Formation : quand les jeunes préfèrent le travail à la fac

 

Bernard Girard, bonjour. Vous avez choisi de nous parler ce matin d’éducation, de formation…

Oui. Je voudrais profiter de la signature il y a quelques jours d’un accord professionnel sur la formation pour revenir sur un domaine qui bouge actuellement beaucoup et dont on parle relativement peu en dehors des milieux spécialisés alors même que cela a une importance significative sur notre avenir.

Et qu’a donc de si particulier cet accord ?

Il a d’abord, et c’est à souligner dans le contexte actuel, fait l’unanimité. Tous les syndicats l’ont signé.

Y compris la CGT ?

Elle devrait le signer demain, ce qui montre que cette organisation n’est pas exclusivement dans le refus et la contestation comme on le lui reproche trop souvent.

Qu’y a-t-il donc dans cet accord qui mérite qu’on s’y attarde ce matin ?

Je ne vais pas entrer dans son détail, mais il y a une disposition qui mérite je crois qu’on s’y attarde. C’est le DIF, le Droit Individuel à la Formation.

Cette disposition prévoit que les salariés bénéficient de 20 heures par an, cumulable sur 6 ans, pour se former en dehors du temps de travail. Cette mesure qui concerne les salariés, en CDI et répond aux attentes du Medef qui souhaite depuis longtemps transférer sur le temps des loisirs une partie de l’effort de formation permanente, mais aussi à celle des salariés, notamment des plus jeunes, qui semblent avoir modifié ces dernières années leurs comportements en matière d’éducation, de formation, d’acquisition de compétences.

Et qu’est-ce qui vous permet de le dire ?

Vous savez que, depuis la guerre, les niveaux de scolarisation des jeunes ont beaucoup monté. Cette élévation a été particulièrement marquée pour les générations nées autour de 1970 : le nombre de bacheliers a explosé à la fin des années 80. Or, ce mouvement d’élévation du niveau général s’est interrompu, s’est cassé dans la deuxième moitié des années 90, lorsque sont arrivés en fin d’études secondaires, les générations nées en 1977 et 1978. Quand on regarde les courbes des taux de diplômés qui ont au moins le baccalauréat, on voit très nettement une inflexion. La courbe s’est stabilisée. On observe même un léger repli que l’on a observé en 2001 dans les inscriptions dans l’enseignement supérieur qui ont baissé un peu partout : -4% pour le premier cycle de l’université, -1% pour les IUT…

Ce n’est pas un phénomène conjoncturel ?

Non. Cette tendance semble durable.

Comment l’expliquer ?

Plusieurs facteurs entrent naturellement en ligne de compte. Si on essaie de comprendre la montée du niveau des générations nées au tout début des années 70, on voit bien qu’il faut intégrer plusieurs phénomènes :

De la même manière plusieurs facteurs semblent avoir joué un rôle dans le retournement de ces dernières années :

Vous ne citez pas dans les motifs de ce retournement les politiques…

C’est qu’ils n’y sont pour rien. Aucun gouvernement n’a pris de mesures pour freiner l’accès au baccalauréat ou à l’enseignement supérieur. On en a beaucoup parlé, il y a eu des projets pour introduire la sélection à l’Université, mais ils n’ont jamais abouti. Souvenez-vous des malheurs de Devaquet en 1995. Ce qui fait penser qu’il y a eu une modification dans les comportements des jeunes qui n’attendent plus d’avoir un diplôme pour prendre un emploi. Ils saisissent les opportunités lorsqu’elles se présentent.

Et comment expliquer ces changements de comportement ?

On est naturellement dans les hypothèses, mais on peut avancer plusieurs explications.

On peut, d’abord, penser que le chômage des jeunes diplômés au début des années 90 a dévalorisé les études supérieures aux yeux de ceux qui avaient alors 13 ou 14 ans. Refuser un emploi à 19 ans au motif que l’on pourra trouver mieux quelques années plus tard avec un diplôme leur aurait paru stupide et dangereux. On en a un témoignage dans les réponses apportées, dés le début des années 90, aux questionnaires de l’orientation professionnelle : on y voit très nettement l’intérêt des jeunes pour les filières générales qui mènent à l’enseignement supérieur reculer au profit des filières plus courtes qui permettent d’entrer plus rapidement dans la vie active.

On peut également imaginer que beaucoup se sont dit : à quoi servent des diplômes si on est condamné à prendre des emplois ne correspondant pas à la qualification obtenue ? On sait que beaucoup de diplômés ont dû accepter des emplois d’un niveau inférieur à ce à quoi ils pouvaient prétendre, notamment dans l’administration où l’on a vu beaucoup de gens avec licence, une maîtrise voire un doctorat se présenter à des concours d’employé de catégorie C. Ce qui est évidemment absurde!

Beaucoup ont accepté ces emplois sous-qualifiés parce qu’ils se disaient qu’ils auraient la possibilité de passer des concours…

Vous avez raison. Leur calcul consistait, consiste toujours parce que le phénomène n’a pas disparu, à intégrer dans leurs choix de carrière les possibilités de formation future. Mais vous remarquerez que le même raisonnement pourrait les amener à abandonner leurs études plus tôt, à prendre un emploi et à se dire : ce n’est pas un emploi correspondant à ce que je souhaite faire, mais je vais profiter des possibilités de la formation permanente pour progresser et faire carrière. Toutes les mesures qui facilitent une reprise plus tardive des études favorisent ce type de stratégie. C’est en ce sens que le Droit Individuel à la Formation me paraît intéressant.

En pratique, qu’est-ce que ce changement de stratégie peut changer ?

Il est toujours très difficile de faire des pronostics, mais on peut suggérer quelques pistes :

Si je vous entends bien il va falloir revoir tout ce que l’on pense des bonnes stratégies scolaires pour ses enfants…

Oh ! je n’irai pas forcément jusque là, mais il est vrai que les carrières professionnelles se construisent très tôt, dans les choix faits au lycée. Et les modèles que nous avons, nous, parents, en tête ne sont pas forcément ceux qui assureront à nos enfants les meilleurs résultats.


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