Bernard Girard
Chronique du 02/10/07 (pour l’écouter)
Plus rien ne va
Bonjour, vous voulez nous parler de la difficile semaine que vient de passer le gouvernement sur le font économique.
Oui. Le gouvernement vient de vivre une semaine très difficile avec la présentation d’un budget qui n’a convaincu personne, qui a été attaqué à gauche, ce qui est dans l’ordre des choses, mais aussi à droite, dans la majorité présidentielle, ce qui est plus insolite. Avec, dans la foulée, le réveil des corporatismes, je pense à la manifestation des taxis de mercredi dernier, et la sortie de deux mauvais indices : le premier sur le chômage reparti à la hausse en août, le second sur le moral des consommateurs qui s’est effondré, perdant 15 points en deux mois. Et pour finir, ces journées parlementaires de l’UMP où l’on a vu les députés de la majorité grogner.
Et tout cela sur fond de bataille à fleurets à peine mouchetés avec la Banque centrale européenne et la Commission européenne. Je ne sais pas si vous l’avez entendu, mais Jean Claude Trichet…
Le président de la BCE…
Trichet a répondu vertement à Nicolas Sarkozy en lui expliquant qu’on n’avait jamais entendu le président américain, le premier ministre britannique ou le chancelier allemand critiquer la banque centrale.
Vous oubliez les déclarations de François Fillon sur la faillite de la France…
Exactement. Sa déclaration n’a fait que mettre de l’huile sur le feu.
Rassurez-moi, nous ne sommes pas en faillite…
Non, bien sûr que non. Les finances publiques sont très dégradées, la dette publique représente 64% du PIB, mais on ne peut pas parler de faillite. Si François Fillon, qui est un politique averti, a prononcé ce mot, ce n’est certainement pas par hasard, ce n’est pas un lapsus. Il a volontairement dramatisé la situation au risque, d’ailleurs, d’inquiéter l’opinion que les propos de Bernard Kouchner sur la guerre en Irak avaient déjà affolé. Je vous disais à l’instant que le moral des consommateurs a fortement chuté, il est probable que ce n’est qu’un début. Si François Fillon a pris ce risque c’est, je crois, envoyer un double signal :
- aux corporations, d’abord, qui vivent de la bienveillance de l’Etat. Il a prononcé cette phrase devant des agriculteurs corses qui demandaient plus de subventions. En parlant de faillite, il leur a dit en fait : l’Etat ne peut pas tout, ne comptez pas sur lui pour résoudre tous vos problèmes,
- à l’Elysée, ensuite, pour souligner l’urgence de pousser les réformes.
En parlant de faillite, il a par ailleurs mis implicitement en cause le budget que son ministre devait présenter quelques jours plus tard.
Un budget qui est, vous le disiez à l’instant, critiqué tant à droite qu’à gauche…
Le mécontentement à droite, mais aussi en Europe et, sans doute, à la BCE vient de ce que l’on attendait plus et mieux en matière de lutte contre les déficits. Or, ce budget propose au mieux de les stabiliser, ce qui est loin d’être la même chose. Il est d’autant plus critiqué que les premières mesures prises par le gouvernement, son paquet fiscale, réduisent les recettes de 13 à 15 milliards. C’est, évidemment, le contraire de ce qu’il fallait faire. Et les économistes qui ont appelé à voter Nicolas Sarkozy, des politiques de la majorité n’hésitent plus à le dire. Non seulement ces mesures ne produiront pas le choc de confiance que l’on en attendait, ce qui était prévisible, mais elles ajoutent à nos difficultés.
On a surtout retenu du budget la réduction des effectifs de fonctionnaires…
C’est effectivement ce qui ressort et ce qui, probablement, inquiète le plus l’opinion. Il faut dire que ce n’est pas négligeable puisqu’il s’agit de près de 23 000 postes en équivalent temps plein qui seront supprimés. J’insiste sur cette notion d’équivalent temps plein parce que cela probablement dire que le nombre réel d’emplois touchés sera plus important. Deux personnes à mi-temps font un équivalent temps plein.
Ces annonces sont d’autant plus susceptibles d’inquiéter l’opinion, qu’à peu près la moitié de ces suppressions d’emplois viendront de l’éducation nationale qui va perdre 11 000 postes. Derrière il y a la Défense qui en perd un peu plus de 6000. La plupart des ministères sont touchés. Parmi ceux qui sont pleinement touchés, il y a le ministère de l’écologie qui perd 1200 emplois…
Ce qui est beaucoup pour un petit ministère…
Ce ministère n’emploie en effet que 3800 personnes. Mais cette réduction des effectifs est un peu en trompe-l’oeil puisque ces personnels en charge des politiques des transports et de l'urbanisme, les DDE, sont, pour l’essentiel, transférés aux départements. On retire à l’Etat pour donner aux collectivités territoriales qui continuent, de leur coté, de créer des emplois.
Et c’est ce qui, je crois, permet de douter de l’efficacité de cette politique. Même si l’on pense qu’il faut faire évoluer la fonction publique, que ses effectifs ne sont pas inscrits dans le marbre, il n’est pas sûr que la méthode choisie soit la meilleure. Tant qu’on ne touchera pas à ce qui contribue à l’augmentation continue des effectifs, on pataugera. Je parlais à l’instant de la décentralisation qui favorise les doublons entre départements et régions, entre communes et établissements intercommunaux… si l’on veut effectivement réduire les effectifs de la fonction publique, il faut simplifier tout cela. Il faudrait également éviter de créer des administrations inutiles. Le budget 2008 prévoit la création de 100 postes au ministère de l’intégration et de l’identité nationale. Pourquoi faire? Tout simplement pour créer une administration centrale dans un ministère qui n’existait pas il y a cinq mois.
Mais est-ce que ces réductions d’effectifs contribuent à réduire le déficit…
Oui, mais de peu. Cette réduction des effectifs ne fera économiser à l’Etat que 233 millions d’euros, une goutte d’eau comparée aux déficits, mais aussi aux 10 milliards que vont coûter les mesures sur les heures supplémentaires, mesures qui suscitent d’ailleurs l’agacement de plusieurs responsables de la majorité qui parlent, vous l’avez peut-être entendu, d’usine à gaz. C’est ce que fait Jean Arthuis qui a parlé d’un budget d’attente, ce qui n’est pas très aimable, et qui dit, par ailleurs, que l’on va “droit dans le mur.”
En somme il y a désaccord dans la majorité sur la politique à suivre…
Tout cela me rappelle beaucoup l’atmosphère du début des années 80, quand François Mitterrand voulait appliquer son programme envers et contre tout, parce qu’il avait été élu, et que ses ministres, Pierre Mauroy et Jacques Delors, lui disaient : attention! On va droit dans le mur. Nous sommes dans la même situation : Nicolas Sarkozy veut appliquer son programme, certains députés veulent aller plus loin dans la rupture, d’autres s’inquiètent de l’effet sur l’opinion des premières mesures fiscales qui sont perçues comme des cadeaux pour les riches, ses ministres lui disent qu’il faut changer de cap si l’on ne veut pas se retrouver dans quelques mois dans une situation qui force à mettre en place un plan de rigueur.
Plan que Christine Lagarde a déjà annoncé…
Tout à fait. Et ces désaccords au sommet sur la politique économique à suivre participent à la confusion. Une confusion qui tient au cycle politique dans lequel nous sommes pour encore quelques mois et à la personnalité de Nicolas Sarkozy.
Vous parlez d’un cycle politique…
Nous sortons d’une élection présidentielle. Dans les mois qui l’ont précédée, le gouvernement a lâché les rennes pour faciliter la réélection de son candidat. Et celui-ci, pour gagner la bataille électorale a multiplié les promesses qu’il se sent aujourd’hui tenu de respecter. Ces promesses coûtent naturellement cher et rendent difficile la lutte contre les déficits.
Cette situation n’est pas nouvelle, on la retrouve après chaque élection présidentielle. Je parlais à l’instant de 1981, c’est ce que nous avons également vécu en 1995 quand Jacques Chirac a pris le tournant de la rigueur après avoir promis de lutter contre la fracture sociale. Il se trouve que cette fois-ci, la situation est, d’une part, très dégradée, et que, d’autre part, l’euro et l’Europe nous obligent à la rigueur. Nous nous pouvons pas continuer d’avoir un déficit vertigineux quand nos voisins allemands parlent de retour à l’équilibre de leurs finances publiques en 2009.
Vous parliez également de la personnalité de Nicolas Sarkozy. Vous faites allusion à son hyperprésidence?
Il y a de cela, bien sûr. En occupant toute l’espace, il n’en laisse plus à son premier ministre, d’où ces conflits entre les deux hommes qui donnent ce sentiment de flottement que l’on éprouve. Pensez à ce qu’on nous a dit des régimes spéciaux de retraite. François Fillon nous a, d’abord, expliqué que le décret était prêt, puis Nicolas Sarkozy nous a dit qu’on allait négocier, et il y a trois jours, Xavier Bertrand nous explique que tout se fera, en définitive, par décret… il y a de quoi y perdre son latin.
Mais il y a aussi autre chose. Depuis qu’il est élu, Nicolas Sarkozy s’emploie à démentir toutes les prédictions que l’on avait faites sur sa personnalité. On l’avait présenté comme un homme de droite fermé. Il a pratiqué l’ouverture comme personne avant lui, au risque, d’ailleurs, d’exaspérer une partie de sa majorité, qui le lui fait aujourd’hui payer en ne manquant pas une occasion de mettre des bâtons dans ses roues.
On attendait qu’il provoque la rupture, qu’il passe en force, il flatte les organisations syndicales, les reçoit plus souvent que les députés de sa majorité, ce qui exaspère ceux-ci.
Sur le plan économique, il s’est présenté, on nous l’a présenté comme un libéral, voire comme un ultra-libéral, c’est-à-dire comme quelqu’un qui pense que le marché a raison, que les politiques ne doivent pas intervenir. Depuis qu’il est élu, il fait exactement le contraire. Il intervient sans cesse dans les dossiers économiques, il joue au banquier d’affaire. Il est intervenu dans le dossier Suez/GDF, dans le dossier Areva-Siemens, dans le dossier EADS, et il y a quelques jours encore, il a pressé Total de quitter la Birmanie. C’est un dirigiste, un colbertiste à la Chevénement, qui intervient dans la politique économique. On l’ignorait, on le découvre et cela contribue sans doute à créer cette atmosphère un peu étrange où personne ne sait bien sur quel pied danser, où l’on devine les députés de la majorité les plus libéraux troublés.
On ne peut pas lui reprocher de demander à Total de quitter la Birmanie…
C’est une illustration de la confusion des genres. Total est une entreprise privée qui mène une politique industrielle. Lui demander de quitter la Birmanie pour satisfaire à l’émotion de l’opinion est une double erreur :
- c’est une erreur sur le plan de la politique économique. Le pouvoir politique n’a pas à dicter aux entreprises leur stratégie, ce n’est pas son rôle. Et les entreprises risquent vite de le lui reprocher, d’autant plus que ce genre de pratiques présentent deux inconvénients : elle ouvre la porte à tous les soupçons de copinage et elle peut inciter des entreprises mondiales à s’expatrier pour échapper à ce type de pression ;
- c’est une erreur sur le plan géopolitique. Imaginez un instant que Total quitte la Birmanie. Il sera aussitôt remplacé par d’autres compagnies et, d’abord, par des compagnies chinoises. Or, vous savez que la Chine est le pays le mieux à même de faire pression sur les généraux birmans pour les calmer. Donner aux Chinois la possibilité d’accéder aux ressources pétrolières de la Birmanie est le meilleur moyen de renforcer leur liens, et donc leur soutien à la Junte au pouvoir.
Nos difficultés économiques sont donc l’expression d’un problème politique?
Il y a au sommet de l’Etat désaccord sur la politique économique à suivre et sans doute aussi sur la méthode. D’où cette impression de flottement, d’hésitation sur les priorités qui nous promettent des lendemains difficiles.
Vous voulez dire un plan de rigueur?
Oui.
Notes de lecture
Comme chaque semaine maintenant, vous allez nous présenter quelques articles que vous avez lus pour nous.
Oui, et je voudrais vous parler ce matin d’une conférence qui a eu lieu la semaine dernière à Boston, organisée par la banque fédérale de cette ville, où l’on entendu plusieurs communications sur ce qu’on appelle l’économie du comportement. Il s’agit de travaux d’économistes qui ne se satisfont pas de l’agent économique de la théorie rationnel, toujours à la recherche de la maximisation de son intérêt et cherchent à mieux comprendre nos comportements réels. Ce sont des gens qui font des expériences de laboratoire, qui travaillent avec des psychologues et qui ouvrent des perspectives nouvelles susceptibles de remettre en cause des conclusions admises de tous.
Vous dites que c’est une banque Fédérale, celle de Boston qui a organisé ces travaux?
Oui, et vous avez raison de le souligner. Ce n’est pas une université, c’est une institution amenée à prendre des décisions, à participer à des prises de décisions qui ont un impact sur nos vies. On est là à l’un de ces lieux où la recherche la plus récente croise les décideurs, où se fait et se défait l’opinion de la communauté des économistes. Et il est d’autant plus intéressant de voir que dans ces instances on commence à s’interroger sur la pertinence du modèle classique de l’agent économique.
Tout cela est un peu technique…
Effectivement, mais cela peut avoir une influence sur les théories qui seront dominantes demain et, donc, sur les politiques qui seront appliquées. Ce qu’on a longtemps appelé la pensée unique n’était jamais que l’expression publique de travaux réalisés dans les années 60 dans quelques universités.
Venons donc aux communications…
Elles abordaient les sujets les plus divers, le comportement des consommateurs, le marché du travail, le logement, l’épargne… je ne peux pas tout vous présenter. J’en ai donc choisi deux. La première se pose une question qui prend tout son sens dans le cadre des discussions sur la mission de la BCE, la banque centrale européenne (Rafael Di Tella, Robert MacCulloch, Happiness for Central Banks). Ses auteurs se demandent si les banques centrales, qui se préoccupent surtout de maîtriser l’inflation et, dans le cas de la Fed américaine, de mener des politiques qui contribuent au plein emploi, ne devraient pas plutôt viser le bonheur des citoyens.
Demander aux économistes de faire notre bonheur, c’est plutôt audacieux, non?
Plutôt que bonheur, il faudrait peut-être dire bien-être. Mais l’important est que ces questions amènent à prendre en compte dans la réflexion, dans l’évaluation des politiques des éléments aujourd’hui négligés, comme, par exemple, le coût psychologique du chômage, coût dont les économistes ne se soucient guère, ce qui facilite à l’occasion les politiques restrictives qui cassent l’inflation au prix de plus de chômage. Alors même que les analyses qui s’appuient sur la mesure du bien-être montrent que l’augmentation du chômage a beaucoup plus d’impact sur le bien-être de la population que l’augmentation de l’inflation : une augmentation de 10% de l’inflation ne réduit que de 2% le nombre de ceux qui se déclarent très satisfaits, alors que l’augmentation de 10% du nombre de chômeurs réduit de 12% le nombre de ceux qui se déclarent très satisfaits. L’écart est considérable et vous voyez comment la prise en compte de données de ce type pourrait faire évoluer les politiques des banques centrales.
On n’en est pas là…
Non, certainement pas, mais je voudrais vous dire rapidement un mot d’un autre papier présenté dans cette conférence qui s’intéresse au sentiment d’équité et à ses effets sur la politique salariale (Ernst Fehr & alii, The Behavioral Economics of the Labor Market: Central Findings and their Policy Implications). Les salariés, les travailleurs sont sensibles à l’équité, à ce qui est juste et à ce qui ne l’est pas. Et ce sentiment a un impact direct sur leurs comportements.
Ces analyses qui font intervenir des données psychologiques permettent de mieux comprendre ces comportements des salariés et des entreprises que l’analyse économique standard a du mal à expliquer. Elle permet, notamment de comprendre pourquoi les salaires ne diminuent pas dans les périodes de fort chômage comme le voudrait la théorie. S’ils diminuaient, les salariés ajusteraient, par souci d’équité, leur contribution, leurs efforts à leurs salaires, ils travailleraient moins et l’entreprise y perdrait, c’est pour cela que les baisses de salaires sont exceptionnelles.
Ces auteurs s’intéressent également au salaire minimum et ils montrent qu’il a un impact direct sur ce que l’on appelle le salaire de réservation, ce salaire en dessous on ne veut pas aller. Et cette corrélation entre les deux explique, par exemple, que les entreprises paient rarement en dessous du salaire minimum, même lorsqu’elles pourraient le faire, elle explique également que l’on ne trouve pas de travailleurs au noir qui accepte de travailler pour un salaire inférieur au Smic et que leurs rémunérations progressent à peu près au même rythme que le salaire minimum. Le salaire minimum joue comme une référence en dessous de laquelle ils ne veulent pas descendre alors même qu’ils n’y sont pas soumis.
Une conférence intéressante, donc…
Une conférence passionnante qui met la lumière sur tout un pan de la littérature économique contemporaine qui est peu connu et qui gagnerait à l’être.