Bernard Girard
Chronique du 18/06/07
Nos politiques de l’emploi font le contraire de ce qu’elles promettent
Bonjour, vous souhaitez revenir sur la politique de l’emploi…
Oui, parce que plusieurs événements l’ont mis en avant ces derniers mois.
Vous pensez au CPE…
Il y a bien sur eu le CPE, le CNE et ses résultats décevants, mais aussi l’augmentation du SMIC et le recul du chômage, recul significatif qui n’a pas ramené la confiance des Français et, pour je crois, de bons motifs. C’est de tous ces points que j’aimerais vous parler ce matin en m’appuyant sur quelques articles qui viennent de paraître et qui peuvent aider à comprendre nos difficultés.
Je commencerai par un papier du Fonds Monétaire International qui traite spécifiquement de la situation française. Son auteur, Jianping Zhou, explique que l’une des des difficultés de la France est son incapacité à réformer son marché du travail1.
Beaucoup le disent…
Oui, mais il ajoute, et c’est plus original, que toutes les mesures prises pour réformer progressivement le marché du travail sont contre-productives. Il pense à toutes les dispositions qui introduisent de la flexibilité à la marge. Au CNE, par exemple, qui rend les licenciements plus faciles, ce qui aux yeux des économistes est en général une bonne chose, mais seulement dans les entreprises de moins de 20 personnes. En réalité, dit-il, bien loin de réduire le chômage, ces demi-mesures l’entretiennent…
Il est vrai que les résultats du CNE n’ont pas été probants…
C’est ce qui ressort effectivement d’une étude de la DARES, qui dépend du ministère des affaires sociales et de l’ACOSS, qui gère ces contrats2. En mai dernier, date de réalisation de cette enquête réalisée auprès de 3000 chefs d’entreprises, 70 % des embauches effectuées sous CNE seraient intervenues de toute façon à parts égales entre CDD et CDI et 20 % relèvent de simples anticipations de recrutements programmés. Ce qui ne fait que 10% seulement des emplois créés sous CNE, soit 44 000, sont nouveaux. Ce qui est faible, surtout lorsque l’on sait que les taux de rupture de ces contrats sont très élevés puisqu’ils sont de l’ordre de 30%.
Mais revenons à Jianping Zhou. Il montre, d’abord, que la multiplication de ces contrats atypiques se traduit par une augmentation massive du chômage des jeunes. Les chiffres sont impitoyables : en deux ans, de 2002 à 2004, le chômage des jeunes de moins de 25 ans a augmenté de 3,6%, quand celui des salariés âgés de 25 à 49 ans, n’a augmenté que de 0,9%. Comme ce sont les plus jeunes, ceux qui entrent sur le marché du travail qui sont le plus soumis aux contrats précaires, on voit bien qu’il y a relation. Les jeunes sont, dans notre système, les seuls à porter les réformes successives du marché du travail.
Si je vous suis bien, le CPE n’aurait fait qu’aggraver les choses.
Exactement. Ce sont les jeunes qui souffrent donc le plus mais aussi les moins qualifiés. Toujours en deux ans, de 2002 à 2004, leur chômage a augmenté de 2,4% quand il n’a augmenté que de 1,4% pour les salariés qualifiés.
Mais à quoi cela tient-il? Quels sont les mécanismes en oeuvre?
Ces emplois précaires créent mécaniquement du chômage puisqu’ils augmentent le turn-over des salariés qui se retrouvent sans emploi lorsque leur contrat arrive à échéance. Et, pour peu que les entreprises utilisent ces contrats de manière systématique pour compenser la difficulté de licencier les personnels en CDI, on peut se retrouver avec un taux de chômage supérieur à ce qu’il aurait été si l’on n’avait pas introduit ces contrats. Ce phénomène a été étudié dans le détail par Olivier Blanchard et Augustin Landier dans un papier dans lequel ils montrent que ce mécanisme va toucher les salariés dont la productivité est le plus faible, c’est-à-dire les moins qualifiés3.
Et pourquoi?
Mais tout simplement parce que lorsqu’arrive la fin du contrat en CDD, les entreprises retiennent pour un CDI les salariés qui ont la productivité la plus élevée et renvoient sur le marché du travail les autres, ceux qui ont une productivité faible parce qu’ils ont peu de qualifications ou des qualifications que l’on trouve facilement sur le marché. Ce qui est le cas des jeunes qui sortent du système scolaire.
Mais d’autres facteurs entrent en ligne de compte. Je pense notamment aux effets pervers des augmentations régulières du SMIC.
Vous voulez dire qu’il augmente le coût du travail et que cela favorise le chômage…
C’est effectivement une thèse classique du MEDEF à laquelle on peut opposer les arguments tout aussi classiques des syndicats ouvriers : l’augmentation du salarie minimum augmente le pouvoir d’achat, ce qui favorise l’activité et donc l’emploi.
Mon interprétation est un peu différente et, peut-être, plus inquiétante.
Lorsque le SMIC augmente de manière significative, comme cela s’est encore produit il y a quelques semaines puisqu’il a augmenté d’un peu plus de 3% le 1er juillet, le premier souci des employeurs est de limiter l’impact de ces augmentations sur leur masse salariale. Et la manière la plus simple de le faire est de jouer sur les CDD, le temps de travail, les CNE… Il leur suffit, au fond, de licencier un peu plus tôt un salarié en CNE, de réduire la durée d’un CDD, de remplacer un salarié avec un CDD à plein temps par un salarié à temps partiel pour effacer les effets de la hausse. Et tout cela se fait dans la plus grande discrétion sans que personne ne proteste. Ceci explique sans doute la faiblesse des réactions du MEDEF qui a protesté pour la forme mais ne s’est pas vraiment mobilisé contre cette hausse.
Tout cela veut dire, en pratique, que l’on augmente la précarité sans vraiment modifier le pouvoir d’achat global.
Vous voulez dire qu’il ne faut pas augmenter le Smic?
Je dis que dans notre contexte, ces augmentations sont inefficaces. Ce qui est d’autant plus grave que du fait même de l’augmentation de la précarité, le salaire minimum concerne un nombre croissant de salariés.
C’est donc la précarité qui est en cause…
C’est ce système dual qui s’est mis en place qui protège les uns et soumet les autres à une forte précarité. Jianping Zhou a formalisé tout cela et créé un modèle qui lui permet de comparer différentes politiques. Il a notamment comparé une politique qui consisterait à favoriser la précarité, un peu à l’image de ce qui s’est fait avec le CNE et le CPE, et une politique qui viserait à alléger le coût des licenciements des salariés en CDI. Et il montre que la politique de la précarité augmente le chômage quand celle qui réduirait les obstacles au licenciement de 50% le ferait diminuer de 1 point.
C’est peu…
C’est peu si l’on se contente de réduire le 50% le coût des licenciements des salariés en CDI. Si on ramène le coût de ces licenciements à celui des CDD, on gagne deux points et si on supprime enfin complètement les obstacles, le chômage diminuerait selon ce modèle de 3 points, alors même, je le répète, qu’il augmente si l’on continue de favoriser la précarité pour certaines catégories de la population.
Dit autrement, cet article qui reprend des thèses que l’on retrouve chez bien d’autres économistes critique les politiques des petits pas que mènent nos gouvernements depuis des années. Ces politiques sont contre-productives. Conçues pour lutter contre le chômage, elles auraient, au contraire, pour effet, de l’entretenir, voire de l’augmenter.
J’ajouterai que ces politiques ont sans doute également un effet négatif sur les salaires…
Comment?
Tout simplement en réduisant la concurrence entre employeurs. Les salariés hésitent à quitter leur emploi de peur de ne pas retrouver les mêmes protections ailleurs. Or, la meilleure manière d’augmenter son salaire est de changer d’employeur, de mettre les employeurs en concurrence. C’est ce que les salariés français font peu, font moins que ceux qui vivent dans des sociétés moins protectrices. Ils sont plus fidèles à leur employeur, mais du coup, ils sont moins payés. La prudence a un prix. C’est ce qui ressort d’une étude toute récente de deux économistes hollandais qui ont montré que les entreprises avaient tendance à augmenter leurs salariés qu’elles voulaient garder dans les marchés où, du fait du faible chômage, les salariés n’hésitent pas à changer d’employeur4.
Cette crainte de perdre ces protections freinent les hausses de salaires alors même que les contrats précaires, CDD, CNE, emplois aidés de toutes sortes qui tirent les salaires des moins qualifiés vers le bas. Nous sommes dans une espèce de spirale négative que les pouvoirs publics tentent de bloquer en augmentant régulièrement le SMIC. Mais, on l’a vu à l’instant, ces hausses du salaire minimum sont inefficaces. C’est tout notre système qui est contre-productif.
La solution passe donc par une réforme profonde du marché du travail?
C’est le sens de tous ces articles que je vous ai cités, mais j’aurais pu en citer d’autres qui développent des thèses voisines.
C’est tout le contraire de ceux qui demandent qu’on interdise les licenciements…
Ces slogans sont démagogiques et imbéciles. Les mouvements qui les soutiennent montrent au mieux leur ignorance des mécanismes élémentaires de l’économie, au pire leur mépris des travailleurs.
Mais est-ce qu’on ne risque pas en réformant profondément le marché de l’emploi, en supprimant les obstacles aux licenciements, de favoriser le chômage non plus seulement des jeunes, mais de tous, des jeunes et des moins jeunes…
C’est bien cette crainte des salariés en place qui explique la prudence des politiques qui savent bien que les électeurs attendent d’eux qu’ils interviennent. Souvenez-vous de la sévérité de l’opinion à l’égard de Jospin lorsqu’il a dit que le gouvernement ne pouvait pas intervenir contre une entreprise privée qui respecte la réglementation. Il avait raison, et cependant, cette déclaration a certainement contribué à son échec.
J’ajouterai que le comportement des entreprises qui n’hésitent pas à licencier massivement même lorsqu’elles sont en bonne santé ne facilite pas la tache des gouvernants. Mais sur le fond, une partie de la solution est certainement à chercher de ce coté. L’exemple espagnol le montre. L’Espagne avait un des systèmes de l’emploi les plus protecteurs d’Europe et un taux de chômage très élevé qui a dépassé les 20% en 1984. À partir de 1994, ce pays a commencé à réformer son système et à supprimer une partie des protections . Le chômage a reculé de 10% entre 1994 et 2001.
Vous dites une partie de la solution…
D’après ces modèles, on ne pourrait au mieux que réduire le chômage de trois points, ce qui montre que d’autres pistes doivent être suivies. Pistes que l’on connaît. Si l’on veut que les entreprises recrutent, il faut de la croissance et, deuxième facteur que l’on oublie trop souvent, que leurs dirigeants aient l’envie et les moyens de grandir, de croître. Ce qui n’est pas toujours évident. Beaucoup de PME restent de petite taille parce que leurs dirigeants manquent des moyens financiers et des compétences pour grandir.
Mais si ces économistes ont raison, comment expliquer les résistances de la société française?
Ces résistances ne sont pas propres à la France, on les retrouve dans bien d’autres pays en Europe. Mais elles sont, chez nous, aggravées par deux facteurs :
- d’abord par une classe politique qui se renouvelle peu. L’un des premiers à avoir pris des mesures inefficaces pour lutter contre le chômage dans les années 70 s’appelait Jacques Chirac, il était alors premier ministre de Giscard d’Estaing, il est encore là. Et comme est toujours difficile de se dédire, de revenir sur ce que l’on a fait, même s’il apparaît que c’est une erreur, on poursuit dans la même direction ;
- ensuite par le poids de la fonction publique dans le monde du travail. Un salarié sur quatre est employé de la fonction publique. Or, comme vous le savez, elle a fait de la protection de l’emploi de ses collaborateurs la pièce maîtresse de son statut. Elle sert de modèle au reste de la société. La fonction publique est la seule à avoir développé un discours cohérent sur le travail, discours que l’on retrouve dans les organisations syndicales auxquelles elles fournissent l’essentiel de leurs troupes.
Nous avons bientôt des élections présidentielles avec des candidats d’une autre génération. Croyez-vous qu’elles peuvent faire changer les choses?
À lire les programmes des uns et des autres, ce n’est pas gagné. Les élections présidentielles ne feront changer si les candidats entendent le message des jeunes descendus dans la rue pour lutter contre le CPE. Ils l’ont dit très fort : ils ne veulent plus de la précarité qu’on leur impose et qui les pénalise durement. Ce qui ne veut pas dire qu’ils veulent d’un emploi à vie….