire est actuellement très actif dans les couloirs du pouvoir. Il fait valoir, sans doute à juste titre, que ce qui est bon pour des banques allemandes en grande difficulté ne l’est pas forcément pour des banques françaises plus puissantes et en meilleure forme, qui ont rendu à l’Etat ce qu’elles lui ont emprunté. Ce qui explique peut-être la satisfaction affichée de Nicolas Sarkozy. Si chaque pays peut faire ce qu’il veut, nous pouvons réaliser une sorte de taxation en trompe-l’oeil. Parler de taxation mais ne pas faire grand chose.
Et c’est possible?
Bien sûr. On peut même imaginer que certains y voient l’occasion de redorer le rôle de Paris comme place financière en Europe. Mais on n’en est pas encore là.
Et là-dessus quelle a été la position d’Obama?
Le Président Obama veut lui aussi renforcer la réglementation du monde de la finance. Et il lui faut faire vite puisqu’il y a en novembre prochain des élections qui risquent de lui faire perdre la majorité au congrès, mais il est arrivé à Toronto en position de force : il a réaffirmé son autorité sur ses militaires en Afghanistan et obtenu du Congrès le vote d’une loi qui met un coup d’arrêt à 20 ans de dérégulation. Ce qui ne veut pas dire que ce texte règle tous les problèmes mais lui a permis d’opposer aux propositions allemandes ses propres réalisations.
Vous dites que ce texte ne règle pas tous les problèmes…
Il y a actuellement une forte bataille sur les mots aux Etats-Unis. D’un coté, l’administration nous dit que c’est un grand pas en avant, de l’autre, les spécialistes soulignent qu’il a fait l’objet d’intenses discussions, que les banques et les organismes financiers s’en sont plutôt bien tirés. Disons qu’on peut le voir cela comme un premier pas dans la bonne direction.
Une réunion du G20 décevante, donc.
Cette réunion s’est achevée sur un communiqué lénifiant, mais les lignes de fracture n’ont pas disparu, bien au contraire. Obama ne peut pas se permettre de mettre en place une politique de rigueur qui diminuerait les déficits des Etats-Unis à quelques mois d’élections difficiles pour lui, de son coté Angela Merkel a les mains liées par ses institutions et par ses premiers succès, elle ne peut pas faire grand chose. Quant aux Européens, aux Français, aux Britanniques, ils sont pris en tenaille entre leur désir de consolider l’Europe qui les incite à maintenir et renforcer le compromis passé avec les Allemands et le désir de relancer l’activité.
Vous parlez des premiers succès d’Angela Merkel…
Elle a réussi à imposer un plan de rigueur très ferme à la Grèce, à tirer les autres pays européens dans la même direction. Depuis quelques mois, l’Allemagne montre la direction en Europe, elle tire la cordée, elle le fait à sa manière, sans grandes envolées, sans discours, en mouillant sa chemise et en y mettant du sien. Elle le fait d’autant plus volontiers que ses succès à l’exportation lui permettent de compenser les effets de la rigueur, ce qui n’est évidemment pas le cas d’autres pays.
Et les autres suivent malgré des opinions hostiles…
À commencer par l’opinion allemande qui n’est pas forcément convaincue des vertus de la rigueur. Mais il faut le reconnaître, le temps politique milite plutôt pour une rigueur à l’allemande en Europe : Cameron vient d’être élu et Sarkozy a encore deux ans devant lui avant les prochaines présidentielles. Ils peuvent espérer se refaire avant les prochaines élections. Il suffirait que la croissance reprenne et que le chômage commence de reculer dans les dix-huit mois qui viennent pour que Nicolas Sarkozy et José-Luis Zapatero abordent les prochaines échéances électorales dans de bonnes conditions. Obama n’a pas cette possibilité.
Nous n’avons pas encore parlé des pays émergents…
C’est exact. Mais c’est qu’ils n’ont pas été en première ligne, cette fois-ci. Ils ont évidemment leur mot à dire et ils se méfient comme de la peste de la rigueur européenne dont ils craignent qu’elle ne casse leur reprise. Et là-dessus, ils ne sont pas seuls. Obama ne dit pas autre chose. Bien loin de résoudre les tensions entre grandes économies, ce G20 les a affichées et mises en évidence. On peut parier que dans les semaines et mois qui viennent on retrouvera ces mêmes lignes de fracture. Reste à savoir si la rigueur européenne peut briser la reprise ailleurs dans le monde.