L'année de l'Empire

 

Vous avez choisi comme titre de votre chronique de ce matin "L'année de l'Empire". Sans doute pensez-vous aux Etats-Unis et à la guerre qu'ils préparent contre l'Irak ?

Je crois en effet que l'on va beaucoup parler de l'Empire américain cette année, qu'on va l'analyser, le sonder, le décortiquer sous tous les angles. On va s'interroger sur sa force, sur ses faiblesses…

Quelles faiblesses? L'Amérique paraît aujourd'hui sans concurrent, imbattable…

Mais l'est-elle vraiment? D'où tire-t-elle sa force? De sa puissance militaire? Elle est sans commune mesure avec celle des autres grands pays. Mais l'histoire récente nous a montré ses faiblesses : le Vietnam a prouvé que la volonté d'un peuple pouvait battre l'armée la plus puissante, la débâcle de Mogadiscio en Somalie en 1993 a montré que cette armée pouvait être maladroite, inadaptée, l'armada réunie à l'occasion de la guerre du Golfe s'est révélée incapable de faire tomber un potentat de troisième zone. Cette même armée a brisé le régime des talibans en Afghanistan, mais n'a pas réussi à détruire Al Quaeda, pas même à attraper Ben Laden… Cette puissance militaire a ses fragilités. Elle est comme bien d'autres armées d'autrefois appelée à utiliser des mercenaires pour protéger la vie de ses citoyens, or, les mercenaires sont rarement fiables, ce qui se passe actuellement en Afghanistan en est une nouvelle illustration.

Cette armée réussira cette fois-ci à faire tomber Saddam Hussein…

Bien sûr, mais que fera-t-elle ensuite? Quel régime mettra-t-elle en place en Irak? Et avec quels hommes? Regardez ce qui se passe en Afghanistan. Il ne suffit pas de faire tomber un gouvernement pour gagner une guerre. Depuis la déroute vietnamienne, les Etats-Unis utilisaient leurs moyens militaires avec une certaine timidité. Souvenez-vous de Bush père s'arrêtant à la porte de Bagdad. Cette timidité n'est plus aujourd'hui de mise, mais du coup les dirigeants américains sont confrontés à de nouvelles questions que leur seule puissance militaire ne permettra pas de résoudre. Ce sont des questions que seuls se posent des Empires.

Si leur puissance militaire ne leur permet pas de résoudre ces questions, leur puissance économique peut les y aider…

La puissance économique des Etats-Unis est tout aussi incontestable que leur puissance militaire. Elle est basée sur des choses bien connues : la taille du marché, sur les mécanismes qui favorisent le renouvellement rapide des entreprises et des entrepreneurs, sur un système financier qui oriente les ressources financières vers les nouveaux secteurs… mais ce n'est pas cette puissance qui fait des Etats-Unis un Empire, c'est la manière dont ils pillent le reste du monde, un peu comme les Français et les Britanniques ont pillé au 19ème siècle leurs colonies. Ce pillage prend de nombreuses formes :

Mais personne ne force les diplômés de nos universités à s'installer aux Etats-Unis, personne ne force nos financiers à placer leurs capitaux outre-Atlantique?

Non, personne ne force personne et c'est ce qui fait la force de cet Empire, comme sans doute celle de tous les vrais Empires, de l'Empire romain dans l'antiquité. Il n'a pas besoin de sa force militaire pour s'imposer. Notre servitude est, pour reprendre l'expression de La Boétie, l'ami de Montaigne, volontaire.

Que voulez dire par là?

Je veux tout simplement dire que cet Empire n'existe que parce que nous le voulons bien. Il tire sa puissance des choix que nous faisons collectivement, ici en France, mais aussi ailleurs en Europe, en Asie, en Russie… des choix qui ne sont ni militaires ni économiques mais culturels.

La puissance, la domination américaine est d'abord culturelle. Nous trouvons normal d'utiliser l'anglais dans nos échanges avec nos voisins allemands ou italiens, mais en quoi est-ce normal? L'Europe s'est mise à parler anglais alors même que les fonctionnaires européens vivent à Bruxelles, une ville francophone. On voit des entreprises françaises qui emploient 90, 95% de Français choisir l'anglais comme langue de travail. Personne ne les force à ce choix qui est par ailleurs absurde : comment penser que l'on travaille mieux dans une langue étrangère que dans sa propre langue? Et cependant elles le font.

Il faut bien une langue de travail…

Bien sûr, mais pourquoi l'anglais plutôt que l'allemand, l'espagnol ou le français? J'insiste sur cette question de la langue parce que je la crois importante. En choisissant une langue, on choisit également une culture, des références, une littérature. C'est très frappant dans le domaine de l'économie. L'utilisation quasi-systématique de l'anglais dans la littérature savante a des conséquences majeures :

Mais travailler avec une langue commune est plus commode.

Sans doute. Ce n'est pas tellement que l'on choisisse une langue commune qui me choque que le fait qu'on ne réfléchisse pas à ce choix et qu'on n'en mesure pas les conséquences. On fait comme si c'était dans l'ordre des choses, inévitable, ce qui n'est bien évidemment pas le cas.

Mais pourquoi accepte-t-on si spontanément cette domination américaine?

Je citais à l'instant La Boétie, il propose une explication qui me paraît toujours valable. Il parle de Cyrus qui vient de conquérir la capital des Lydiens et de faire prisonnier leur roi. On lui apprend que les habitants d'une ville se sont révoltés. Il envoie son armée pour mater la rébellion. Je cite La Boétie : "Il les eut bientôt réduits à l'obéissance. Mais ne voulant pas saccager une aussi belle ville ni être obligé d'y tenir une armée pour la maîtriser, il s'avisa d'un expédient admirable pour s'en assurer la possession. Il y établit des bordels, des tavernes et des jeux publics, et publia une ordonnance qui obligeait les citoyens à s'y rendre. Il se trouva si bien de cette garnison que, par la suite, il n'eut plus à tirer l'épée contre les Lydiens. Ces misérables s'amusèrent à inventer toutes sortes de jeux si bien que, de leur nom même, les Latins formèrent le mot par lequel ils désignaient ce que nous appelons passe-temps, qu'ils nommaient Ludi, par corruption de Lydi." Qu'a donc fait Cyrus? il a offert des plaisirs aux citoyens de cette ville et ils se sont soumis volontairement. Il a consolidé son Empire avec des tavernes et des bordels, les Américains ont fait de même avec des films, des chansons, des musiques.

Vous voulez dire que c'est l'industrie culturelle qui a fait l'Empire américain?

Je crois, en effet, que l'Empire américain tient grâce à son industrie culturelle qui a su nous imposer ses modèles, ses rêves et ses mythes. Elle a trouvé le moyen d'attirer, de retenir les foules, de les séduire. Et c'est une affaire ancienne. Dès le début des années 20, Hollywood a imposé ses films et ses mythes en Europe. Les cow-boys et les westerns ont accompagné l'armée américaine venue soutenir les alliées européens en 1917 et ils sont restés pour ne jamais partir quand les GI sont rentrés chez eux.

On ne voit plus beaucoup de cow-boys sur nos écrans…

Non, mais c'est la force de cette industrie que de savoir se renouveler : après les cow-boys il y a eu les détectives privés… Je parle du cinéma, mais je pourrais aussi bien évoquer la bande dessinées et de la musique, de chansons, notamment. Cette industrie couvre tout le champ de la culture populaire, elle attire aussi bien les enfants, pensez au succès de Walt Disney, que les intellectuels les plus sophistiqués avec ses films et ses musiques de jazz… La culture américaine tend à occuper tout l'espace aux dépens des cultures nationales. Que savons-nous de la chanson allemande contemporaine? Rien. Est-ce qu'elle est inintéressante? Non, mais les radios ne passant jamais ces chansons nous les ignorons. Ce qui vaut pour l'Allemagne vaut pour l'Italie, l'Espagne, les Pays-Bas, pour tous nos voisins, en fait.

Avec le jazz ou le cinéma noir, on est loin des tavernes et des bordels dont parlait La Boétie…

On reste dans l'univers du divertissement, ce qui ne veut pas dire de la futilité. Les divertissements nous forment, nous font rêver, nous éduquent aussi sûrement que l'école. Pensez que nous connaissons sans doute, grâce aux séries télévisées, mieux le système judiciaire américain que notre propre système, ce qui est tout de même aberrant. Ce sont ces divertissements qui installent les Etats-Unis dans notre imaginaire, qui nous les rendent si proches, si désirables et nous font accepter leur domination.

Mais pourquoi les américains ont-ils réussi cela?

Cette question n'est pas facile. On pourrait trouver une réponse dans l'histoire des cultures :

Mais peut-on résister à cette domination?

Si, comme je le crois, cette domination repose sur notre seul consentement, il suffirait que nous disions non pour que l'Empire s'écroule, mais avons nous envie de dire non?


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