Le Crédit Agricole, le Crédit Lyonnais et le Conseil d'Etat

 

 

Vous avez choisi de nous parler ce matin de la fusion du Crédit Agricole et du Crédit Lyonnais. C'est un sujet un peu technique…

C'est effectivement un sujet technique, mais je le crois intéressant à double titre :

Qu'est-ce qui vous fait dire que cette fusion se fait de manière peu conventionnelle?

C'est une décision prise vendredi dernier par le Conseil d'Etat vendredi et dont on a peu parlé parce que c'est très technique qui me fait penser cela.

Et qu'a donc fait le Conseil d'Etat?

Il a retoqué une décision prise en mars dernier par le CECEI.

Ce qui veut dire…

CECEI veut dire Comité des établissements de crédit et des entreprises d'investissement. Il s'agit d'un organisme qui dépend de la banque de France et est amené à intervenir lorsqu'il y a fusion d'établissements financiers.

Le CECEI avait donc autorisé, en mars dernier, la fusion du Crédit Lyonnais et du Crédit Agricole à la condition que les deux banques cèdent 85 agences (sur 9.200) et gèlent pendant trois ans leurs implantations dans 34 départements. Une décision classique dans ce genre d'affaire : lorsqu'il y a fusion d'entreprises, les autorités chargées de la concurrence vérifient que l'opération ne porte pas atteinte à la concurrence et ne se fait pas au dépens des consommateurs. Imaginez qu'il n'y ait, dans une ville que deux agences bancaires, l'une du Crédit Agricole l'autre du Crédit Lyonnais, la fusion pourrait conduire à la suppression de l'une de ces deux agences, créant ainsi un monopole…

Avec le risque d'augmenter les tarifs…

C'est effectivement un risque. Vous savez que les tarifs bancaires sont très complexes, opaques et il serait très facile à une banque en position dominante d'augmenter les siens sans que personne ne s'en rende vraiment compte. Mais il n'y a pas que cela :

Mais que s'est-il passé? Pourquoi le Conseil d'Etat est-il intervenu?

Tout simplement parce qu'un syndicat l'a saisi. Il s'agissait, en l'espèce de FO qui craignait que ces cessions d'agence n'entraînent des licenciements. Toujours est-il que le Conseil d'Etat a statué vendredi dernier et a, je cite son communiqué, "annulé la décision du CECEI mais uniquement en tant qu'elle assortit l'autorisation de fusion entre le Crédit agricole et le Crédit lyonnais d'exigences relatives à la cession de certaines agences". En d'autres mots, le Conseil d'Etat a dit : oui à la fusion, non aux cessions d'agences.

Mais pourquoi?

Le Conseil d'Etat n'a pas statué sur le fond, ce n'est pas son travail, il a simplement lu dans le détail les textes et découvert que le CECEI, s'il est "compétent pour donner son agrément à des opérations de rapprochement", ne peut pas accompagner cet agrément de conditions tenant au respect des règles de concurrence. Ce n'est pas son rôle. C'est tombé un peu comme un coup de tonnerre dans la profession bancaire parce ce que l'on pensait que c'était au CECEI de faire ce travail.

Et si ce n'est pas lui qui le fait, c'est… personne?

Exactement. On est face à un défaut de la réglementation, lié au fait que les banques ont toujours voulu échapper au droit commun, mais cela veut en pratique dire que des banques peuvent aujourd'hui fusionner sans se préoccuper des consommateurs. Ce qui n'est évidemment pas satisfaisant.

Mais ces fusions ne sont pas si nombreuses…

Détrompez-vous. On parle aujourd'hui le Crédit Agricole et le Crédit Lyonnais, il y a eu il n'y a pas si longtemps le rapprochement de la BNP et de Paribas, celui de la Caisse des Dépôts, des Caisses d'Epargne et de la Coface, celui du CCF et d'une banque néerlandaise. Je ne vous parle que des grandes banques avec un réseau national, mais c'est également vrai des banques régionales. Il y a eu en 2002 5 fusions de Banques populaires régionales, deux autres sont prévues pour cette année. Même chose au Crédit Agricole : le Crédit Agricole de Vendée et celui de Loire-Atlantique ont de la même fusionné.

Vous ne citez que des banques françaises, c'est un phénomène spécifiquement français?

Non, pas du tout. C'est un phénomène général. On assiste depuis quelques années à une très forte concentration du secteur financier. On estime qu'il y a bon an mal an entre 250 et 300 fusions d'établissements financiers (banques, compagnies d'assurances, sociétés d'investissement) dans le monde. En 2000, les fusions dans le secteur financier et bancaire ont représenté 20% du volume des opérations mondiales de fusion et d'acquisitions.

On observe ce phénomène de concentration partout, en Italie, en Allemagne, au Japon, aux Etats-Unis… et avec partout les mêmes tendances :

Mais qu'est-ce qui pousse les banquiers à se rapprocher?

Plusieurs facteurs peuvent naturellement entrer en ligne de compte. Il y a :

Vous voyez, on peut avancer plusieurs motifs. Le plus fréquent semble cependant être la recherche d'économies d'échelle.

Est-ce efficace?

C'est effectivement la question principale. Je vous disais tout à l'heure que la concentration pouvait favoriser l'augmentation des tarifs bancaires. Mais on pourrait imaginer que ce ne soit pas le cas. Il suffirait que les fusions permettent d'importantes économies d'échelle pour que les banques puissent améliorer leurs performances sans augmenter leurs prix.

Et c'est ce qui se produit?

C'est toute la question. Qu'il s'agisse de la banque ou d'autres secteurs industriels, le mouvement de fusion/acquisitions de ces dernières pose aux économistes un vrai problème. On ne sait pas si c'est efficace. Certaines études l'assurent, d'autres disent le contraire. On sait que beaucoup d'opérations de fusion sont des échecs. On dit que c'est le cas d'une sur deux finit mal, ce qui est évidemment considérable. Et même là où les choses ne se passent, en apparence pas trop mal, les résultats ne sont pas toujours au rendez-vous.

Et pourquoi?

Je vous parlais à l'instant des économies d'échelle. On a l'impression d'en faire dans les fusions puisque ces opérations se traduisent en général par des licenciements, mais ces économies sont souvent compensées, corrigées par la désorganisation pendant la période de fusion, les pertes de compétences, les coûts de la bureaucratie, les doublons qu'on ne peut pas éviter…

Réussir une fusion est une affaire extrêmement complexe. Surtout dans le monde bancaire dont l'outil de production est l'informatique. La fusion de deux établissements devrait permettre de ne conserver qu'un système là où il y en avait deux. Mais c'est souvent tellement difficile de les rapprocher, de tout transférer sur l'un ou l'autre qu'on les garde tous les deux, ce qui bien loin de réduire les coûts les augmente. Il est certainement plus facile de fusionner deux entreprises industrielles.

Autrement dit : inutile d'attendre une amélioration des performances bancaires des fusions…

Ce serait en tout cas une erreur de croire qu'une fusion augmente automatiquement les performances des banques. Un certain nombre de chercheurs ont voulu calculer la taille optimale d'une banque, celle qui permet justement de réaliser des économies d'échelle. Elle est inférieure à celle des grandes banques européennes. Ce qui veut dire qu'il ne faut s'attendre à de grandes économies d'échelle dans cette fusion. Et, comme, du fait de la décision du Conseil d'Etat, cette opération va se faire sans correction, elle peut y avoir des conséquences directes pour les consommateurs dans les villes dans lesquelles le nouvel ensemble aura une position dominante.


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