La réforme de la fonction publique
Bonjour, vous voulez nous parler cette semaine des fonctionnaires
Oui. Vous avez remarqué quon ne parle que deux dans la presse. Jack Lang veut créer 185 000 emplois denseignants, Michel Sapin a entamé une négociation salariale avec les principales organisations de fonctionnaires et on lit des articles dans lesquels on nous explique que la moitié des fonctionnaires va partir à la retraite dans les 10 ans qui viennent.
Cela fait beaucoup
Cest un phénomène démographique. Ce sont les baby boomers nés au lendemain de la guerre qui vont bientôt partir à la retraite et il va falloir les remplacer. Ce qui annonce des années difficiles pour la fonction publique.
Vous voulez dire que ladministration risque de ne pas trouver des candidats pour tous les postes quelle va proposer ?
Cest effectivement lune des difficultés que lon va rencontrer, mais ce nest pas la seule. Les pouvoir publics vont se retrouver pris en tenaille entre :
Si la masse salariale augmente alors que les ressources disponibles diminuent il faudra réduire les investissements et les dépenses de fonctionnement. Ce qui veut dire que lon risque de voir se dégrader la qualité des prestations de lEtat : moins de budget dinvestissement veut dire moins de construction de routes, de lycées ou de gendarmeries. Et cette dégradation pourrait entraîner une contestation accrue de limpôt (pourquoi en payer autant pour des services devenus médiocres) et une critique renouvelée de lEtats et de ce que lon appelle les privilèges des fonctionnaires.
Vous dites que les dépenses de personnel de lEtat vont augmenter ? pourquoi alors que pendant des années on a parlé de stabilisation des effectifs de fonctionnaires.
Dabord un chiffre : les dépenses de personnel de lEtat ont augmenté de18 % en 5 ans, ce qui est à rapprocher de laugmentation des prix à la consommation pendant la même période qui na été que de 7 %. La difficulté à laquelle je faisais à linstant allusion vient de ce que cette croissance des dépenses de personnel est appelée à se poursuivre. Cela tient à plusieurs facteurs :
Justement, combien y a-t-il aujourdhui de fonctionnaires en France ?
Il y en a 2 300 000 employés dans la fonction publique dEtat, 850 000 dans la fonction publique hospitalière et 1, 5 million dans la fonction publique territoriale. En tout, il y a 5, 4 millions de fonctionnaires, soit 24% de lemploi total. Autrement dit, un français sur quatre est fonctionnaire, ce qui est évidemment considérable et bien supérieur à ce que lon observe dans les autres grands pays industrialisés.
Cest trop ?
Cest sans doute trop. Mais on ne peut laffirmer comme cela. Quand on regarde les chiffres dans le détail, on voit que deux ministères se taillent la part du lion :
Est-ce que lon peut dire quil y a trop de professeurs ? trop de fonctionnaires à lEducation nationale ? Peu de gens le disent. Et pour cause : on pourrait je crois assez facilement montrer que les succès économiques de la France viennent des investissements que nous consentons dans notre système éducatif.
Revenons à cette difficulté que vous souligniez tout à lheure. Comment les pouvoirs publics pourraient-ils échapper à cet effet de tenaille ?
On peut envisager deux grandes pistes :
Le premier cas revient à réduire lintervention de lEtat
Vous savez que cest un thème que lon entend souvent : lEtat fait trop de choses, sil en faisait moins tout irait mieux. Il y a même des gens qui militent pour un Etat minimal qui ne se soucierait que des grandes fonctions régaliennes : la justice, les affaires étrangères, la défense et la sécurité. Ce sont des thèses que développent aux Etats-Unis les libertariens. Ce sont des gens que lon pourrait décrire comme des anarchistes qui ne feraient confiance quau marché. Ce sont eux qui proposent de confier léducation ou la gestion des prisons à des entreprises privées.
Des anarchistes de droite en quelque sorte
Cest un peu cela. Ce sont des gens qui ont une influence réelle dans les milieux académiques, chez les économistes. Leurs thèses ont abondamment nourri la révolte contre lEtat qui a fait fureur aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne dans les années 80. Leur influence est en France beaucoup plus limitée. Une dégradation trop forte des services offerts par ladministration pourrait rendre leur discours plus populaire, mais même sans cela il est probable que le nombre de fonctionnaires va progressivement diminuer.
Plusieurs facteurs vont je crois entrer en ligne de compte :
Mais tout cela, cest pour le long terme
Oui, cette décrue sera lente, trop lente pour échapper à leffet de tenaille que je décrivais plus haut.
Vous évoquiez une seconde piste : la réforme de lEtat. Permettra-t-elle déchapper à cet effet de tenaille ?
Cest beaucoup plus compliqué. On dit depuis longtemps que lEtat fonctionne mal. Ce qui est à la fois vrai et faux. On ne peut pas dire que ladministration fasse mal son travail, elle le fait en général plutôt bien, probablement mieux que dans bien des pays, mais elle ne le fait pas de la manière la plus économique. On pourrait certainement faire aussi bien avec moins de ressources.
Vous voulez dire quil faut faire travailler plus les fonctionnaires ?
Non. Certains fonctionnaires travaillent beaucoup, dautres moins, mais limportant nest pas là. Si des fonctionnaires abusent aujourdhui de la situation cest quils peuvent le faire. La responsabilité est à chercher du coté des systèmes de gestion du personnel de ladministration.
La plupart de ces systèmes ont été mis en place au lendemain de la guerre. Il sagissait alors den finir avec le favoritisme, les nominations politiques, les écarts de traitement entre fonctionnaires de différents ministères mais ils ont aujourdhui beaucoup vieilli et sont source de nombreux dysfonctionnements et effets pervers.
Il faut nous donner des exemples
Bien sûr. Prenez la garantie demploi. Elle a été mise en place pour protéger les fonctionnaires de linfluence des politiques. Un ministre ne peut pas licencier un collaborateur qui ne lui plait pas, et cest très bien. Mais lemploi à vie a généré ses propres défauts :
Prenez le système de rémunération. Il est basé sur une logique de grille unique pour toute la fonction publique. Résultat : ladministration a du mal à recruter des gens dont les compétences sont très recherchées. Pour y échapper, les ministères ont mis en place des systèmes de primes qui suscitent en permanence des récriminations et qui sont complètement opaques.
De la même manière, on ne sait pas dans ladministration récompenser les efforts. Que vous travailliez bien ou mal, que vous soyez enseignant dans un quartier facile ou dans un quartier difficile, vous êtes payé de la même manière, vous faites la même carrière. Ce nest pas le meilleur moyen dinciter les fonctionnaires à faire des efforts.
Autre exemple : la gestion des effectifs. On na pas de gestion prévisionnelle des effectifs. On répond aux sollicitations au coup par coup : Allègre parle de contenir les effectifs de lEducation nationale, Lang annonce 185 000 créations demplois. Avouez quon a du mal à sy retrouver. Résultat : on est soit en sous-effectif soit en sureffectif.
Autre exemple, encore : le système des concours. Il a été conçu pour éviter le favoritisme et les nominations politiques. Et il a, de ce point de vue, plutôt réussi, mais on en voit aujourdhui les limites : ce système rend les mobilités entre administrations voire au sein dune même administration extrêmement difficiles. Prenez, par exemple, les professeurs dallemand. On sait que le nombre délèves qui étudie cette langue diminue. On pourrait confier à ces enseignants dautres services, à lEducation nationale ou ailleurs, et bien cela ne se fait pas
Peut-être ne peuvent-ils pas enseigner autre chose ?
Et pourquoi pas ? dans les entreprises privées, on passe bien son temps à changer les gens daffectation sans que cela nuise à la qualité de la production. Jajouterai que cette rigidité est une source de non-qualité. Prenez de nouveau les enseignants. Il y a un pourcentage de professeurs qui découvrent au bout de quelques mois quils nont pas la vocation, quils ne savent pas faire, que cela ne les intéresse pas. Et bien, sauf à quitter lEducation nationale, ils sont prisonniers, ils ne peuvent pas bouger. Ils font donc mal leur travail, alors quils pourraient faire très bien autre chose.
Autant dire quil faut réformer lEtat
Bien sûr. Mais est-ce possible ? La plupart des tentatives ont échoué. Regardez le sort fait tout récemment à Claude Allègre et Christian Sauter. Leurs projets de réforme ont été abandonnés et ils ont dû quitter le gouvernement.
Peut-être sy sont-ils mal pris
Peut-être Peut-être est-il aussi très difficile de toucher à des systèmes dont tout le monde sest accommodé, surtout lorsque lon a affaire à une corporation aussi importante et aussi puissante : il faudrait que les politiques soient fous pour se mettre à dos 5 millions délecteurs et leurs familles surtout lorsque lon sait que certains fonctionnaires ont la possibilité de tout bloquer. Imaginez une grève de ladministration fiscale qui dure : lEtat ne pourrait plus rien payer, ni salaires, ni factures
Vous êtes bien pessimiste.
Non, pas du tout. Je crois, au contraire, que les départs massifs en retraite nous donnent une chance historique de faire évoluer la fonction publique, de la rendre plus efficace. Encore faudrait-il que les politiques, dans la majorité comme dans lopposition, aient sur le sujet des idées claires et des projets à moyen et long terme. Cest ce qui aujourdhui manque, même si on a fait ces deux ou trois dernières années de réels progrès. Claude Allègre et Christian Sauter ont, chacun dans son domaine, montré le chemin. Ils sy sont cassés les dents, mais je suis sûr que leurs projets serviront à dautres. Il ne faut pas se faire dillusions, ladministration est condamnée à évoluer, à changer sous leffet de contraintes financières et de la pression du marché du travail. Si elle ne le fait pas, cest la qualité de ses prestations qui diminuera et avec elle le soutien que lopinion publique lui apporte.